Comme toutes les crises qui trouvent leur répercussion dans une atteinte plus ou moins sensible à la confiance publique, les guerres ne manquent pas de soulever des questions monétaires de la première importance et de la plus haute acuité. C'est, en premier lieu, l'or qui se cache, ou plutôt que timorés et prévoyants thésaurisent ; à ce phénomène correspond évidemment un plus large emploi de la monnaie de papier comme moyen de libération, et, par suite, un accroissement de l'émission des billets de banque. Cette inflation de la circulation fiduciaire se continue d'ailleurs sous l'effet des besoins, au fur et à mesure qu'intervient la réalisation simultanée de presque toutes les créances arrivant à échéance et que s'opère le retrait de l'épargne à court terme aux guichets des diverses institutions qui la détiennent normalement (caisses d'épargne, banques de dépôts, agents de change, etc.). Enfin, ces phénomènes monétaires peuvent aussi se compliquer parfois d'une crise du change extérieur, s'il vient à se produire une hausse extraordinaire du taux du change sur l'étranger. Mais là se bornent, en général les difficultés d'ordre monétaire qui accompagnent le plus souvent les crises de confiance et de crédit. Ce sont celles que nous avons vues se produire maintes fois déjà au cours de ce siècle, si fertile en enseignements de toute sorte, quoiqu'il ne compte encore que, quelques années d'existence. Elles sont toutes des conséquences du sentiment de crainte qui émeut temporairement capitalistes et rentiers, du désir de chacun de parer aux événements imprévus en se créant une petite réserve, soit au moyen de l'accumulation de quelques pièces d'or, soit par le recouvrement des créances peu sûres ou même par le retrait en compte courant des sommes qui paraissent nécessaires pour faire face aux besoins les plus urgents de la vie pendant un temps plus ou moins long.
La guerre actuelle, si féconde en surprises sur les terrains militaire et diplomatique, se devait à elle-même d'innover également dans le domaine financier. L'absence de toute grande opération de crédit public en France au cours des seize premiers mois du conflit est l'une de ses caractéristiques essentielles. Celle manière de procéder, qui nous eut paru dangereuse et bien factice, sinon même pratiquement impossible, il y a seulement peu d'années, et qu'imposèrent à M. Ribot le délabrement de nos finances et le mauvais état du crédit public à l'ouverture des hostilités, a permis d'améliorer sensiblement la situation précaire du marché.
Au point du vue monétaire, qui est celui spécial auquel nous nous sommes placé, l'un des phénomènes les plus remarquables a été, chez nous, une pénurie très sensible de petite monnaie, soit d'argent, soit de bronze ou de nickel. Comme on ne l'avait pas prévue, cette disette de la monnaie divisionnaire et du billon a paru tout d'abord étrange, et certains en ont cherché les raisons dans une manœuvre allemande d'accaparement et dans des spéculations illicites de la part de louches financiers. Mais la cause en était beaucoup plus simple : il n'y avait pas à proprement parler disette absolue de monnaie, pas plus que raréfaction véritable, comme on voulait bien le dire ; il n'y avait qu'une pénurie momentanée et relative, eu égard aux besoins extraordinaires que le public éprouvait alors de ces moyens de libération.
La déclaration de guerre ayant créé un état d'instabilité économique, aggravé surtout par la prononciation du moratorium, le mode de payement à crédit, si largement pratiqué en temps de paix, fit partout place aux règlements au comptant. De là, un accroissement très sensible des besoins de monnaie, et surtout de petite monnaie. Un autre phénomène contribua bientôt à accentuer encore le déficit qui déjà menaçait : ce fut le ralentissement dans la circulation monétaire par suite d'une notable réduction de la consommation générale, chacun sentant la nécessité de « faire des économies ». La monnaie passant dans moins de mains différentes dans le même temps, il s'ensuivit une sorte de stationnement analogue au phénomène de la thésaurisation ; l'intensité de son rôle comme moyen de libération ayant diminué, il fallait nécessairement accroître le stock de la petite monnaie pour répondre à tous les besoins. Enfin, les difficultés de trouver à échanger, surtout dans les campagnes, les coupures de 20 francs et, même de 5 francs contre des pièces divisionnaires d'argent ou contre du billon et la nécessité de faire bien souvent l'appoint chez les fournisseurs rendirent la crise inévitable, en provoquant un resserrement général de la circulation de cette petite monnaie dont chacun craignait de manquer. Comme souvent, au lieu d'enrayer le mal, l'égoïsme individuel l'aggravait.
Pour parer à cet état de choses intolérable, remédier à la gêne qui entravait le règlement des transactions journalières et répondre ainsi aux réclamations du public, deux moyens s'offraient au gouvernement : accroître le stock monétaire existant, en frappant de nouvelles pièces d'argent, de nickel et de bronze, où arriver au même résultat en mettant en circulation une monnaie fiduciaire convenablement garantie et adaptée aux circonstances. La première solution, la meilleure, se heurtait malheureusement à des difficultés de réalisation pratique par suite de la mobilisation d'une grande partie du personnel de la Monnaie ; on n'y renonça pas cependant, et le gouvernement prit des mesures pour activer la fabrication. Mais comme ces mesures demandaient un temps assez long pour produire leurs effets et que, d'autre part, il y avait urgence à résoudre la crise, le gouvernement dut adopter la seconde solution et se rallier à l'idée d'une émission de très faibles coupures destinées à combler l'insuffisance de la monnaie métallique. Et c'est ainsi que les chambres de commerce furent autorisées à émettre des billets de 2 francs, de 1 franc, voire même de 50 centimes.
L'idée de conférer aux chambres de commerce les responsabilités de l'opération fut très heureuse et très sage. Leur crédit propre constituait tout d'abord une garantie qui devait s'ajouter encore à celle du fonds de sécurité que chacune d'elles se chargeait de constituer en billets de banque : il n'était donc nullement à craindre que la nouvelle monnaie pût un jour se voir refuser la confiance du public et se déprécier. D'un autre côté, mieux que toute autre institution, les chambres de commerce étaient en mesure d'être exactement renseignées sur les besoins locaux de leurs ressorts respectifs et, par là même, de doser convenablement l'émission suivant des indices certains : on était donc assuré que les besoins seraient satisfaits, mais ne seraient pas dépassés. Enfin, et surtout, il y aurait eu de graves inconvénients à charger la Banque de France de cette opération, sous prétexte qu'elle rentrait, du moins par analogie, dans le cadre étendu de ses attributions : ce nouveau rôle, en mettant en jeu son crédit propre et même en risquant de compromettre peut-être la sécurité de tout notre système fiduciaire, aurait pu la gêner dans la suite pour accomplir sa noble mission : celle de travailler à la défense nationale dans l'intérêt supérieur du pays.
Mais là où la mesure manqua de prévoyance, ce fut de trop décentraliser, de morceler les émissions d'une manière excessive, de les cantonner sur des territoires généralement beaucoup trop restreints. Certes, nous ne méconnaissons pas les dangers qu'il y aurait eu peut-être à unifier l'émission pour la France entière : il était prudent, sans aucun doute, de délimiter strictement le champ d'action des billets de chaque chambre afin d'assurer une adaptation parfaite, mathématique en quelque sorte, de ces billets aux besoins qu'ils étaient appelés à satisfaire, afin d'éviter également de fortuites et fâcheuses accumulations de coupures dans certaines régions où elles auraient pu semer la défiance par leur abondance et leur inemploi. Mais il fallait craindre, d'autre part, de pécher par excès contraire et de paralyser la circulation et l'usage de la nouvelle monnaie par des limites trop étroites fixées au territoire d'acceptation de chaque catégorie de coupures.
Ce danger, on n'a pas su l'éviter ; aussi, au lieu de remédier à la pénurie de la monnaie d'argent et du billon, les mesures prises n'ont-elles fait que l'aggraver. Evidemment, cela ne présente que des inconvénients accessoires (sauf pour les voyageurs), les billets des chambres de commerce suffisant à toutes les transactions locales et étant parfaitement acceptés par le public ; il n'en est pas moins vrai que, dans la pensée du gouvernement, ces billets n'étaient pas destinés à se substituer à la monnaie métallique, mais seulement à s'ajouter à elle temporairement de façon à parer à son insuffisance momentanée. En fait, cependant, il y a eu véritablement substitution, et là où l'on parvenait encore tant bien que mal, il y a quelques mois, à payer en monnaie d'argent ou de billon, on ne voit plus circuler aujourd'hui que du papier. Par ses mesures, le gouvernement a ainsi réussi à faire fuir la monnaie métallique de la circulation dans de nombreuses régions. Conformément à la grande loi de l'économie monétaire que la mauvaise monnaie chasse la bonne, c'est donc qu'il a créé une mauvaise monnaie.
En quoi les billets de chambres de commerce constituent-ils une mauvaise monnaie ? Il faut considérer, en premier lieu, que cette dénomination est toute relative et ne préjuge en rien la question de savoir le degré de confiance que méritent ces billets. Seraient-ils mieux garantis encore - et l'on ne peut avoir aucune espèce de doute qu'ils seront parfaitement remboursés par les chambres qui les ont émis - ils constitueraient toujours et sans cesse une mauvaise monnaie par rapport à la monnaie métallique d'argent ou de bronze, parce qu'ils présentent sur elle une infériorité très nette, celle de ne pouvoir s'échanger que sur un territoire déterminé et d'être sujets à de nombreux et obstinés refus en dehors de ce territoire. Même les caisses publiques sont en droit de ne pas les accepter et, en fait, ne les acceptent jamais.
Par suite de cet état de choses, il est naturel que les particuliers soient incités à préférer le métal et à se débarrasser le plus possible de leurs petits billets. Ils agissent même avec prévoyance, s'ils ont à se déplacer dans les ressorts de chambres de commerce différentes. Pour ne citer qu'un exemple entre beaucoup d'autres : le département du Gard voit son territoire divisé en quatre sections coïncidant avec les ressorts des quatre chambres de commerce de Nîmes, d'Alais, d'Uzès et du Vigan ; il ne circule dans cette infime partie de la France que quatre catégories de coupures correspondant aux quatre chambres différentes ! D'un ressort à l'autre, les billets ne circulent pas et les caisses publiques même ne les acceptent point. Pourquoi vraiment ne pas établir, comme autrefois, des offices de changeurs, qui se chargeront de faire la conversion des coupures entre ressorts voisins ? Une conséquence de cette étroitesse excessive de la circulation de la nouvelle monnaie a été un afflux constant du métal vers certains centres urbains, où il abonde véritablement. Apporté sans cesse par les voyageurs obligés de s'en pourvoir pour solder leurs menues dépenses à l'arrivée, il ne retourne guère dans son lieu d'origine, et l'on peut dire qu'il y a là un mouvement analogue à celui de la dépopulation des campagnes, s'il est permis de faire cette comparaison. C'est ainsi que nous voyons Paris ne point souffrir du manque de monnaie divisionnaire argent et la pénurie du billon diminuer sensiblement de jour en jour. Il en est de même dans tous les grands centres urbains (Marseille, Bordeaux, Lyon...) où l'on n'a pas beaucoup de difficultés, quand on voyage, à se procurer de la petite monnaie métallique. Il en est bien différemment dans les campagnes et même dans beaucoup d'importantes localités, où il est absolument impossible de recevoir autre chose que du papier.
Le remède était cependant bien simple à trouver : il fallait, en dehors des ressorts respectifs des chambres de commerce, constituer de plus grandes régions à l'intérieur desquelles les billets de plusieurs chambres auraient concurremment circulé. De cette façon, on aurait enrayé en grande partie le mouvement d'afflux de la monnaie métallique vers les grands centres, ce qui aurait eu pour avantage de conserver partout presque uniformément une circulation mixte de métal et de papier; et surtout, on aurait donné plus d'élasticité à la circulation des petites coupures, ce qui aurait eu pour effet de faciliter leur emploi et d'éviter la gêne qui résulte, pour les personnes qui ont à se déplacer, de systèmes monétaires voisins qui se touchent et qui s'excluent.
Source : www.bnf.fr
Retour