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UNE INAUGURATION

LES BEAUX-ARTS A L'EXPOSITION INTERNATIONALE DE 1900
Le palais des Champs-Elysées inaugurés officiellement par le président de la République.
Les incidents. - L'attitude de M. Waldeck-Rousseau. - Les salles des beaux-arts.
Coup d'œil d'ensemble.

L'inauguration des palais des Beaux-arts a été faite hier avec le cérémonial accoutumé. Les invités munis d'une carte blanche pénétraient par la porte des Champs-Elysées sur l'avenue.
Les palais étaient naturellement fermés. Des haies se formaient aux portes de l'un et de l'autre des édifices, mais particulièrement du côté du petit palais par où devait commencer la visite, et où se tenaient les ministres de l'instruction publique et du commerce, MM. Roujon, Molinier, Picard, ainsi que les architectes et les inspecteurs des beaux-arts.

Au Petit Palais

La voiture présidentielle pénètre dans l'avenue pour s'arrêter en face la porte du Petit Palais sans qu'aucun vivat l'ait signalé.
Le président est reçu par MM. Millerand et Leygues, salué par M. Lucipia et le préfet de la Seine. M. Roujon et M. Molinier se placent près de lui. Il gravit l'escalier du Petit Palais, Mme Loubet l'accompagne; le général Bailloud et les officiers de sa maison, MM. Combarieu et Poulet l'escortent.
La foule pénètre à sa suite. La visite des salons commence, très rapide. C'est une simple formalité. Tandis qu'il parcourt les salles, la foule se presse toujours aux portes, mais une singulière consigne est donnée : on retire leurs cartes blanches aux invités sous prétexte que le président de la République ne visitera pas l'autre palais.
On ne comprend rien à ce contretemps que d'aucuns essaient d'expliquer en disant que les sculpteurs, exposants au Grand Palais, se sont amèrement plaints de voir inaugurer les salles avant qu'elles ne soient définitivement aménagées. De ce fait l'administration a reçu un assez rude assaut.
Au dernier moment, y aurait-il eu contre ordre ? Le président aurait-il accepté de revenir plus tard ?
Il n'y a pas une demi-heure que M. Loubet est entré; il sort déjà. Il descend les marches sans qu'aucune manifestation se produise; pas un cri n'est proféré. Va-t-il reprendre le chemin de l'Elysée ? A la grande surprise de ceux que l'on a dépouillés de leurs cartes, il file au milieu d'une haie d'agents au Grand-Palais où il pénètre.
Alors quoi ! On inaugure le Grand Palais ? On se regarde un peu ahuri. Ceux qui ont pu conserver leur carte entrent à la suite; les autres pestent contre cette extraordinaire consigne.

Au Grand Salon

Le Président traverse le rez-de-chaussée où est disposée la sculpture et se rend à l'exposition centennale qui a été installée dans les galeries inférieures; il monte à l'exposition décennale en commençant par les sections françaises pour achever par une visite aux sections étrangères; où il est salué par les commissaires.
Comme on a voulu lui réserver la primeur des salles qu'il visite, jusqu'à son passage, elles sont inaccessibles à la foule qui se heurte ou à des portes fermées ou à des consignes. Il semblait à tout le monde qu' il eût été plus démocratique et plus sage, puisque cette inauguration avait lieu parmi un tel concours d'invités, de la laisser circuler librement. Le président, avec son escorte officielle, serait passé au milieu des rangs des visiteurs qui auraient su s'écarter sur son passage car on sait encore en France être poli.
Ce qui ajoutait à la mauvaise grâce de bien des assistants, c'est que parmi tant d'invités manquaient "les gens de la maison" : les exposants n'avaient pas reçu de cartes. Ils n'eussent point inauguré si le vernissage présidentiel, comme celui des Salons, eut été à peu près strictement privé; mais du moment qu'on avait invité, ils se froissaient de n'avoir pas reçu d'invitation.
Au dehors, la foule était peu nombreuse. Un service d'ordre trop imposant écartait les visiteurs non pourvus de cartes, et qui, néanmoins étaient entrés avec un ticket. Ils avaient la ressource de patienter derrière les gardes de Paris et les sergents de ville, ce qui n'avait pas du tout l'air de les charmer. Ne pourrait-on s'habituer à mettre le chef de l'Etat en contact plus direct avec cette population, qui, tenue constamment à l'écart, est sinon frondeuse, du moins glaciale ?

L'attitude de M. Waldeck-Rousseau.

Sur les marches du péristyle, parmi les personnes qui attendaient la sortie, affectant une indifférence déplacée, se trouvait M. Waldeck-Rousseau, président du conseil. Il causait avec quelques amis dans un groupe, en fumant sa cigarette.
On se montrait quelque peu surpris de la présence, en dehors du palais, du président du conseil quand, dedans, était, officiellement, le président de la République. Quelle circonstance l'écartait du cortège ? N'aimerait-il point la peinture ? Souffrait-il que le protocole assignât aux ministres du commerce et des beaux-arts une place aux côtés de M. Loubet, le reléguant lui pour ce jour-là, à la suite ? Est-il si esclave de sa cigarette qu'il ne s'en puisse priver au risque de paraître commettre une impertinence ? Voulait-il témoigner, par tant de désinvolture, qu'il n'avait que fort peu de respect pour le chef de l'Etat, auquel il impose une politique si lourde d'impopularité ?

La sortie

Nous constatons cette énigmatique attitude, qui était une grossièreté faite aux commissaires, aux artistes et au président de la République.
Le président, sa visite achevée, remonte en voiture, ainsi que Mme Loubet, et s'en retourne au palais présidentiel. Cette fois, de-ci de-là, quelques cris partent de : "Vive Loubet !" mais isolés et si rares qu'il leur devait préférer les saluts discrets et silencieux d'une normale politesse qui l'avaient accueilli jusqu'à ce moment.
Le chef de l'Etat sortit alors de l'Exposition. Sur l'avenue des Champs-EIysées, la foule était si grande que des bousculades s'étaient produites. Elle n'a manifesté dans aucun sens.
A quatre heures, le public payant a pu se répandre dans les palais; il y trouvait des merveilles dignes de l'y fixer de longs jours.

L'ART AUX PALAIS DES CHAMPS-ELYSEES

Les grandes divisions générales. - Essai d'itinéraire à travers les salles.

Les palais que le président de la République a visités, hier, en compagnie d'invités quelque peu trop nombreux, vont recevoir aujourd'hui la foule des visiteurs : de ceux-ci les uns seront de simples curieux, qui traverseront au galop les galeries sans rien retenir de leur promenade; d'autres voudront s'y instruire, et c'est pour ceux-là que nous allons essayer de tracer un itinéraire.
Il va sans dire qu'il serait excessif de prétendre, en une seule visite, voir dans leur ensemble les expositions du grand et du petit palais. Il y a là une telle quantité de merveilles, une telle accumulation de trésors, que pour en faire seulement le dénombrement, il nous faudrait ici toutes les colonnes de plusieurs numéros de l' Eclair. On peut toutefois essayer de s'y reconnaître, afin de ne pas inutilement piétiner à tort et à travers, sans saisir l'idée directrice qui nous a ménagé le plus admirable spectacle qui soit. Il semble bien que l'on pourrait répartir en trois groupes les expositions d'art ici organisées :
1° l'histoire, où les oeuvres prêtées par les collectionneurs les plus célèbres évoquent en un ordre chronologique les grandes étapes du goût français, et nous rappellent des époques disparues, des mœurs évanouies, un art sans cesse en travail d'évolution, sans nous laisser le temps de nous préoccuper des artistes qui en furent les ouvriers de génie; 2° le passé qui permet une revue des hommes dont le talent a aidé à la magnifique expansion de l'art du siècle, et 3° le présent, qui nous rappelle l'effort de nos contemporains et nous fait assister à la bataille des écoles.
Pour le premier groupe, celui de l'histoire, celui de l'art rétrospectif, M. Molinier a trouvé, dans le petit palais, un édifice favorable à une disposition heureuse, et il a eu le tact de savoir choisir ce qu'il fallait pour éviter l'encombrement, tout en n'omettant rien de ce qui pouvait aider à l'étude sommaire, qu'il nous proposait, de l'art français à travers les siècles. Le petit palais, on le sait, présente la forme d'un trapèze. Une galerie sur la façade et la cour centrale, à colonnades, ne servent que de décor - décor délicieux, il est vrai. - mais dans la double rangée de salles qui occupent les trois côtés extérieurs ,du trapèze, et l'éventail autour du péristyle, le commissaire spécial des expositions rétrospectives a opéré des reconstitutions vraiment enchanteresses et organisé des vitrines d'une incomparable richesse.
Supposons que, nous tournons à gauche, après avoir franchi la porte monumentale que surmonte le beau bas-relief d'Injalbert : dans les salles en bordure du péristyle, nous trouvons les objets, classés par matières : les ivoires; puis le métal, ferronnerie, dinanderie, plomb, bronze; puis les arts du feu, céramique, poterie, verrerie, faïence et porcelaine; puis l'orfèvrerie d'église, avec des pièces qui, pour la première fois, ont quitté le trésor des fabriques et des cathédrales, l'orfèvrerie civile et religieuse, les émaux; puis les tissus, les étoffes, les broderies; enfin, les sceaux, les médailles et les miniatures.
En suivant les côtés extérieurs du trapèze, en commençant par le même coté, nous traversons successivement les intérieurs reconstitués en leurs meubles essentiels, depuis le moyen âge jusqu'à la fin du XVIIIe siècle; et chaque pièce visitée est un émerveillement pour les yeux. Les XIIe, XIIIe, XIVe et XVe siècles, la Renaissance, le style Louis XIII, la solennité de Louis XIV, la Régence, le style Louis XV, le style rocaille, le style Louis XVI ressuscitent en d'admirables reliques d'art, mises en lumière avec beaucoup de goût : il faut voir, pour ne citer qu'un exemple, le salon Régence, prêté par M. Chappey, un salon unique, dont la rareté n'a d'égale que la beauté, et qui fait le plus grand honneur au chercheur délicat qui a su, - au prix de quels sacrifices ! - en réunir les éléments épars.
Lorsqu'on a visité ce véritable musée historique de l'art français, on est préparé à visiter la Centennale à laquelle M. Roger-Marx a donné ses soins et sa volonté.
C'est au grand palais, dans la partie qui longe l'avenue d'Antin: quinze salles lui sont réservées au rez-de-chaussée, huit au premier étage; il y a en outre une rotonde et les deux paliers des grands escaliers au rez-de-chaussée, pour la sculpture, et pour les dessins, les pourtours des escaliers au premier étage.
M. Roger-Marx ne voulait pas refaire la Centennale de 1889; il se proposa surtout de rendre à la lumière un certain nombre d'oubliés, et d'aider ainsi la gloire à se répartir plus équitablement.
D'autre part, plus qu'une galerie de chefs-d'œuvre, il a voulu constituer un puissant instrument d'éducation, et il s'est tenu avec une rigoureuse exactitude dans l'ordre chronologique. En sa compagnie, on suit pas à pas, depuis Greuze et Fragonard, jusqu'à Willette, le processus de l'art français depuis les dernières années du XVIIIe siècle jusqu'à l'heure actuelle : il n'y a pas une expression digne d'être remarquée, qui soit laissée de côté; et il en résulte pour notre peinture une démonstration éclatante de la logique avec laquelle elle a évolué sous la loi inéluctable du progrès. Toutes les fluctuations du goût public s'y trouvent indiquées : on comprend pourquoi telle manière s'est imposée après telle autre; pourquoi telle recherche d'expression ou de sensation a triomphé de celle qui l'a immédiatement précédée; pourquoi telle école devait conduire ceux qui l'auraient adoptée à telle conquête dont les débuts furent rien moins que malmenés.
Tout cela apparaît clairement : des effets se dégagent les causes; on comprend David, on comprend Géricault, on comprend Ingres et Delacroix, Corot et Marilhat, on salue G. Regamey, peintre de bataille, et Dehodencq, initiateur de l'orientalisme; on s'explique Rousseau et Monet, Puvis de Chavannes et Manet, Harpignies et Sisley. On suit les antithèses à travers le siècle, le parallélisme d'inspiration qui est nécessaire au progrès. la lutte constante des formules pour traduire la beauté, et se hausser à l'idéal. Quelle plus précieuse initiation pouvait-on désirer pour se lancer à travers les quatre-vingts salles où s'est installé l'art contemporain français et étranger.
Ces salles occupent la partie du grand palais, élevées en bordure de l'avenue Nicolas II, et la partie réservée qui relie le corps de bâtiment de l'avenue d'Antin. Le rez-de-chaussée et le premier étage ont été envahis : la peinture a même joué, à la sculpture, à qui est réservée la nef centrale, le mauvais tour d'empiéter d'un bon tiers sur cette nef, si bien que les hommes de pierre et de marbre y sont entassés comme des captifs, que domine, du haut de son rocher, le Victor Hugo de M. Barrias. Espérons qu'on trouvera un moyen de leur donner plus d'espace; la sculpture ne peut demeurer dans cet état, indigna d'elle. Mais rentrons dans l'intérieur du palais.
Les salles du côté de l'avenue des Champs-Elysées ont été réservées à l'art français, et nous avons dit hier avec quel goût extrême MM. Dubufe et Dawant se sont acquittés de leur tâche; les salles situées du côté du Cours-la-Reine, ont été mises à la disposition des nations, pour leurs expositions décennales de l'art; au rez-de-chaussée, ce sont, en partant de la porte d'entrée, la Belgique, les Pays-Bas, l'Autriche (comité des artistes résidant en France), l'Italie, la Russie, le Portugal, l'Allemagne, l'Espagne, la Norvège, la Suède, le Danemark, la Suisse; au premier étage, ce sont, en partant du grand escalier de la nef latérale : le Japon, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie, l'Autriche, la Hongrie, la Serbie, la Roumanie et la Bulgarie.
Telle est la distribution topographique des salles : nous nous sommes abstenu aujourd'hui de citer aucun nom et de formuler aucun jugement. Dans des études ultérieures, nous reprendrons chacune des parties de cet extraordinaire effort d'art, pour l'analyser comme il convient.

L'EXPOSITION

L'EXPOSITION UNIVERSELLE AU JOUR LE JOUR
Ce qu'on peut visiter. - Les inaugurations. La catastrophe de la passerelle et l'accident de la salle des fêtes.
Nouveaux détails. - Entrée des aéronautes à l'Exposition.
A Vincennes

On peut visiter, comme entièrement ou suffisamment terminés, les endroits suivants :
Aux Champs-Elysées : les deux palais des beaux-arts.
Au Trocadéro : le ministère des colonies, l'Algérie officielle et ses annexes, la Tunisie, la Guinée française, le Dahomey, le Tonkin, l'Indo-Chine, l'Asie russe, la Chine, l'Australie, une partie des Indes anglaises, les dioramas gratuits de Mayotte, des Comores et de Saint-Pierre et Miquelon, la Guadeloupe.
Au Cours-la-Reine : le pavillon de la Ville de Paris, une partie du palais des congrès.
Au Champ-de-Mars : le pavillon des Messageries maritimes, le pavillon de Saint-Marin, les installations assez avancées du palais des Tissus et du palais de l'Instruction publique, la compagnie Peninsular, l'Annexe militaire de la Grande-Bretagne, le pavillon de la chambre de commerce de Paris, le palais de l'enseignement technique.
A la rue des Nations : la Serbie, la Bosnie, la Norvège, la Finlande, le Danemark, l'Autriche.
A l'Esplanade des Invalides : on peut visiter sans trop d'inconvénient les classes du mobilier surtout chez les étrangers (côté Fabert).
Au quai d'Orsay : Usine élévatoire des eaux.
Ouverture le matin à 6 heures pour les fournisseurs et camionneurs; à 8 heures pour le public. Fournisseurs et camionneurs, admission jusqu'à 10 heures.
Public, de 8 à 10 heures du matin, deux tickets; à partir de 10 heures du matin, un ticket. Fermeture générale à 11 heures du soir.

Les entrées

Le chiffre des entrées payantes de lundi est de :
De 8 heures à 10 heures matin : 591
De 10 heures à 6 heures du soir : 36.324
De 6 heures à 10 heures du soir : 1.325

Total : 38.240

Inaugurations futures

Le palais de l'Italie, qui devait primitivement être inauguré hier mardi, ne le sera que demain jeudi après-midi.
La concession du Japon, au Trocadéro, sera, inaugurée samedi par une réception qui commencera à trois heures.
A cette occasion, le palais japonais sera entouré de tentures rouge et blanc (couleurs nationales). Il n'y aura ni discours ni service religieux. Le jardin de la concession sera illuminé le même soir.
Il est question d'inaugurer le 8 mai le palais de l'Espagne. (...)

L'Eclair
3 mai 1900