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La Tour Eiffel, dont
le monde entier a suivi les progrès avec tant de curiosité
et d'intérêt, est en quelque sorte le vestibule
grandiose de l'Exposition.
Voici, dans ses
détails les plus complets, l'histoire résumée de
celte construction unique au monde, saisissante et puissante
manifestation de notre génie national.
Les fondations. - Les premiers travaux commencèrent le 28 janvier 1887. Une
armée de terrassiers entreprit les grandes fouilles au fond
desquelles les quatre pieds de l'immense tour devaient trouver leur
appui. L'emplacement, au bord de la Seine, était occupé
par un square, et il fallut d'abord commencer par déraciner
les arbres, enlever la terre végétale, détourner
et reconstruire l'égout qui, du côté du fleuve,
traversait les piles, enfin aménager le chantier.
Ce chantier était
considérable puisque la Tour occupe une superficie de plus de
16,000 mètres carrés.
La Tour forme un
carré de 129 mètres 22 c. de côté.
La Tour occupe donc
plus d'un hectare de superficie.
L'axe de la Tour est
placé dans l'axe du Champ de Mars, et comme celui-ci est
incliné à 45° sur la méridienne, il en
résulte que les quatre piles qui supportent la Tour se
trouvent placées exactement aux quatre points cardinaux.
Les deux piles en
avant du côté de la Seine (les piles n° 1 et 4) sont
les piles nord et ouest
; celles en arrière (n°
2 et 3) sont les piles est, et
sud.
Le sol. - M. Eiffel,
au moyen des sondages qu'il avait pratiqués, avait une
connaissance exacte de la composition du sol. Il savait que l'assise
inférieure était formée par une couche d'argile
plastique de 16 mètres environ d'épaisseur reposant sur
la craie du bassin de Paris. Celte argile, suffisamment compacte
pour supporter des fondations, est légèrement
inclinée depuis l'Ecole militaire jusqu'à la Seine, et
surmontée d'un banc de sable et de gravier compact. Jusqu'au
commencement du Champ de Mars proprement dit, cette couche de sable
et de gravier a une hauteur à peu près constante de 6 à
7 mètres ; au delà on entre dans l'ancien lit de
la Seine et l'action des eaux a tellement réduit l'épaisseur
de cette couche qu'elle devient à peu près nulle quand
on arrive au lit actuel. La couche solide de sable et de gravier est
surmontée elle-même d'une épaisseur
variable de sable
fin, de sable vaseux, et de remblais de toute nature incapables de
supporter des fondations.
On était donc
obligé de recourir à des précautions spéciales
et d'employer deux systèmes différents pour les
fondations.
Pour les piles les
plus éloignées de la Seine, les numéros 2 et 3
(la pile 3, côté de Grenelle), on rencontrait en effet
dès la cote + 27, qui est le niveau normal de la Seine la
couche nécessaire de sable et de gravier, une couche dont
l'épaisseur est de 6 mètres. On a donc pu très
facilement obtenir, pour ces deux piles, une fondation parfaite dont
le massif inférieur est constitué par une couche de 2
mètres de béton de ciment coulé à l'air
libre.
Les deux piles
d'avant, qui portent les n° 1 et 4 (le n° 4 vers Passy), ont
été fondées différemment. La couche de
sable et de gravier ne se rencontre qu'à la cote + 22,
c'est-à-dire à 5 mètres sous l'eau, et pour y
arriver, on traverse des terrains vaseux et marneux provenant
d'alluvions récentes. Il a fallut donc employer les fondations
à l'air comprimé à l'aide de caissons en tôle,
aux armatures puissantes de fer, et mesurant 15 mètres de
longueur sur 6 mètres de largeur. Ces caissons dans
lesquels, sous une pression d'air refoulé par des machines,
une trentaine d'ouvriers travaillèrent pendant deux mois, en
déblayant sous leurs pieds les terres boueuses, furent
enfoncés à 5 mètres sous l'eau, puis remplis de béton, et c'est de là
que part la maçonnerie dans laquelle on a fixé les
boulons d'ancrage de la Tour.
Il y a quatre
caissons pour chaque pile, et, par conséquent, pour
chaque pile, quatre pyramides de maçonnerie.
Ces maçonneries,
qui travaillent au plus à un coefficient de 4 à 5
kilogrammes par centimètre carré, sont couronnées
par deux assises de pierre de taille de ChâteauLandon,
dont la résistance à l'écrasement est de 1,235
kilogrammes en moyenne par centimètre carré. La
pression sous les sabots en fonte n'étant que de 30
kilogrammes par centimètre carré, la pierre ne
travaille donc qu'au quarantième de sa résistance.
Par conséquent, les conditions de sécurilé sont absolues.

Presse hydraulique. - Cependant, M. Eiffel a prévu, dès le début, la
possibilité d'avoir à maintenir un jour les pieds de la
Tour sur un plan parfaitement horizontal. A cet effet, dans chacun
des sabots a été logée une presse hydraulique
(ou vérin) de la force de 800 tonnes, permettant à
un moment quelconque de produire le déplacement de chacune des
arêtes et de la relever de la quantité nécessaire.
Ces presses hydrauliques, sortes de vis gigantesques, n'ont jamais
servi au cours de la construction, tant elle a été
menée avec sûreté et précision.
Dans la pile n°
4, une cave était réservée au logement des
machines et de leurs générateurs pour le service des
ascenseurs.
Quant à l'écoulement de l'électricité atmosphérique
dans le sol, il était, dès le premier jour, ménagé
pour chaque pile par deux tuyaux de conduite en fonte de 0m,50 de
diamètre, immergés au-dessous du niveau de la nappe
aquifère, sur une longueur de 18 mètres. Ces
tuyaux se retournent verticalement à leur extrémité
jusqu'au niveau du sol où ils sont mis en communication
directe avec la partie métallique de la Tour. On voit que tout
avait été merveilleusement prévu et
combiné.
Ces travaux de
terrassement, de fondations et de maçonnerie ont duré
cinq mois et trois jours.
Le 30 juin 1887 ont
commencé les travaux de montage métallique.
La difficulté
principale résidait dans le départ à la base des
arbalétriers : il fallait les diriger dans l'espace, dans une
position inclinée, ce que l'on appelle en « porte-à-faux
». L'œuvre était d'autant plus délicate que
le grand constructeur et ses vaillants auxiliaires n'avaient
encore rien fait de pareil jusqu'à ce jour, eux qui,
cependant, ont exécuté les constructions les plus
hardies dans toutes les parties du monde. Voici comment ils ont
pratiqué leurs premiers essais :
Ils ont construit, en bois,
une maquette de l'une des piles comme font les machinistes des
théâtres lorsqu'ils ont à combiner quelque grand
décor nouveau, et ils ont étudié en petit les
moyens de soutenir cette masse en lui offrant, dans son essor, de
légers points d'appui sur des chèvres ou
pylônes en
charpente. Le calcul a montré que ces premiers points d'appui
n'étaient nécessaires qu'à la hauteur de 26
mètres. Par conséquent, lorsque les arbalétriers
en fer sont arrivés à la hauteur de 26 mètres,
ils ont trouvé tout prêt l'appui des chèvres que
l'on avait construites sans interrompre le travail. Ces chèvres
étaient surmontées par des boites à sable sur
lesquelles devait venir s'appuyer la membrure des fers.
A partir de 26
mètres, le centre de gravité de l'ensemble déjà
construit, commençait à se projeter verticalement en
dehors du carré de base. Mais les chèvres les
soutenant, on a pu pousser au delà, dans une nouvelle position
de porte-à-faux, jusqu'au moment où les arbalétriers
ont pu prendre leur point d'appui supérieur et venir reposer
enfin contre les poutres horizontales du premier étage, sorte
de pont vertigineux jeté à 48 mètres de hauteur
sur une portée de 42 mètres.
Liaison des fers. - Les poutres portant ce plancher ne pouvaient être
lancées dans l'espace puisque le point d'appui manquait. On
construisit alors, à la place occupée aujourd'hui, par
la belle fontaine de M. Saint-Vidal, quatre grands pylônes en
charpente de 45 mètres de hauteur, sur lesquels les grandes
poutres ont été établies, reliant les quatre
faces inclinées et réalisant la partie la plus
difficile de l'ouvrage.
Afin d'assurer la
coïncidence parfaite des points d'appui des arbalétriers
avec les poutres horizontales du premier plancher, on fit écouler
une certaine quantité de sable des boîtes qui le
contenaient et qui soulevaient les arbalétriers : on provoqua
ainsi un pivotement général, et ce mouvement d'ensemble
rapprochant progressivement les piles mobiles des poutres qui
restaient fixes, on put amener ainsi une coïncidence complète
et rigoureuse des pièces à assembler. L'opération
fut tellement réussie que les trous des grands goussets de
liaison, au nombre de deux cents environ, furent en coïncidence
absolue et ne nécessitèrent aucun alésage pour
effectuer la rivure et opérer leur liaison définitive.
Ce fut là
certainement, par la grandeur des masses en mouvement qui obéissaient
à la volonté des ingénieurs, l'une des phases
les plus imposantes de cette construction.
Les grues. - Le reste de la partie métallique fut monté au moyen
de quatre grues spéciales qui se fixaient le long des
ferrures, comme autant d'équipes de travailleurs mécaniques,
et apportaient les grosses pièces de fer aux ouvriers juchés
dans la membrure comme des matelots dans leurs cordages. C'était
un spectacle aussi curieux qu'intéressant de voie ces quatre
appareils de levage grimper en quelque sorte en se faufilant après
les arbalétriers en fer, tourner à droite, à
gauche, en dedans, en dehors, puisant au bas les grosses pièces
de métal qui s'évanouissaient dans l'espace pour aller
se fixer chacune à la place exacte qu'elle devait occuper.
A partir de 150
mètres, la surface du chantier étant très
réduite, les matériaux ont été montés
par les procédés ordinaires au moyen d'une
locomobile.
La rapidité
de toutes ces manœuvres était telle que la deuxième
plate-forme de la Tour était atteinte en douze mois et que, le
14 juillet 1888, le feu d'artifice de la fête nationale, fut
tiré, comme l'avait promis M. Eiffel, à 115 mètres
de hauteur.
Du sol au premier
étage, il y a deux ascenseurs du système Roux,
Combaluzier et Lepape.
Du premier étage
au deuxième, la montée s'effectue au moyen d'un
ascenseur Otis, placé dans la pile Sud. Cet
ascenseur ne touche jamais le sol et sert exclusivement aux voyageurs
allant de la première à la deuxième plate-forme.
Un autre ascenseur
Otis, placé dans la pile Nord, va
directement du sol au deuxième étage, sans aucun arrêt.
Enfin du deuxième
étage jusqu'à la plate-forme supérieure,
au-dessous du campanile, est installé un ascenseur du système
Edoux. Tous sont mus par l'eau.
Les deux ascenseurs Roux, Combaluzier et Lepape. - MM. Roux, Combaluzier
et Lepape ont fractionné le piston rectiligne et rigide
des ascenseurs ordinaires, et constitué ce piston par une
série de tiges qui viennent s'articuler les unes aux autres.
Cet organe agit par
compression comme un piston ordinaire et il est renfermé
dans une gaine qui s'oppose à tout déplacement latéral.
Cette grande chaîne est actionnée par une roue à
empreintes située au niveau du sol et autour de laquelle elle
s'enroule, à la façon d'une chaîne de drague, de
manière à former une chaîne sans fin supportée
par une poulie à la hauteur du premier étage.
L'une des parois de
la cabine est reliée à l'un des brins de cette chaîne
et suit son mouvement ; l'autre paroi est reliée à une
chaîne semblable. La cabine est donc entraînée par
un double système de chaînes, agissant simultanément
: en cas de rupture dans la chaîne des pistons, tous les
éléments se trouvant emprisonnés dans une gaine
rigide, le contact de l'un à l'autre a toujours lieu et
empêche ainsi toute chute de se produire : tout au plus un
arrêt peut-il avoir lieu.
Le mouvement est
imprimé aux chaînes par un double système de
pistons plongeurs sous l'action de l'eau emmagasinée dans
des réservoirs placés à 115 mètres de
hauteur.
La vitesse de ces
deux ascenseurs sera de 1 mètre par seconde et chaque cabine
contiendra 100 voyageurs qui atteindront ainsi en une minute le
niveau de la première plate-forme.
Ascenseur Otis. - Les deux ascenseurs Otis sont américains.
Un cylindre en fonte
est placé dans le pied de la Tour parallèlement à
l'inclinaison des arbalétriers ; dans ce cylindre se meut un
piston actionné par de l'eau prise dans des réservoirs
installés au second étage et, par conséquent, à
une pression de 11 à 12 atmosphères. La tige du piston
agit sur un chariot portant six poulies mobiles ; à chacune de
ces poulies correspond à une poulie fixe de même
diamètre, de façon à constituer un véritable
palan.
Le garant de cette
énorme moufle passe sur des poulies de renvoi placées
de distance en distance jusqu'au-dessus du second étage et
redescend s'accrocher à la cabine ; il en résulte
que, pour un déplacement de 1 mètre du piston dans le
cylindre, la cabine monte ou descend de 12 mètres.
Les câbles en
fil d'acier qui suspendent la cabine, sont au nombre de six. Un
seul de ces câbles
pourrait supporter, sans se rompre, le poids de la cabine et des
voyageurs.
On a placé,
en outre, sous la cabine, un frein de sûreté à
mâchoires qui fonctionnerait automatiquement en cas de rupture,
ou même d'allongement anormal de l'un des câbles.
La cabine de cet
ascenseur ne contiendra que cinquante voyageurs ; mais comme sa
vitesse ascensionnelle sera de deux mètres par seconde,
c'est-à-dire le double de la vitesse des autres
ascenseurs, son rendement sera aussi grand.
Ascenseur Edoux. - L'ascenseur Edoux se compose de deux cabines reliées par des
câbles : l'une des cabines effectue le transport depuis le
deuxième étage jusqu'au plancher intermédiaire ;
et l'autre depuis le plancher intermédiaire jusqu'à la
plate-forme supérieure.
La première
cabine est portée par deux pistons de presse hydraulique,
articulés à leur partie supérieure sur un
palonnier, dont le milieu porte la cabine.
De la partie
supérieure de cette première cabine et des deux
extrémités du palonnier, partent quatre câbles
qui, passant sur des poulies établies au sommet de la Tour,
soutiennent la deuxième cabine ; deux des câbles
s'attachent sur un palonnier, au milieu duquel est suspendue cette
cabine ; les deux autres câbles sont fixés
directement au corps de la cabine même et sont destinés
à servir de système de sécurité.
Le guidage de
l'ascenseur est constitué par une poutre caisson pleine
occupant le centre de la Tour, de 160m,40, et par deux autres poutres
de sections plus petites.
Les cabines, qui
doivent pouvoir élever 750 personnes
à l'heure, ont une surface de 14 mètres carrés
et peuvent contenir environ 63 personnes. Chaque cabine ne parcourant
que la moitié de la course totale, il en résultera un
échange de l'une à l'autre, à la hauteur du
plancher intermédiaire ; cet échange se fera par
deux chemins distincts et par suite sans perte de temps. La durée
d'une ascension, avec une vitesse de 0m,90 par seconde se décompose
ainsi : une minute et demie pour la course de chaque cabine et
une minute pour le passage de l'une à l'autre, soit cinq
minutes pour un voyage aller et retour, ou quatre minutes pour la
durée du trajet de la deuxième plate-forme au sommet.
Un frein très
puissant permet de répondre absolument de tout accident ; même
dans le cas de rupture d'un organe important de l'ascenseur, les
visiteurs portés par la cabine n'auraient à redouter
aucune chute.
L'ensemble des
ascenseurs permet d'élever par heure 2,350 personnes au
premier au deuxième étage et 750 personnes au sommet.
Ajoutons que 10,000
visiteurs peuvent se trouver simultanément dans la Tour,
sur les différentes plates-formes, dans les escaliers ou dans
les ascenseurs, sans qu'il y ait encombrement !
A chacune des piles,
est et ouest sont disposés, des escaliers droits de 1
mètre de largeur, avec de nombreux paliers donnant un accès
très facile jusqu'au premier étage.
Au delà du
premier étage et jusqu'au deuxième, dans chacune des
quatre piles, un escalier hélicoïdal de 0m,60 de largeur
a été disposé ; deux de ces escaliers, le
deuxième et le quatrième, sont affectés à
l'ascension des visiteurs et les deux autres à la descente.
Ils assurent ainsi
la circulation d'environ 2,000 personnes à l'heure.
L'ascension par les escaliers. - Nous engageons beaucoup les visiteurs à faire au
moins une fois l'ascension par les escaliers. Rien n'est plus
curieux en effet que cette montée lente, souvent interrompue
avec de brusques retours et des envolées capricieuses ; elle
seule permet d'étudier tous les détails de cette
volière immense, aux gigantesques mailles rouges dans
lesquelles on semble emprisonné.
A chaque palier, la
vue se transforme et l'horizon devient plus vaste, tandis qu'à
vos pieds se déroule peu à peu le Champ de Mars, cette
ruche énorme avec ses parterres bruyants, ses fermes
gigantesques et ses formidables galeries, qui semble s'éloigner,
se confondre et s'éteindre. Au dessus de soi, l'immense
carcasse d'un navire immense dont les amarres et les cordages
seraient d'interminables traînées de fer très
fin, très rond et tout rouge, Devant soi, le long d'un plan
incliné, deux rails énormes : c'est le chemin de
l'ascenseur. Un peu plus haut, les caves et les cuisines des
restaurants ; plus haut encore, la première plate-forme. A ce
moment les enchevêtrements de fer se succèdent plus
prodigieux, plus indescriptibles et plus nombreux ; les mailles
deviennent plus serrées, les lignes deviennent plus bizarres,
les dessins, plus extraordinaires, les courbes plus légères
et plus folles ; puis, tout autour de soi, avec ses dômes d'or,
ses flèches, son enceinte, ses colonnes et ses bois, de tous
les points de l'horizon, Paris surgit.
On est arrivé
au premier étage, et la fête de la vue est impossible à
décrire dans ses détails éblouissants.
Cette montée
est très simple ; tous les visiteurs doivent l'essayer : et si
l'on veut marcher très lentement, en causant peu ; si
l'on a soin d'appuyer le bras droit sur la rampe ; en balançant
le corps d'une hanche sur l'autre et en profitant de cet élan
pour atteindre chaque degré, les trois cent cinquante marches
sont douces à gravir.
Il faut sept à
huit minutes tout au plus.
Une recommandation : Se couvrir légèrement pendant l'ascension mais
chaudement pendant le séjour sur les plates-formes.
Du premier au
deuxième étage, cette même montée devient
plus fatigante parce qu'il n'y a plus de paliers et l'escalier
continue, incessant, en forme d'hélice.
Il y a 380 marches : soit environ dix minutes pour les gravir.
Du deuxième
étage jusqu'au sommet, un autre escalier, de même forme
que le précédent et d'une hauteur de 160 mètres
; mais celui-ci est un simple escalier de service ; il a 1.062
marches et n'est pas mis à la disposition du public.
Il y a un total de
1,792 marches pour l'ensemble des escaliers.
La Tour est ouverte
au public tous les jours de 9 heures du matin à 11 heures du
soir. Toutefois, les guichets de distribution de billets ferment à
10 heures du soir ; et, à partir de 10 heures 1/2, les
gardiens doivent inviter le public à descendre.
1° Montée par les Ascenseurs. - Les guichets des piliers NORD et SUD, délivrent
des billets pour les ascenseurs (système Olis) qui montent au
deuxième étage, avec arrêt facultatif au premier
étage.
Les guichets des
piliers EST et OUEST délivrent des billets pour les ascenseurs
(système Roux Combaluzier et Lepape), qui ne montent que
jusqu'au premier étage.
Des billets de
supplément sont délivrés sur la première
plate-forme pour le deuxième étage, et sur la deuxième
plate-forme pour le sommet (ascenseur du système Edoux). Le
nombre des billets de supplément est limité, en
proportion de l'affluence du public.
Le nombre des
visiteurs à transporter par chaque voyage des ascenseurs est
limité à :
100 personnes pour
chacun des deux ascenseurs des piliers OUEST et EST, qui montent au
premier étage.
50 personnes pour
chacun des deux ascenseurs des piliers NORD et SUD qui montent au
deuxième étage.
70 personnes pour
l'ascenseur qui monte du deuxième étage
au sommet.
2° Montée par les Escaliers. - Les billets délivrés par les
guichets du pilier OUEST servent également pour l'escalier
affecté à la montée jusqu'au premier étage.
La descente a lieu par l'escalier du pilier EST.
Quatre escaliers
vont de la première plate-forme au deuxième étage.
Les deux escaliers situés dans les piliers NORD et SUD servent
pour la montée. Ceux situés dans les piliers EST et
OUEST servent pour la descente. L'ascension par escalier du premier
étage à la deuxième plate-forme s'opère
au moyen de billets de supplément délivrés, sur
cette dernière plate-forme, en nombre proportionné à
l'affluence du public.
L'escalier central
conduisant au sommet de la Tour est rigoureusement interdit au
public.
Aussitôt après
le coucher du soleil, les quatre escaliers desservant la deuxième
plate-forme sont également interdits au public.
| TARIF | SEMAINE | DIMANCHES ET FÊTE |
| de 11 heures à 6 heures | avant 11 heures et après 6 heures | ||
| Jusqu'au premier étage (ascenseur ou escalier) | 2 fr. | 1 fr. | 2 fr. |
| Du premier étage au deuxième étage (ascenseur ou escalier) | 1 fr. | 0.50 fr. | 1 fr. |
| Du deuxième étage au sommet (ascenseur) | 2 fr. | 0.50 fr. | 2 fr. |
En semaine, l'ascension complète coûte donc cinq francs.
La Société
de la Tour Eiffel se réserve de modifier exceptionnellement
les prix d'entrée avant 11 heures du matin et après 6
heures du soir.
Il y a 16 guichets
pour délivrer les tickets : 10 au rez-de-chaussée,
4 à la première plate-forme et 2 à la deuxième.
Les tickets sont de
couleur différente, suivant le prix, afin d'éviter les
erreurs.
Bleu, pour la première plate-forme.
Blanc, pour la seconde.
Rouge, pour le sommet.
Ce sont les couleurs
du drapeau national dans leur ordre même.
La montée au
moyen des escaliers est autorisée jusqu'à la deuxième
plate-forme : mais elle est fixée au même prix que les
ascenseurs et nécessite la délivrance des mêmes
tickets aux mêmes guichets.
5.000 personnes par
heure pourront monter dans la Tour, soit par les ascenseurs, soit par
les escaliers.
NOTA. - Les visiteurs peuvent prolonger aussi longtemps qu'ils le veulent leur
séjour dans la Tour, jusqu'à la fermeture bien entendu,
sauf les jours où le prix des entrées serait modifié.
Le premier étage est à 57 mètres 63 du sol, et le plancher mesure 4.200
mètres carrés de surface.
La partie centrale,
restée complètement à jour sur une étendue
de neuf cents mètres carrés, permet de plonger le
regard jusqu'au sol dans l'espace compris entre les quatre piliers.
La galerie couverte
à arcades destinée au promenoir des visiteurs, a un
développement de 283 mètres et une largeur de 2 mètres
60.
Dans la partie
centrale, quatre restaurants ont été construits
qui peuvent contenir chacun cinq à six cents personnes.
Ces salles,
d'architectures différentes, sont toutes très réussies
et font grand honneur à l'architecte de la Tour, M. Sauvestre,
chargé d'en élaborer les plans.
Entre la pile 1 et 4, le bar flamand.
Entre la pile 1 et 2, le restaurant russe.
Entre la pile 3 et 4, le bar anglo-américain.
Entre la pile 2 et 3, le restaurant français tenu par Brébant. Ce
restaurant français est le seul qui soit divisé en
petits salons et cabinets particuliers. Il donne sur le palais du
centre du Champ de Mars et sur la galerie des machines.

Ces quatre
établissements sont surmontés d'une terrasse très
curieuse donnant sur la fontaine de M. Saint-Vidal, qui est située
à plus de 50 mètres en contre-bas.
Les cuisines
séparées, de ces restaurants par une vingtaine de
marches, sont situées avec les caves à 55 mètres
au dessus du sol. Elles sont toutes alimentées par
l'électricité et la vapeur d'eau. Le gaz ne sert qu'à
l'éclairage des restaurants.
Sur la grande frise
qui couronne le premier étage ont été inscrits
les noms des savants ou des grands ingénieurs français
du siècle qui ont le plus contribué aux progrès
des sciences. C'est en quelque sorte sous leur invocation que ce
monument est placé : M. Eiffel a voulu rappeler leurs noms aux
visiteurs de toutes les nations, comme un témoignage de la
reconnaissance publique et comme un éclatant hommage rendu à
leurs efforts. Ce sont leurs travaux en effet qui ont rendu possible
une pareille entreprise.
C'est sur cette
plate-forme que, le 4 juillet 1888, M. Eiffel a invité à
déjeuner une centaine de représentants de la presse
parisienne. Aucun étranger alors n'avait fait cette ascension,
et les convives de cette grande première étaient :
MM. Hébrard,
président du Syndicat de la presse parisienne ; Berger,
directeur de l'exploitation de l'Exposition, Paul Strauss, Charles
Laurent, Alphonse Humbert, Albiot, de Léris, Rouy, secrétaire
du Syndicat de la presse, Francisque Sarcey, Valentin Simond, Henri
Simon, Eugène Mayer, Henry Maret, Joseph Reinach, Gustave
Simon, Jules Lermina, Sauvestre, l'architecte de la Tour ; Jules
Comte, directeur des bâtiments civils ; Vaudoyer, architecte de
l'Exposition ; Edmond Lepelletier, Gustave Batiau, Edgard Hément,
Robert Hyenne, Gaston Carle, A. Lenoir, Camille Dreyfus, Marc,
Grisler, Bertol-Graivil, Cahen, Lordon, Félix Dunal, Brunet,
Ozun, Fleurant, Aubry, Niel, Fernand Bourgeat, Liouville, Hippeau,
Camille Le Senne, et le représentant du Figaro, etc., etc.
La seconde
plate-forme est à 115 mètres 73 du sol et mesure 30
mètres de côté. Jusque-là, les quatre
montants restent bien isolés les uns des autres ; à
partir du plafond de cette galerie, ils se relient entre eux et se
confondent pour ne plus former, jusqu'au faîte, qu'une grande
cage carrée très légère, faite de
poutrelles de fer sur lesquelles se déchire le vent.
La surface de cette
seconde plate-forme est de 1,400 m. La partie centrale
est consacrée, presque en son entier, à la gare de
passage entre les ascenseurs inclinés inférieurs et les
ascenseurs verticaux supérieurs.
Pendant l'arrêt
forcé occasionné par ce changement de voitures, il
n'est pas un seul visiteur qui ne viendra admirer la curieuse
installation du Figaro, avec
son imprimerie spéciale, sa rédaction, sa composition,
etc., etc.
Tout autour, le
promenoir, d'une longueur de 150 mètres et d'une largeur de 2
mètres 60.
La vue est déjà
splendide, et Paris, dans son immense enceinte, semble moins animé,
avec ses innombrables monuments, ses avenues, ses clochers et ses
dômes. La Seine sinueuse entoure tout cela comme d'un long
ruban d'argent ; les petits points noirs sont... la foule. Les
hauteurs s'aplanissent : le Trocadéro tombe au niveau de
la Seine, le mont Valérien, dont la silhouette parait si
haute, se laisse dominer : les regards passent par dessus sa croupe
pour aller chercher d'autres croupes, plus loin, bien plus loin.
Montmartre est tout blanc, comme un promontoire d'Afrique, et,
derrière un rideau de verdure, Versailles dresse la longue
enfilade de ses palais.
Il n'y a qu'un seul
moyen de transport pour la troisième plate-forme, c'est
l'ascenseur : encore nécessite-t-il à moitié
chemin, au « plancher intermédiaire », un
changement de cabine.
La troisième
plate-forme est à 276 mètres 13 centimètres. Sa
grande salle de 16 mètres 50 de côté peut
contenir 800 personnes ; elle est fermée sur tout le pourtour
par des glaces mobiles permettant d'observer à l'abri du vent
et des intempéries le magnifique panorama qui se développe
sous les yeux des spectateurs.
Des lunettes, des
télescopes sont installés avec une carte indiquant les
endroits sur lesquels les instruments sont braqués.
La vue est très
curieuse. A une telle hauteur tout mouvement disparaît et
Paris semble un décor de carton avec ses rues droites, ses
toits carrés, ses façades alignées. Cette grande
ville, la ville de l'agitation fiévreuse, de la vie intense et
remuante, semble frappée de mort. Aucun bruit ne révèle
l'activité de ce peuple qui est en dessous.
On plane sur un désert de pierres inertes et silencieuses.
Cette impression est très grandiose.
Quant à l'ampleur du ciel, elle est infinie.
Une carte très
complète est placée sur la troisième
plate-forme. Elle a été dressée par les
soins de M. Eiffel par un de ses collaborateurs, M. Bourdon. Nous la
reproduisons à la fin de ce guide.
Nous avons relevé
sur cette carte qui est établie à 5 millimètres
pour un kilomètre les localités suivantes :
Au nord : Toute
la plaine est visible jusqu'à vingt-cinq kilomètres,
puis Ecouen, Villiers-le-Bel, Gonesse, la forêt de Montmorency,
la forêt de Camelle, une grande partie du département de
l'Oise, Neuilly-en-Tell, qui en est un des sommets, puis au delà
de Clermont, Airion et Valescourt, deux communes qui se trouvent sur
les limites de l'Oise et de la Somme, à soixante-dix
kilomètres de Paris.
Au nord-est : La
forêt d'Hallate, derrière Senlis, à
soixante-quinze kilomètres de Paris. Plus près
Villepinte, Le Tremblay, Danmartin, à trente-six kilomètres
; un peu avant Crépy-en-Valois à cinquante kilomètres,
une longue côte, et Mareuil-sur-l'Ourcq, puis
Villers-Cotterets, Plessis au Bois, et des hauteurs derrière
la forêt de Villers-Cotterets, à quatre-vingts
kilomètres de Paris.
A l'est : Des
sommets à quatre-vingt-deux kilomètres dans la
direction de Château-Thierry, un peu au nord de celte ville,
Sommelans, Grisolles dans le département de l'Aisne, etc.,
etc. ; beaucoup plus près Neuilly-sur-Marne, Gournay, Claye,
Villeparisis, Etrépilly, l'église de Meaux ; à
soixante kilomètres Lisy-sur-Ourcq, les collines de la
Ferté-sous-Jouarre ; puis à soixante-douze kilomètres
les communes de Pierre-Levée, Lagny, Boutigny, BoisMartin,
etc.
Au sud-est :
Armainvilliers,
Boissy-Saint-Léger, Ferrières, Brie-Comte-Robert,
Beauvoir, Rosay, les forêts de Crécy,
de Faremoutiets, de Haute-Feuille-Malvoisine (54 kil.), les environs
de la Ferté-Gaucher à quatre-vingt-deux kilomètres,
la forêt de Jouy à soixante-quatorze kilomètres,
Mormant, Nangis, Villiers-Saint-Georges (80 kil.) ; puis la forêt
de Sénart, Melun, le Châtelet (54 kil.), Dammane, la
forêt de Fontainebleau jusqu'à Montereau (70 kil.), et
enfin, en avant de Sens, un sommet situé à
quatre-vingt-huit kilomètres, Champigny-le-Chapitre.
Au sud : La
Ferté-Alais et tous les environs, Malesherbes, Étampes
(52 kil.), jusqu'à soixante-deux kilomètres
Boissy-la-Rivière, Fontaine-la-Rivière, Marancourt,
Mondésir, Pussay ; et en avant d'Etampes : Chamarande,
Mauchamp, Torfou, Chaufour, Brétigny, Arpajon.
Au sud-ouest : La
forêt de Dourdan, Ponthévrard, la forêt de
l'Ouye, les Granges-le-Roi ; en avant de Limours, Gometz-la-Ville,
Gometz-le-Châtel, Boulay, Cernay-la-ville, Saint-Aubin,
Belleville-Château ; en arrière, les clochers de
Vauvrigneuse, de Sermaise, Saint-Chéron. Puis à
quarante kilomètres plus à l'ouest, la forêt de
Rambouillet, et derrière Dourdan un point à
soixante-deux kilomètres ; enfin la cathédrale de
Chartres, et, derrière Chartres, un sommet à
quatre-vingt-trois kilomètres.
A l'ouest : Le
château de Versailles et toute la vallée qui conduit à
Versailles, le fort Saint-Cyr, Trappes, Neauphle-le-Château,
le Perray, la chapelle de Dreux, et dans les environs de Houdan, à
cinquante kilomètres, Garancières et Richebourg.
Au nord-ouest :
Saint-Germain-en-Laye, Conflans,
la côte des Alluets, Aigremont, Boinvilliers, la forêt
de Bizy, près de la Seine dans les environs des Andelys (69
kil.), la forêt de Merey plus au nord, avant Gisors, jusqu'à
cinquante-huit kilomètres, la forêt de Lyons
jusqu'à quatre-vingt-dix kilomètres, Boschyon,
Elbeuf-en-Bray, Montroty, et plus près, en avant de Beauvais,
une longue, côte qui s'étend jusqu'à Lecoudray et
Saint-Germer à soixante-neuf kilomètres.
Le point le plus
éloigné qui ait été relevé jusqu'à
ce jour est un sommet de la forêt de Lyons a quatre-vingt-dix
kilomètres.
Ce sont là,
on le conçoit, des calculs qui donnent le maximum. Dans la
réalité, l'horizon est toujours plus ou moins voilé
par des brumes, des nuages, et il faut en rabattre beaucoup pour se
mettre dans les conditions ordinaires.
Cependant, après
les grandes averses, après un orage, par des vents du nord et
de l'est, qui auront bien balayé l'atmosphère, la vue
s'étendra bien plus loin encore que les distances que donne la
carte dressée par les soins de M. Eiffel, et d'après
les expériences de l'Académie des Sciences, de MM.
Gaston Tissandier, Max de Nansouty, Mascart, Flammarion, etc., le
cercle de visibilité approchera de deux cents kilomètres.
Le public s'arrête
à la troisième plate-forme. c'est-à-dire à
276 mètres 13. Au-dessus, différentes salles ont été
réservées pour les expériences scientifiques et
pour un petit appartement particulier que M. Eiffel se propose
d'habiter quelquefois.
Cette partie extrême
de la Tour est formée par quatre caissons à treillis
orientés suivant les diagonales de la section carrée
de la Tour. Ces arceaux supportent le phare auquel les personnes
préposées au service de l'éclairage peuvent
accéder par un petit escalier tournant monté au milieu
des arceaux métalliques.
Trois laboratoires
sont installés dans ce campanile. L'un consacré à
l'astronomie.
Le second, dont les
appareils enregistreurs sont reliés au bureau météorologique
central, est destiné à la physique et à la
météorologie ; MM. Mascart et Cornu pensent en retirer
grand profit pour l'étude de l'atmosphère.
Le troisième
est réservé à la biologie et aux études
micrographiques de l'air. Organisé par le docteur
Hénocque, il ne sera pas le moins utile à la science.
Le Phare. - Le phare
de la Tour a une puissance égale à celle des feux de
première classe établis sur les côtes de France
pour le service de la marine.
Dans les calculs
d'établissement, on a pris, comme terme de comparaison,
l'éclairage des quais de Rouen pour lesquels un foyer fixé
à 13 mètres de hauteur, et d'une intensité de 24
ampères, éclairait suffisamment un cercle de 130 mètres
de diamètre.
En ce qui concerne
la Tour, la distance du foyer au centre de figure étant à
peu près dix fois plus grande qu'à Rouen, il fallait un
foyer cent fois plus puissant ; mais comme on tenait compte aussi de
l'absorption par l'atmosphère, la source lumineuse devait
être de 125 X 24 soit 3,000 ampères. Jusqu'à ce
jour, on n'avait obtenu, avec une seule lanterne, qu'un maximum
pratique de 90 ampères ; il fallait donc 33 lampes
donnant le maximum. On a préféré en établir
48 d'inégale intensité qu'on a disposées autour
de la lanterne supérieure, suivant trois étages et
éclairant trois zones concentriques.
Le phare est fixe
mais les plaques de verre qui sont placées devant les
feux sont mobiles et tournent au moyen d'un mécanisme
d'horlogerie : ces plaques de verre sont bleues, blanches et rouges,
et les couleurs nationales sont ainsi chaque nuit lentement promenées
sur l'horizon immense.
De l'enceinte de
l'Exposition, il est impossible de voir le phare directement. On ne
peut l'apercevoir qu'à une distance de quinze cents mètres,
c'est-à-dire de la place de la Concorde, des Invalides ou
des Champs-Elysées.
Une force de 500
chevaux était nécessaire pour cette production.
Elle est, comme toutes les machines des ascenseurs, dans le sous-sol
de la pile n° 3.
Les Projecteurs. - Indépendamment de ce phare qui, par un système très
curieux de verres tournants, promène ses feux tricolores tout
autour de Paris sur les différents points de la surface d'un
cercle de 70 kilomètres de rayon, deux appareils projecteurs
de grande puissance permettent de lancer, pendant la nuit, des
faisceaux lumineux sur les monuments de Paris.
Ces projecteurs
électriques n'ont pas moins de 90 centimètres de
diamètre. Ils sont placés à 290 mètres et
portent par les nuits claires jusqu'à 10 kilomètres
environ. Ils sont identiques aux appareils dont se servent les
cuirassés de notre flotte. Leur puissance lumineuse égale
celle de 10,000 becs Carcel et l'intensité totale de leur
rayon lumineux équivaut à huit millions de carcels.
En concentrant les
deux faisceaux sur un même objet on peut atteindre une
intensité de seize millions de carcels.
Des électriciens,
employés le jour au nettoyage des appareils, dirigent
tous les soirs, de huit heures à onze heures, la lumière
sur les points culminants de Paris ou des départements
voisins.
Ces expériences
grandioses sont assurées d'un succès considérable
auprès du public.
Le drapeau. - Au-dessus de la coupole du phare, il y a encore une petite terrasse
de 1 mètre 40 de diamètre avec un garde-fou métallique.
On y monte par un escalier intérieur établi dans un
tuyau de 0m,80 centimètres semblable aux cheminées
des paquebots. Le long de ce tuyau, des échelons ont été
fixés qui ne permettent que le passage d'une seule personne.
Cet escalier a été établi intérieurement
afin de ne pas gêner la projection des rayons du phare.
Cette dernière
terrasse qui se trouve à 300 mètres d'altitude
au-dessus du sol, est spécialement destinée aux
anémomètres et aux appareils météorologiques,
qui nécessitent un isolement complet, et qui doivent être
placés hors du voisinage de tout obstacle latéral.
Il est certain
qu'une semblable station rendra les plus grands services à la
science : c'est une nouvelle preuve de l'utilité pratique de
la Tour.
Un drapeau de 8
mètres de longueur sur 6 mètres de largeur a été
fixé à un poteau en bois et surmonte cette dernière
terrasse.
Le Figaro a
raconté, quelques jours après la pose de ce drapeau,
que des touristes anglais avaient été autorisés
à monter jusqu'au sommet de la Tour, et avaient déchiré
des lambeaux de ce drapeau comme souvenir de leur ascension !
C'est le dimanche 31
mars 1889, à deux heures quarante, que M. Eiffel a hissé
sur le sommet de la Tour ce drapeau pour indiquer que les travaux
d'élévation étaient achevés : le drapeau
tricolore flotte ainsi depuis ce jour sur le plus haut édifice
que l' homme ait jamais construit.
Cette cérémonie
émouvante a été accompagnée de salves de
canons Ruggieri, des canons placés sur la troisième
plate-forme et qui résonnaient stridents dans l'armature de
fer.
Le paratonnerre. - L'Académie des Sciences, dès l'achèvement
de la Tour, a félicité M. Eiffel des résultats,
obtenus par lui. Elle a déclaré que tout paratonnerre
serait inutile au sommet et generait même les experiences
projetées. La Tour est elle-même un immense paratonnerre protégeant un
très large espace autour d'elle, parce que la masse métallique
est en communication constante avec la couche
aquifère du sous-sol par les conducteurs spéciaux
aménagés le long de chaque pilier, ainsi que nous
l'avons expliqué plus haut. Grâce à ces
précautions parfaites, l'intérieur de l'édifice
avec les personnes qui s y trouveraient abritées, est
absolument assuré contre tout accident pouvant provenir
de la foudre.
On s'est demandé
ce que serait l'amplitude, au sommet, des oscillations de ce
gigantesque pylône sous l'action des ouragans. M. Max de
Nansouty, qui a fait à ce sujet une longue série de
calculs dans son intéressant ouvrage sur la Tour
de 300 mètres, et l'Académie des Sciences, qui s'est
occupée de cette même question, déclarent que les
plus grandes oscillations, au sommet, ne dépasseront pas 10
centimètres dans les conditions les plus défavorables
de tempête. Si quelque visiteur à la recherche des
émotions que donne le cyclone, reste au plus extrême
sommet pendant
la tempête, il est certain qu'il ne s apercevra même pas
de ces oscillations.
La Tour Eiffel
dépasse, dans des proportions considérable, les plus
hauts monuments du globe.
Notre-Dame de Paris, 66 mètres ;
Panthéon, 83 mètres ;
Dôme des Invalides, 105 mètres ;
Saint-Pierre de Rome, 132 mètres ;
Cathédrale de Strasbourg, 142 mètres ;
Grande Pyramide, 146 mètres ;
Cathédrale de Cologne, 159 mètres ;
Arc de Triomphe de l'Étoile, 49 mètres ;
Cathédrale de Rouen, 150 mètres.
Le monument de Washington, à Philadelphie, a 169m,25. C'était le plus
élevé du globe, avant la Tour Eiffel ; encore n'a-t-il
été construit qu'au prix des plus grandes difficultés.
Le premier projet, dont l'exécution avait été
commencée en 1848, comportait une pyramide de 600 pieds, soit
183 mètres : mais quand, en 1854, la pyramide fut arrivée
à la hauteur de 46 mètres, on s'aperçut qu'elle
s'inclinait d'une façon tellement inquiétante qu'on
suspendit les travaux. Ils ne furent repris qu'en 1877 ; encore
fut-on obligé, pour des raisons de solidité et pour
éviter l'écrasement des matériaux de réduire
de 100 pieds la hauteur assignée et de s'arrêter à
169 mètres. On construisit, dès lors, 30 mètres
par an et la pyramide fut inaugurée le 21 février 1885
: elle a coûté sept millions cent mille francs.
Un détail peu
connu :
Il n'y aurait eu que
24 mètres de différence si la Tour avait été
construite, non plus au bord de la Seine, mais sur le plateau du
Trocadéro. Ce déplacement n'avait donc qu'une
importance secondaire.
On il pensé,
au contraire, que la Tour, née de l'Exposition, devait
contribuer à l'embellissement de cette même Exposition
et lui former une entrée triomphale par ses grands arceaux.
De là, le
choix qui a été fait, à l'entrée du Champ
de Mars.
De taille moyenne,
la physionomie des plus fines et des plus vives, la parole
harmonieuse et pleine de sympathie, les yeux bleus et clairs, la
figure ronde encadrée d'une barbe très courte, les
cheveux frisants à demi, blanchis déjà par
l'étude, tel est M. Eiffel dont le nom est aujourd'hui
connu du monde entier.
Malgré la
célébrité de ses succès, ce savant est
demeuré comme en ses jeunes années un timide, un
patient, un attristé : on dirait qu'il cherche toujours au
delà et que le rêve de sa pensée s'envole encore
plus loin, toujours plus haut.
Eiffel a reçu
le 30 mars, des mains de M. Tirard, président du Conseil, la
croix d'officier de la Légion d'honneur.
C'est la première
récompense donnée à l'occasion de l'Exposition,
et si jamais récompense a été méritée,
c'est bien celle-là.
M.. Gustave Eiffel a
eu pour principaux collaborateurs MM. Gobert, Nouguier, Kœchlin
et Salles ; M. Salles, ingénieur des mines, est le gendre
de M. Eiffel, son alter ego ; il
a pris la part la plus directe à toutes les études.
Les chantiers de la
Tour, ont été dirigés par M. Compagnon, chef des
travaux, et M. Milon, sous-chef. Le chef des dessinateurs était
M. Pluot. Architecte, M. Sauvestre, qui a été chargé
par M. Eiffel de la décoration des plates-formes.
Dans cette
construction gigantesque, les ouvriers n'ont jamais été
très nombreux et c'est une des particularités les plus
curieuses à signaler. Il n'y a jamais eu sur ce chantier
immense les équipes nombreuses et bruyantes auxquelles
l'imagination prête à l'avance un excès de
mouvement, de bruit et de vie : les équipes étaient
restreintes et muettes ; le fer lui-même n'était plus
bruyant et la raison en est merveilleuse dans sa simplicité :
c'est à Levallois-Perret que tout se préparait en
effet. Chaque pièce est arrivée devant le pont d'Iéna,
parfaite, entièrement terminée avec son numéro
d'ordre : chacune venait s'ajuster à la précédente,
mécaniquement, dans un ordre immuable, et il n'était
pas pratiqué un seul trou de rivet.
Donc pas d'outillage
pour percer, pour aléser, pour cintrer ou pour rectifier sur
place : et deux cents ouvriers suffisaient amplement à cette
besogne du montage. Pendant toute une partie des travaux, il n'y a eu
que 150 hommes.
La paye était
pour les ouvriers de 80 centimes l'heure jusqu'au 31 octobre 1888.
Une augmentation générale de 5 centimes a été
faite à partir du 1er septembre, une autre de 5 centimes à
partir du 1er octobre, une autre de 5 centimes à partir du 1er
novembre, et enfin une augmentation spéciale de 5 centimes au
personnel des chantiers supérieurs.
Les apprentis
gagnaient 45, 50 ou 50 centimes par heure.
Un détail curieux :
Bien des ouvriers
des chantiers de la Tour n'ont fait l'ascension complète que
le jour même de l'inauguration, derrière le cortège
officiel. Ceux-là étaient employés dans cette
gare improvisée au premier étage ou dans l'entrepôt
de bois et de fers installé sur la deuxième plate-forme
; ils réglaient la marche des machines, manœuvraient les
treuils qui élevaient des pièces de trois ou quatre
mille tonnes, ou poussaient sur les rails les wagonnets chargés
de rivets que les grues mobiles des étages supérieurs
enlevaient ensuite comme un fétu de paille.
Il fallait trois
quarts d'heure pour hisser une pièce de fer à 220
mètres.
Au second étage,
à quelques mètres du pavillon du Figaro, avait
été installée, à partir du 1er septembre,
une cantine d'approvisionnement offerte aux ouvriers, une pièce
longue et basse où deux poêles brûlaient
continuellement et où les repas étaient servis avec des
rabais considérables, M. Eiffel avait voulu, en effet, que le
restaurateur n'exigeât du personnel qu'un prix inférieur
de moitié au prix des marchands de vin du voisinage, et sous
cette condition absolue, il avait fourni le combustible et donné
à l'entrepreneur des cuisines une somme de 60 centimes
par déjeuner. L'ouvrier n'avait donc à débourser
qu'une somme insignifiante pour le repas de midi ; et il ne
perdait ni son temps ni ses forces dans des ascensions répétées.
Celui qui était
vraiment exposé était le peintre ou le riveur qui
allait se percher avec deux ou trois de ses compagnons dans les
mailles de cette volière immense, se coucher à deux
cents mètres sur le tissu transparent, ajouter aux tiges de
fer d'autres tiges de fer, ou passer une teinte nouvelle là-haut,
toujours plus haut. Celui-là,était à tous les
vents, à toutes les pluies, à tous les dangers, à
tous les froids. Il avait, l'hiver dernier, jusqu'à 8 ou 10
degrés de froid.
Mais, il est à
peine vingt ou trente camarades comme lui. Ce sont quelques ouvriers
d'élite habitués à ces fatigues, les
fidèles de l'usine Eiffel, ceux qui, en plein hiver, ont déjà
construit le viaduc de Garabit, dans le Cantal, et qui ont supporté
bien d'autres épreuves au-dessus des gouffres de la
Truyère, où le froid dépassait souvent quinze
degrés.
D'ailleurs, à
côté d'eux se trouvait presque toujours une petite forge
mobile remplie d'un brasier rouge. La forge était
continuellement nécessaire pour leur minutieux travail
puisqu'il fallait, sur les trous pratiqués d'avance dans le
fer, enfoncer d'énormes clous brûlants que l'on rivait à
blanc.
Aussi, presque tous
les ouvriers ont-il refusé, jusqu'aux glaces de janvier 1889,
les vêtements en peaux de mouton que M. Eiffel avait fait
préparer pour eux : la casquette de loutre aux bords rabattus
sur les oreilles, et les tricots épais leur suffisaient.
Dans l'après-midi,
d'ailleurs, la température était très
sensiblement modifiée, et, de midi à cinq heures, le
thermomètre, à partir du deuxième étage,
marquait un degré au-dessous de zéro ou zéro
degré. Parfois même, quand le brouillard se maintenait
sur Paris, il faisait plus chaud sur le sommet de la Tour que dans
ses assises, parce que le sommet seul, planant au-dessus des nuages
humides, recevait directement les rayons du soleil.
Il y aura à
ce sujet de très curieuses expériences pour l'Académie
des sciences.
L'idée d'élever une tour colossale n'était pas nouvelle ; en
1832, l'ingénieur anglais Trevithick se proposa de bâtir
un monument de 1,000 pieds
(304m,80) ; les Américains formèrent à plusieurs
reprises le même projet ; mais ce qui distingue la Tour de 1889
de toutes celles qui ont été projetées
avant elle, c'est son mode de construction, l'emploi du fer à
l'exclusion de tous les autres matériaux, et son montage par
des procédés qui sont dus exclusivement à M.
Eiffel.
La Tour se compose
uniquement de treillis en fer très résistants, très
élastiques et très légers, assemblés par
des goussets en fer rivés. C'est ce qui lui donne cet aspect
aérien comparable à une dentelle de métal,
aspect devant lequel ceux-là mêmes qui avaient douté
de la beauté de l'œuvre à l'origine sont restés
dans la suite émus et pensifs.
Pour plusieurs
raisons, le fer était la seule matière qui permît
de construire une œuvre aussi colossale.
D'abord,
l'antiquité, le moyen âge et la Renaissance ont poussé
remploi de la pierre à ses extrêmes limites de
hardiesse, et il ne semblait guère possible d'aller
beaucoup plus loin que nos devanciers avec les mêmes matériaux.
En outre, la pierre offrait beaucoup moins de résistance au
vent que le fer ou l'acier ; et enfin, la maçonnerie ne
donnant aucune précision dans les calculs, rendait
irréalisables ces projets grandioses, même avec une
combinaison de maçonnerie et de fer.
Le fer, au
contraire, était tout indiqué par la grande résistance
de ce métal sous un faible poids ; par le peu de surface qu'il
permet d'exposer au vent ; enfin, par son élasticité
qui solidarise toutes les pièces et permet d'en faire un
ensemble dont toutes les parties sont susceptibles de travailler
à l'extension ou à la compression, et qui, étant
toutes calculables, peuvent donner une sécurité
complète.
Le métal
présente encore un dernier avantage : c'est que la
construction est « amovible » ; sans frais excessifs on
pourrait donc déplacer la Tour, si l'on jugeait, utile de la
transporter sur un autre point de Paris. Si l'Etat, propriétaire
de la Tour, décidait demain de la transporter au sommet
de la butte Montmartre, l'opération serait des plus simples et
M. Eiffel évalue à 6 ou 700,000 francs la dépense
de ce déplacement.
Le poids de la tour
avec tous ses accessoires, planchers, constructions, etc., est évalué
à neuf millions de kilogrammes.
Cette énorme
charge est répartie sur une surface de fondations telle
que la pression exercée par elle sur le sous-sol ne dépasse
pas 2 kilogrammes par unité de surface. Un mur plein, en
pierres meulières, de neuf mètres de hauteur,
construit dans Paris, ne presse pas davantage sur ses fondations.
Le poids total des
fers employés est de 7 millions de kilogrammes.
Le poids des rivets
en fer qui relient les pièces entre elles est d'environ
400,000 kilogrammes ; leur nombre total est de 2,500,000 ; sur ce
chiffre, 800,000 ont été posés à la main
sur le chantier même de la tour.
Le nombre des pièces
métalliques qui s'entrecroisent en tous sens est de 12,000 et
chacune d'elles, en raison de leur forme même et de leur
direction sans cesse variée dans l'espace, a nécessité
un dessin spécial. C'est donc l'énorme masse de 12,000
dessins qui est sortie, calculée par logarithmes, avec
une précision de un dixième de millimètre, du
bureau des études de l'usine Eiffel, à Levallois-Perret
: une montagne de dessins a préparé cette montagne de
fer. Et dans tout cela, ainsi que le constatent les rapports
officiels du service de contrôle de l'Exposition, il n'y a
pas eu une seule incertitude et pas une seule erreur.
Quand M. Eiffel
soumit au Gouvernement son projet gigantesque, l'idée fut
accueillie avec faveur : MM. Lockroy, ministre du commerce, et
Georges Berger l'encouragèrent très particulièrement
et aplanirent pour son exécution bien des difficultés
administratives. Quant à l'opinion publique, elle fut à
peu près unanime dans ses applaudissements, et le mouvement
fut si complet dans la presse et dans la foule que lors de la mise au
concours des projets d'Exposition universelle pour 1889 le programme
officiel comporta, comme élément essentiel, une tour de
trois cents mètres.
Tous les concurrents
s'y conformèrent ; la tour Eiffel était dès lors
décidée en principe.
Une seule
protestation se produisit ; mais elle était signée
de noms célèbres : Meissonier, Gounod, Ch. Garnier,
Gérôme, Bonnat, Bouguereau. Sully-Prudhomme,
Robert-Flemy, Victorien Sardou, Pailleron, Leconte de Lisle, Guy
de Maupassant, Jean Gigoux, Jules Lefèvre, Eugène
Guillaume, Jacquet, Duez, etc. (presque tous figurent d'ailleurs.
maintenant parmi les admirateurs les plus enthousiastes du monument
de M. Eiffel).
Dans cette
protestation publiée en février 1887 sous forme de
lettre à M. Alphand, ils affirmaient que la Tour serait «
le déshonneur de Paris» et que « cette cheminée
d'usine écraserait de sa masse barbare tous nos monuments
humiliés, toutes nos architectures rapetissées. Sur la
ville entière frémissante encore du génie de
tant de siècles, on verrait s'allonger comme une tache d'encre
l'ombre odieuse de cette odieuse colonne de tôle » !
M. Lockroy, le
promoteur de la Tour, celui qui a le plus puissamment aidé M.
Eiffel pendant son passage au ministère du commerce, se
crut visé par cette diatribe, en raison même de l'appui
gouvernemental qu'il avait prêté et de la subvention de
1 million 500 mille francs qu'il avait accordée au nom de
l'Etat pour cette grande œuvre : et dans une réponse
pleine d'ironie il déclara que Paris n'avait rien à
craindre, mais qu'il « aurait pu sauver en effet, si la
protestation était venue plus tôt, la seule partie
de la grande ville qui fût sérieusement menacée :
cet incomparable carré de sable qu'on appelle le Champ de
Mars, si digne d'inspirer les poètes et de séduire les
paysagistes. » En terminant, le ministre priait M. Alphand de
garder cette fameuse protestation : « Elle devra figurer dans
les vitrines de l'Exposition, ajoutait-il, elle ne pourra manquer
d'attirer la foule, et peut-être de l'étonner. »
M, Eiffel, qu'aucune
attaque ne décourageait, avait pleine et entière
confiance dans la sûreté de ses calculs, dans la
précision de ses études, dans la beauté
esthétique de son œuvre et dans son succès
complet.
Le temps lui a donné raison.
La construction complète de la Tour a coûté six millions cinq
cent mille francs.
En voici le détail :
|
Fondations, maçonnerie, soubassements Montage métallique ; fers ; octroi pour les tirs. Peinture : quatre couches dont deux au minium. Ascenceurs et machines. Restaurants, décoration des plates-formes de la Tour, installations diverses. TOTAL |
900.000 fr. 3.800.000 fr. 200.000 fr. 1.200.000 fr. 400.000 fr. 6.000.000 fr. |
La Tour Eiffel est
avant tout la réalisation d'un gigantesque travail
industriel dans l'ordre des constructions des ponts, des viaducs ou
des phares. Un phare sauveur, un pont utile seront certainement la
conséquence de ces travaux d'exécution hardie
devant lesquels la science humaine reculait jusqu'à présent.
Elle est donc, à ce point de vue spécial, pleine
d'enseignement pour l'avenir.
Mais là ne se
borne pas son rôle : et il y a peu de savants qui ne pensent,
depuis l'achèvement, à réaliser à l'aide
de la Tour une expérience quelconque se rattachant plus
directement à l'objet de leurs études. Ce sera
donc pour tous un observatoire et un laboratoire tels qu'il n'en aura
jamais été mis à la disposition des
intelligences humaines.
Observations astronomiques. - Un télescope de grande ouverture, installé
au sommet de la Tour permettrait de suivre les astres qui
n'atteignent qu'une faible hauteur sur l'horizon de Paris. En outre
la pureté de l'air et l'absence des brumes basses qui
recouvrent le plus souvent l'Observatoire faciliteront bien des
études que l'on croyait irréalisables dans notre
région.
Observations scientifiques. - Disposant pour la première fois, en dehors de
la nacelle instable et tournoyante d'un ballon, d'une hauteur libre
et verticale de 300 mètres, on pourra compléter des
travaux depuis longtemps commencés, entre autres :
La chute des corps dans l'air ;
La résistance de l'air sous différentes vitesses ;
Les lois de l'élasticité ;
L'étude de la compression des gaz ou des vapeurs ;
L'étude de l'oscillation du pendule ;
La rotation de la terre, etc., etc.
Au sujet de la rotation de la terre et de la Tour, le Journal du Ciel a
donné, il y a quelques mois, de curieux détails.
Le sommet de la
Tour, dit M. Minary dans cette note, va faire en un jour, par suite
de la rotation de la terre, une circonférence de 300 mètres
de rayon, c'est-à-dire 1,884m,96 de plus que son pied. Une
rotation de la terre durant 23 h. 56 ou 1,436 minutes, ou 86,160
secondes solaires, il en résulte que le sommet de la Tour fait
par seconde 1,884m,96 : 86,160 ou 0m,02187, ou près de 22
millimètres de plus que son pied. Or, une balle de plomb pour
tomber librement du sommet de la Tour, devant mettre un nombre de
secondes égal à la racine carrée du double de la
hauteur divisé par l'intensité de la pesanteur, soit la
racine carrée de 600 : 98,088 mettra 7 secondes 8, et dans cet
intervalle, le sommet de la Tour fera 0,02187 x 7,8 ou 0m,17 de plus
que son pied du côté de l'est. Il en résulte
que si le plancher de chaque étage de la Tour est
percé de
trois trous à 25 centimètres de distance sur des lignes
ayant la direction nord-sud, et situées verticalement les unes
au-dessous des autres, en faisant passer par les trous extrêmes
deux fils à plomb (fils d'acier de un millimètre de
diamètre) descendant jusqu'au sol, les extrémités
inférieures de ces fils dessineront, sur une large et solide
plaque de fonte placée au-dessous, la direction du méridien
sur une longueur de 50 centimètres. Les trous du milieu,
allongés de plus en plus du côté de l'est,
donneront passage à une
balle de plomb de minute en minute et on pourra constater chaque fois
la déviation de 17 centimètres vers l'est due à
la rotation de la terre par le point où la balle vient
frapper la plaque de fonte à l'est des deux fils à
plomb.
M. Minary ajoute
qu'en recevant la balle de plomb dans un vase de forme convenable,
les amateurs auront encore l'avantage de pouvoir constater la
transformation du mouvement en chaleur, sans se brûler les
mains, car l'échauffement de la balle, quoique bien
appréciable, ne dépassera pas 22 degrés.
Observations météorologiques. - Au point de vue de l'hygiène
et de la science, on pourra étudier utilement :
La direction et la violence des courants atmosphériques ;
L'état et la composition chimique de l'atmosphère ;
Son électrisation ;
Les courants supérieurs ;
La foudre ;
La température aux différentes hauteurs de la Tour et aux différentes heures de la journée ;
L'hygrométrie de l'atmosphère, etc.
Observations stratégiques. - En cas de guerre, on pourrait, du haut de la
Tour, observer les mouvements des armées dans un rayon de plus
de 70 kilomètres, par dessus nos forts de défense.
En cas de siège
ou d'investissement, ce serait la communication constante assurée
entre Paris et les départements par les foyers électriques
dont la Tour est munie. La télégraphie optique
permettrait de communiquer avec Rouen, Beauvais, Orléans,
Alençon, etc.
Ce n'est certes pas
l'un des aspects les moins utiles de ce monument unique à
travers le globe.
L'avenir nous dira
quels seront les enseignements acquis dans l'exécution de
cette construction colossale : mais ces renseignements que prédisent
et prévoient les savants de toutes les nations seront
certainement considérables. La foule en a le sentiment, aussi
a-t-elle toujours témoigné à M. Eiffel de
chaleureuses sympathies.
En attendant, nous
devons féliciter l'auteur de cette grande entreprise : il a
prouvé au monde entier que la France est un grand pays, aux
conceptions hardies, et qu'elle est encore capable de réussir
là où d'autres ont échoué. Les Américains
disaient en 1874, à propos de la tour de Philadelphie : «
Nous célébrerons notre centenaire par la plus colossale
construction de fer que l'homme ait jamais conçue. »
Leur tour n'a pas été achevée, tandis que ces
paroles, qui, en Amérique, sont restées lettre morte
sont devenues pour la France une vivante réalité.
Paris possède
désormais un arc de triomphe plus colossal que tous ceux
que les peuples ont rêvé pour les conquérants,
et ce monument superbe est élevé à la gloire de
la science moderne pour le plus grand honneur des Français.