Dans sa séance du 12 août 1914, la Chambre de commerce de Bordeaux prenait la délibération suivante : « La Chambre, en raison des circonstances exceptionnelles et dans l'intérêt du commerce et de l'industrie, décide de demander au gouvernement l'autorisation d'émettre en son nom et sous sa responsabilité des bons remboursables à tout moment en billets de la Banque de France. La valeur de ces bons serait de 2 francs, 1 franc et 50 centimes ; leur remboursement serait assuré par un dépôt effectué par la Chambre de commerce à la Banque de France, et spécialement affecté au remboursement. L'importance de l'émission serait fixée à cinq cent mille francs avec faculté de la porter à un million de francs. La Chambre demande, en outre, la dispense du timbre, en tant que de besoin, et l'autorisation d'imputer sur son budget des services commerciaux les dépenses occasionnées par l'opération. »
La création de pareils bons de monnaie, que la science financière désigne sous le nom général de petites coupures (1), est une conséquence naturelle de l'état de guerre que nous subissons depuis plus de quatre mois. Dès qu'un pays prend les armes, il lui faut faire appel à toutes les ressources de son trésor national; la circulation du numéraire d'or et d'argent se ralentit, et le resserrement monétaire provoque des mesures de prévoyance. « En temps de guerre, écrit M. Decharme, la création ou l'émission supplémentaire de petites coupures s'impose presque toujours. C'est là une nécessité impérieuse. Pour protéger contre l'émigration l'encaisse menacée des banques; le cours forcé apporte la solution conservatrice, cependant que les petites coupures permettent de faire face à l'insuffisance du numéraire (2). » Les billets verts, bleus ou bistres qui circulent actuellement, grâce à la patriotique initiative de notre Chambre de commerce, entre les mains de tous les Bordelais, ne sont pas les premières coupures de ce genre que ceux-ci aient connues. Les membres de la Chambre de 1914 n'ont fait que suivre l'exemple de leurs prédécesseurs d'il y a quarante-quatre ans. Nous voudrions, avant de fournir quelques renseignements sur l'émission actuelle, rappeler brièvement, l'histoire de l'opération analogue qui fut faite en 1870, en dès circonstances, hélas ! autrement douloureuses que celles que nous connaissons aujourd'hui (3).
Dès le début des hostilités de la guerre franco-allemande, la situation financière du pays attira vivement l'attention du gouvernement et de la Banque de France. La loi du 12 août 1870 prescrivit le cours forcé des billets de banque et abaissa à 25 francs le minimum des coupures de billets (4). Malgré ces mesures, la circulation monétaire demeurait insuffisante pour les besoins commerciaux de la nation. C'est pourquoi la Chambre de commerce de Bordeaux écrivait, dès le 7 septembre, au ministre des Finances : « Le commerce et l'industrie à Bordeaux se trouvent placés dans une situation des plus embarrassantes par suite de la rareté du numéraire et par la presque impossibilité de se procurer des petites coupures des billets de la Banque de France... La Banque ne peut-elle pas remplacer les billets de 500 et de 1,000 francs par un montant égal de petites coupures qui rendraient les plus grands services dans les circonstances bien difficiles que traverse le pays ? » En attendant une réponse ministérielle, la Chambre provoqua, le 23 septembre, une réunion des chefs des principales maisons de banque de Bordeaux. Autour d'Henri Galos et des membres de la Chambre, se groupèrent les représentants des maisons Garric et Bordes, Gomez-Vaez et fils, A. Lafargue et Cie, P.-A. Letanneur, Min-Barabraham et Cie, Piganeau et fils, P. Rodrigues et fils, F. Samazeuilh et fils, Soula et de Trincaud-Latour et Cie. Diverses observations furent présentées sur l'opportunité de la création de petites coupures. Celles-ci ne tendraient-elles pas, en faisant disparaître la monnaie divisionnaire, à augmenter la crise, et surtout les «subdivisions» de 5 et 10 francs n'allaient-elles pas effrayer le public ? En présence de ces objections, on décida d'écrire au préfet de la Gironde, pour que celui-ci obtînt du gouvernement des mesures favorisant la mise en circulation rapide de billets de 25 francs de la Banque de France et une multiplication des billets de 50 et 100 francs. Le 26 septembre, la réponse du ministre des Finances parvint à la Chambre : elle proposait la création d'un syndicat « de notables commerçants émettant, sous leur responsabilité privée, avec l'assentiment, mais sans la garantie de l'administration, des valeurs fiduciaires transmissibles par voie d'endossement ». La majorité de la Chambre estima alors qu'il faudrait créer des billets d'une valeur uniforme qui serait fixée à 10 francs. Mais elle se heurta de nouveau à l'opposition des banquiers qui désapprouvèrent la création d'un syndicat. Ils trouvèrent le défenseur de leurs idées en la personne d'Henri Brunet, qui s'opposa vigoureusement à ce que la Chambre commît « l'imprudence » de se mettre au lieu et place de la Banque. Son opinion prévalut, et le 29 septembre, il fut écrit au gouverneur de la Banque de France : « La responsabilité incombant aux membres d'un syndicat, la difficulté très sérieuse de faire admettre par le public comme moyen de paiement des valeurs ainsi créées, la crainte que des faussaires n'y vissent l'occasion d'une industrie criminelle, voilà des motifs suffisants pour que l'exécution d'une idée pareille rencontre les plus gros obstacles... Dans ces moments terribles, tout Français doit faire son devoir; la Banque fera le sien, nous en avons l'entière confiance. » La Banque, il faut le reconnaître, fît les plus grands efforts pour remédier à la pénurie du numéraire (5); mais ces efforts demeuraient cependant insuffisants. Les Chambres de commerce de Marseille et du Havre avaient déjà pris des mesures pour seconder la Banque d'État (6). Celle de Bordeaux se devait à elle-même d'imiter leur généreux exemple.
Le préfet de la Gironde, Amédée Larrieu, l'y poussait vivement : « ... Je vous rappellerai, écrivait-il le 6 octobre aux membres de la Chambre, qu'il s'agit de la création d'une monnaie fiduciaire essentiellement provisoire, n'ayant pas cours forcé et dont les coupures seront remplacées au jour le jour par celles que la Banque créera et crée déjà. J'ai l'honneur de vous demander une résolution prompte, en rapport avec les intérêts commerciaux que vous représentez, et digne de la haute intelligence et du patriotisme dont une place telle que Bordeaux doit donner une preuve éclatante. » Avant de se décider définitivement, la Chambre adressa un suprême appel au gouverneur de la Banque de France auquel elle suggérait l'idée, assez peu réalisable, d'autoriser la succursale de Bordeaux « à créer elle-même des petits billets de 10 et 20 francs, en quantité suffisante ». Cependant, la Chambre ne pouvait guère plus reculer devant la nécessité qui s'imposait à elle de créer des coupures de billets (7). C'est pourquoi, dans sa séance du 11 octobre, elle chargea son secrétaire de lui présenter un projet de délibération à cet égard. Ce projet, qui fut lu et immédiatement adopté dans la séance du 12 octobre 1870, est ainsi conçu :
« La Chambre,
» Considérant que la rareté du numéraire et des petites coupures de billets de la Banque de France est de nature à entraver les opérations commerciales et industrielles; que, depuis l'investissement de Paris, la succursale de la Banque de France à Bordeaux se trouvé dans l'impossibilité de délivrer les petites coupures nécessaires aux besoins du commerce; que les démarches réitérées faites par la Chambre de commerce auprès de M. le Gouverneur de la Banque de France n'ont pu amener aucun résultat satisfaisant. Considérant que, lorsque des crises commerciales viennent à se produire, il appartient aux Chambres de commerce, en leur qualité d'établissements d'utilité publique légalement reconnus, d'aviser avec la sanction de l'autorité supérieure, aux mesures nécessaires pour remédier aux difficultés qui surviennent et pour faciliter les transactions :
» Délibère :
» Article premier.—Il sera créé par les soins de la Chambre de commerce de Bordeaux des coupures au porteur d'une valeur, de 10 francs chacune; cette création est limitée à la somme de un million de francs.
» Art. 2. — Les dites coupures ne pourront être mises en circulation qu'au fur et à mesure des échanges successifs contre somme égale en billets de la Banque de France.
» Art. 3. — Ces coupures seront remboursées en billets de la Banque de France à tout porteur qui en présentera pour 1,000 francs au bureau d'émission; quand le bureau d'échange sera en possession de billets inférieurs à 100 francs, il les livrera pour leur contre-valeur en bons au porteur.
» Art. 4. — Seront spécialement affectés à la garantie dos coupures émises, conformément à la présente délibération, les billets de la Banque de France dont elles sont la contre-valeur ; ces billets seront déposés à la succursale de Bordeaux.
» Art. 5. — Les coupures... seront extraites de registres à souche; elles porteront des numéros d'ordre; elles seront frappées du timbre de la Chambre et elles porteront les signatures manuscrites de deux de ses membres et celle du caissier.
» Art. 6. — Un crédit de 25,000 francs est inscrit au budget de la Chambre de commerce pour l'exécution de la présente délibération. »
Le 13 octobre, la délégation du gouvernement de la Défense nationale à Tours autorisa l'émission; l'arrêté préfectoral approuvant la délibération de la Chambre fut pris le 16. Ses articles reproduisaient presque textuellement ceux de la délibération ; l'un d'eux prescrivait, en outre, que les bons « devaient être reçus en paiement dans toutes les caisses publiques du département de la Gironde ».
La décision de la Chambre fut aussitôt bien accueillie, d'abord par le préfet lui-même qui remercia les négociants bordelais « au nom du commerce, de l'industrie et de l'agriculture pour l'appui salutaire » que ceux-ci « leur apportaient dans ce moment de crise» (8), par l'opinion publique bordelaise ensuite. Tandis que le directeur des Chantiers et Ateliers de l'Océan à Bordeaux demandait qu'il lui fût réservé 50,000 francs de coupures à émettre (9), le journal la Gironde insistait, pour l'approuver, sur la valeur donnée aux nouveaux billets : « Il ne paraît pas sage, écrivait-elle le 19 octobre, de créer, comme on le fait à Toulouse, à Lille et dans quelques autres localités, des bons de 1, de 2, de 3, de 4 francs. En descendant jusqu'à 5 francs, la Chambre du Havre aurait trop abaissé la limite; si elle n'avait cédé sans doute à des faits spéciaux à cette place. Bien des personnes, dont l'opinion a une valeur réelle, pensent qu'en n'abaissant pas les coupures au-dessous de 10 francs, la Chambre de Bordeaux a agi avec sagesse. » — Des négociations rapidement conduites permirent à la Chambre d'établir une entente entre elle et la succursale de la Banque de France de Bordeaux. Les bases de cet accord se trouvent résumées dans une lettre écrite le 22 octobre par les membres de la Chambre au directeur de cette succursale; nous en extrayons le passage suivant : « Avant de livrer nos billets aux personnes qui nous en demanderont, nous verserons à la Banque une somme de 10,000 francs, destinée à servir de garantie. Les billets de banque contre lesquels nous délivrerons au public les coupures qu'on réclamera à notre caisse, seront, chaque jour, versés par nos soins à la Banque, au fur et à mesure que nous les recevrons, de telle sorte que l'émission sera garantie par un dépôt à la succursale d'une somme équivalente... Quant à l'acceptation par la Banque des coupures de 10 francs dans ses recettes, soit en paiement, soit en remboursement d'avances, vous nous avez prévenus qu'elles n'entreront pas dans la caisse, et chaque jour les coupures qui seront rentrées à la succursale seront échangées contre un reçu imputable au compte spécial ouvert à la Banque à notre émission (10). » Un membre de la Chambre devait, en outre, être désigné, chaque semaine, pour surveiller les opérations de la caisse d'échange et pour en faire connaître la situation. Ainsi donc, le bon fonctionnement de l'émission était assuré par une collaboration constante, quotidienne peut-on dire, de la Chambre de commerce et de la Banque. Cette collaboration est loin d'être aussi étroite dans l'émission de 1914.
La confection des billets fut confiée au graveur Augé-Delile, et l'émission put commencer le 2 novembre 1870 (11). Elle obtint un plein succès. On lit, en effet, dans la Gironde du 4 novembre : « Le vestibule habituellement si paisible du secrétariat de la Chambre de commerce était mardi, de midi à deux heures, encombré d'un foule nombreuse; plus de deux cents personnes s'y pressaient afin d'obtenir des bons de 10 francs émis par la Chambre... Il en a été distribué pour 50,000 francs environ. » Le Chambre elle-même constatait, en ces termes. le succès de son entreprise : « Ces coupons sont fort demandés et là fabrication ne marche pas assez vite pour pouvoir satisfaire toutes les réclamations. Il est probable qu'il sera nécessaire de dépasser un million (12). » Défait, si l'émission ne devait pas dépasser le million, elle l'atteignit avec une extrême rapidité. On en jugera par les chiffres suivants, empruntés aux comptes rendus hebdomadaires du mouvement de la caisse d'échange. Du 2 au 7 novembre, 14,810 coupures, représentant une somme de 148,100 francs, furent délivrées; du 7 au 16, c'est 187,250 francs de billets qui furent versés dans la circulation ; le 23 novembre, le demi-million était dépassé, puisque le compte rendu d'Adrien Faure accuse un chiffre total de 550,300 francs. Le 30, le président de la Chambre dut poser à ses collègues la question de savoir si le million pouvait être dépassé. La Chambre ne voulut pas s'engager dans des dépenses nouvelles. Le million ayant été atteint dans la semaine du 7 au 14 décembre, les distributions bi-hebdomadaires de billets de 10 francs furent supprimées. Toutefois, la Chambre crut devoir écrire à la Banque pour l'inviter à faire les frais d'une nouvelle émission. Les 100,000 billets créés par la Chambre de commerce de Bordeaux furent progressivement remboursés. 953 restaient encore en circulation à la date du 11 juin 1874.
La crise monétaire de 1870 ne prit pas fin avec la cessation des hostilités. Elle s'accrut, au contraire, considérablement en 1871, car l'énorme mouvement de numéraire qu'entraîna le paiement de l'indemnité de guerre eut pour premier effet d'affaiblir l'encaisse de la Banque de France. Cependant « partout le commerce et l'industrie réclamaient des espèces métalliques et surtout de la monnaie d'appoint, nécessaires aux règlements des salaires et. aux transactions quotidiennes du commerce de détail » (13). La Chambre de Bordeaux joignit ses plaintes et ses réclamations à celles qui montaient du pays tout entier vers les chefs du gouvernement et les établissements de crédit nationaux. Le 19 octobre 1871, elle écrivait au ministre des Finances : « ... Aujourd'hui, la Banque peut sans nul obstacle faire ce qui présentait plus de difficultés à l'époque du siège de Paris ; rien ne l'empêche de décider l'émission de coupures inférieures à 25 francs, de 10 francs par exemple... On assure que la fabrication de la monnaie divisionnaire d'argent est active. On ne saurait trop, en ce moment, jeter cette monnaie dans la circulation, mais elle ne suffit pas, et le papier fiduciaire de la Banque, jouissant de la confiance la mieux méritée, étant d'ailleurs monnaie légale, est appelé à rendre des services que rien ne peut remplacer. » On sait que la Banque de France joua un rôle assez tardif dans la lutte contre la crise monétaire. En effet, ce furent, d'une part, le syndicat financier constitué par les grands établissements de crédit parisiens sous la présidence du Comptoir d'Escompte, de l'autre, la Société Générale, qui assumèrent la charge d'une émission de bons de 5 francs, mis en circulation à partir du 20 novembre 1871 (14). La Chambre de commerce de Bordeaux ne renouvela pas son geste de l'année précédente (15). Elle se borna à autoriser son caissier « à remettre dans la circulation les billets qu'il aurait en caisse ou ceux qui viendraient à rentrer ». Les négociants bordelais suivirent, néanmoins, de très près, l'évolution de la crise de 1871 que la Banque de France avait, selon eux, la mission d'enrayer. « La Banque seule, répétaient-ils au ministre des Finances dans une lettre en date du 15 novembre, devrait faire l'émission des coupures de 10 francs. » Au lendemain du jour où le gouvernement présenta un projet de loi accordant à la Banque la faculté d'émettre des petites coupures de 10 et même de 5 francs, la Chambre de commerce de notre ville écrivait encore au ministre, le 14 décembre : « Dans l'article 2 du projet de loi... que vous avez déposé devant l'Assemblée nationale, nous remarquons les expressions suivantes : La Banque de France aura la faculté d'abaisser à 10 francs et à 5 francs les coupures de ses billets. On pourrait en conclure que la Banque est autorisée à créer des billets de 10 et de 5 francs, mais qu'elle resterait libre de ne pas en émettre... Il nous semble qu'il serait opportun de bien préciser que la Banque aura l'obligation de créer ces petits billets. » On sait que la Banque n'eut pas à se repentir de cette création. Nous ne citerons ici qu'un chiffre qui, certes, est suffisamment éloquent. A la date du 3o janvier 1873, les billets de 50, 25, 20 et 5 francs atteignaient au total de 1 milliard 61 millions dans une circulation générale de 2 milliards 858 millions (16).
Cette fois, du moins, la Chambre de commerce ne pouvait plus reprocher à la Banque de France de n'avoir pas fait tout son devoir !
L'émission de la Chambre de commerce de 1914 procède étroitement de celle de 1870, que nous venons d'étudier. Aussi, serons-nous brefs à son sujet. Elle fut décidée, comme nous l'avons indiqué en commençant, par une délibération en date du 12 août dernier. Guidés par l'expérience, les membres de la Chambre ont voté la création de coupures de 2 francs, 1 franc et 50 centimes, dès la seconde semaine de la guerre. La Chambre de commerce de Paris avait d'ailleurs donné l'exemple, puisqu'elle décidait, le 6 août, d'émettre pour une valeur de 10 millions de coupures de 2 francs, 1 franc et 50 centimes. Le gouvernement approuva alors en ces termes l'initiative qu'allaient prendre successivement les principales Chambres de commerce de France (Marseille (17), Lyon, Lille, Nantes, le Havre, etc.). « J'estime, écrivait M. Noulens, que, conformément à la doctrine suivie en cette matière, l'émission des bons par les municipalités, chambres de commerce ou syndicats ne comporte pas en principe l'autorisation officielle... Si cette mesure tout exceptionnelle trouve sa justification dans les circonstances, son application reste sous la responsabilité des corps ou associations qui en prennent l'initiative. Je m'empresse d'ajouter... que l'initiative prise par la Chambre de commerce de Paris ne peut qu'être approuvée par le gouvernement (18). » La Chambre de commerce de Bordeaux a versé à la caisse de la Banque de France, à la date du 5 septembre 1914, une somme de 500,000 francs, représentant la valeur totale de l'émission. Les billets, qui ont été également remis à la Banque par la Chambre, ont été livrés par les imprimeries Gounouilhou au nombre de 450,000 en séries de 10,000 (chaque série portant une lettre) et par carnets de 200. La Banque a donc à sa disposition 100,000 billets de 2 francs, 250,000 de 1 franc, 100,000 de 50 centimes. Depuis le 22 septembre, premier jour de l'émission, jusqu'à la fin de novembre, 365,000 francs de ces coupures ont déjà été mis en circulation. On remarquera que, contrairement, au système d'émission adopté en 1870, c'est la Banque et non plus la Chambre de commerce qui distribué directement à ses guichets les coupures au public. Il est à peine besoin de décrire les billets qui sont maintenant devenus familiers au public bordelais. Tous, billets verts de 2 francs, bleus hirondelle de 1 franc, bistres de 50 centimes, reproduisent un modèle unique. Le recto porte, en son centre, l'indication de la valeur du billet et la mention : Chambre de commerce de Bordeaux. Aux deux angles de la partie supérieure, deux motifs décoratifs figurant des pampres de vigne; aux deux angles inférieurs, les signatures griffées du président et du trésorier de la Chambre. A la partie inférieure, enfin, la mention suivante : émission en 1914 de bons remboursables à toute époque en billets de la Banque de France à la succursale de Bordeaux. Dans l'encadrement décoré du verso, on voit au centre une face (revers) du jeton de la Chambre (19) se détachant sur un fond d'épis et de pampres où se mêlent deux pavillons de commerce, et surmonté des trois croissants bordelais. Au-dessous du jeton, une femme assise, tenant en main une rame et s'appuyant sur une urne d'où coule l'eau du fleuve, figure la Garonne ; deux vues du port l'encadrent.
*
Les billets de la Chambre de commerce de Bordeaux ont conquis la confiance publique, sans rencontrer d'obstacles vraiment sérieux. Ils ne sont, en somme, que des coupures de billets de banque, et le crédit d'un établissement tel que la Banque de France est vraiment inébranlable. Lors de la discussion au Reichstag de la loi de 1889 sur la Banque de l'Empire, M. Bamberger a pu dire, faisant allusion à la crise monétaire française de 1870 : « La confiance dont jouissait le billet de banque reposait tout simplement sur la confiance que la nation a dans sa richesse, dans son avenir, dans sa vitalité... (20). » Cette confiance, nous la possédons aujourd'hui plus que jamais. La rareté passagère du numéraire ne saurait donc nous inquiéter un seul instant. Le mot de Montesquieu ne cesse pas de demeurer juste : « Comme l'argent est le signe des valeurs des marchandises, le papier est un signe de la valeur de l'argent; et lorsqu'il est bon, il le représente tellement que, quant à l'effet, il n'y a point de différence (21). »
Emm.-Henri COURTEAULT.
1. « Par petites coupures on doit entendre : les fractionnements des billets de banque inférieurs ou au plus égaux au billet de 50 francs ou à ses équivalents. » (P. Decharme, Les petites coupures de billets [Thèse pour le doctorat présentée à la Faculté de droit de l'Université de Poitiers]. Paris, Alcan, 1911, in-8° de VIII-332 page.— Introduction, p. VI)
2. P. Decharme, op. cit., p. 3o5.
3. J'ai emprunté les détails qui vont suivre aux procès-verbaux des séances de la Chambre de commerce (années 1870-71) et au dossier correspondant à ces procès-verbaux et conservé dans les archives de l'Hôtel de la Bourse, qui m'ont été très libéralement ouvertes, grâce à l'amabilité de M. Rambié, chef du Secrétariat de la Chambre.
4. P. Decharme, op. cit.. p. 21-22.
5. Elle fabriqua, à Clermont-Ferrand, « du 8 octobre au 11 novembre 1870, 400.000 billets de 25 francs et 134.000 billets de 50 francs ». (P. Decharme, op. cit., p. 22-23.)
6. La maison J. Calvet et Cie de Bordeaux, comprenant qu'une solution rapide s'imposait, demandait, le 7 octobre, que l'on donnât un cours légal à la livre et à la demi-livre anglaise. (Lettre adressée à la Chambre de commerce.)
7. Le 12 octobre, la Chambre de commerce du Havre envoyait à Bordeaux les modèles des billets de 5 et 10 francs émis par elle.
8. Lettre à la Chambre en date du 12 octobre 1870.
9. Lettre à la Chambre en date du 25 octobre 1870.
10. Ce compte spécial fut ouvert à la Banque sous le titre de: Chambre de commerce. Garantie d'émission. (V. lettre en date du 24 octobre du directeur de la succursale de Bordeaux à la Chambre.)
11. Sur le recto du billet, dont nous donnons ci-joint une reproduction photographique, on lit à la partie supérieure : Chambre de commerce de Bordeaux; au centre, l'indication de la valeur du billet : dix francs; dans le dessin qui orne la partie inférieure, on a voulu rappeler les traits principaux de la physionomie et de l'activité commerciale du port. Autour d'une femme assise, figurant la République française, on distingue les colonnes rostrales, le pont de pierre, des mâts de navire, des barriques, une locomotive même. — Le verso du billet porte en son centre le revers du jeton octogonal de la Chambre de commerce : au-dessous de la devise, Quo non hac duce, est figurée la poupe d'une galère sur la dunette de laquelle on voit une boussole et dont l'arrière est orné d'une tête de lion, le tout sur une mer légèrement agitée; en exergue enfin, l'inscription en deux lignes: XV viri burdigalenses Commerciis regendis. Autour du jeton, on lit un extrait de la délibération de la Chambre du 12 octobre 1870.
12. Lettre, en date du 3 novembre, adressée à la Chambre de commerce de Montpellier.
13. P. Decharme, op. cit., p. 27.
14. La Société Générale émit même des bons de 2 et 1 francs.
15. Cette fois-là, ce fut le Conseil municipal de Bordeaux qui décida, dans sa séance du 14 novembre 1871, sur la proposition de Marc Maurel, d'émettre, au nom de la Ville, 1,500,000 francs de coupures de 5 francs.
16. P. Decharme, op. cit., p. 41.
17. La Chambre de commerce de Marseille a émis 300,000 francs de coupures à 2 francs, 1 million de coupures à 1 franc, 700,000 francs de coupures à 50 centimes. Dans sa séance du 2 décembre, la Chambre de Bordeaux a été informée que les porteurs de bons de monnaie émis par Marseille pourraient en effectuer l'échange aux guichets de la succursale de la Banque de France à Bordeaux. Il en est de même pour les billets des Chambres d'Agen, Bergerac, Lyon et Nantes.
18. Lettre en date du 14 août 1914 (parue au Journal officiel, n° du 15 août).
19. On regrettera peut-être qu'une faute se soit glissée dans l'inscription latine en deux lignes gravée en exergue. Il convient de dire que ce jeton n'a nullement la prétention de reproduire le modèle actuellement en usage à la Chambre. On ne peut, en effet, le rapprocher que du jeton gravé par Dubois en 1881.
20. Cité par Decharme, op. cit., p. 43.
21. Esprit des lois, liv. XXII, ch. II. De la nature de la monnaie. Œuvres complètes de Montesquieu. (Édit. E. Laboulaye, t. V, p. 3-4.)
(source : gallica.bnf.fr)