Accueil | Retour | Sommaire |

LA TOUR EIFFEL


La Tour Eiffel, dont le monde entier a suivi les progrès avec tant de curiosité et d'intérêt, est en quelque sorte le vestibule grandiose de l'Exposition. Voici, dans ses détails les plus complets, l'histoire résumée de celte construction unique au monde, saisissante et puissante manifestation de notre génie national.

Les fondations. - Les premiers travaux commencèrent le 28 janvier 1887. Une armée de terrassiers entreprit les grandes fouilles au fond desquelles les quatre pieds de l'immense tour devaient trouver leur appui. L'emplacement, au bord de la Seine, était occupé par un square, et il fallut d'abord commencer par déraciner les arbres, enlever la terre végétale, détourner et reconstruire l'égout qui, du côté du fleuve, traversait les piles, enfin aménager le chantier.
Ce chantier était considérable puisque la Tour occupe une superficie de plus de 16,000 mètres carrés.
La Tour forme un carré de 129 mètres 22 c. de côté.
La Tour occupe donc plus d'un hectare de superficie.
L'axe de la Tour est placé dans l'axe du Champ de Mars, et comme celui-ci est incliné à 45° sur la méridienne, il en résulte que les quatre piles qui supportent la Tour se trouvent placées exactement aux quatre points cardinaux.
Les deux piles en avant du côté de la Seine (les piles n° 1 et 4) sont les piles nord et ouest ; celles en arrière (n° 2 et 3) sont les piles est, et sud.

Le sol. - M. Eiffel, au moyen des sondages qu'il avait pratiqués, avait une connaissance exacte de la composition du sol. Il savait que l'assise inférieure était formée par une couche d'argile plastique de 16 mètres environ d'épaisseur reposant sur la craie du bassin de Paris. Celte argile, suffisamment compacte pour supporter des fondations, est légèrement inclinée depuis l'Ecole militaire jusqu'à la Seine, et surmontée d'un banc de sable et de gravier compact. Jusqu'au commencement du Champ de Mars proprement dit, cette couche de sable et de gravier a une hauteur à peu près constante de 6 à 7 mètres ; au delà on entre dans l'ancien lit de la Seine et l'action des eaux a tellement réduit l'épaisseur de cette couche qu'elle devient à peu près nulle quand on arrive au lit actuel. La couche solide de sable et de gravier est surmontée elle-même d'une épaisseur variable de sable fin, de sable vaseux, et de remblais de toute nature incapables de supporter des fondations.
On était donc obligé de recourir à des précautions spéciales et d'employer deux systèmes différents pour les fondations.
Pour les piles les plus éloignées de la Seine, les numéros 2 et 3 (la pile 3, côté de Grenelle), on rencontrait en effet dès la cote + 27, qui est le niveau normal de la Seine la couche nécessaire de sable et de gravier, une couche dont l'épaisseur est de 6 mètres. On a donc pu très facilement obtenir, pour ces deux piles, une fondation parfaite dont le massif inférieur est constitué par une couche de 2 mètres de béton de ciment coulé à l'air libre.
Les deux piles d'avant, qui portent les n° 1 et 4 (le n° 4 vers Passy), ont été fondées différemment. La couche de sable et de gravier ne se rencontre qu'à la cote + 22, c'est-à-dire à 5 mètres sous l'eau, et pour y arriver, on traverse des terrains vaseux et marneux provenant d'alluvions récentes. Il a fallut donc employer les fondations à l'air comprimé à l'aide de caissons en tôle, aux armatures puissantes de fer, et mesurant 15 mètres de longueur sur 6 mètres de largeur. Ces caissons dans lesquels, sous une pression d'air refoulé par des machines, une trentaine d'ouvriers travaillèrent pendant deux mois, en déblayant sous leurs pieds les terres boueuses, furent enfoncés à 5 mètres sous l'eau, puis remplis de béton, et c'est de là que part la maçonnerie dans laquelle on a fixé les boulons d'ancrage de la Tour.
Il y a quatre caissons pour chaque pile, et, par conséquent, pour chaque pile, quatre pyramides de maçonnerie.
Ces maçonneries, qui travaillent au plus à un coefficient de 4 à 5 kilogrammes par centimètre carré, sont couronnées par deux assises de pierre de taille de ChâteauLandon, dont la résistance à l'écrasement est de 1,235 kilogrammes en moyenne par centimètre carré. La pression sous les sabots en fonte n'étant que de 30 kilogrammes par centimètre carré, la pierre ne travaille donc qu'au quarantième de sa résistance.
Par conséquent, les conditions de sécurilé sont absolues.



M. EIFFEL

Presse hydraulique. - Cependant, M. Eiffel a prévu, dès le début, la possibilité d'avoir à maintenir un jour les pieds de la Tour sur un plan parfaitement horizontal. A cet effet, dans chacun des sabots a été logée une presse hydraulique (ou vérin) de la force de 800 tonnes, permettant à un moment quelconque de produire le déplacement de chacune des arêtes et de la relever de la quantité nécessaire. Ces presses hydrauliques, sortes de vis gigantesques, n'ont jamais servi au cours de la construction, tant elle a été menée avec sûreté et précision.
Dans la pile n° 4, une cave était réservée au logement des machines et de leurs générateurs pour le service des ascenseurs.
Quant à l'écoulement de l'électricité atmosphérique dans le sol, il était, dès le premier jour, ménagé pour chaque pile par deux tuyaux de conduite en fonte de 0m,50 de diamètre, immergés au-dessous du niveau de la nappe aquifère, sur une longueur de 18 mètres. Ces tuyaux se retournent verticalement à leur extrémité jusqu'au niveau du sol où ils sont mis en communication directe avec la partie métallique de la Tour. On voit que tout avait été merveilleusement prévu et combiné.
Ces travaux de terrassement, de fondations et de maçonnerie ont duré cinq mois et trois jours.

Montage.

Le 30 juin 1887 ont commencé les travaux de montage métallique.
La difficulté principale résidait dans le départ à la base des arbalétriers : il fallait les diriger dans l'espace, dans une position inclinée, ce que l'on appelle en « porte-à-faux ». L'œuvre était d'autant plus délicate que le grand constructeur et ses vaillants auxiliaires n'avaient encore rien fait de pareil jusqu'à ce jour, eux qui, cependant, ont exécuté les constructions les plus hardies dans toutes les parties du monde. Voici comment ils ont pratiqué leurs premiers essais :
Ils ont construit, en bois, une maquette de l'une des piles comme font les machinistes des théâtres lorsqu'ils ont à combiner quelque grand décor nouveau, et ils ont étudié en petit les moyens de soutenir cette masse en lui offrant, dans son essor, de légers points d'appui sur des chèvres ou pylônes en charpente. Le calcul a montré que ces premiers points d'appui n'étaient nécessaires qu'à la hauteur de 26 mètres. Par conséquent, lorsque les arbalétriers en fer sont arrivés à la hauteur de 26 mètres, ils ont trouvé tout prêt l'appui des chèvres que l'on avait construites sans interrompre le travail. Ces chèvres étaient surmontées par des boites à sable sur lesquelles devait venir s'appuyer la membrure des fers.
A partir de 26 mètres, le centre de gravité de l'ensemble déjà construit, commençait à se projeter verticalement en dehors du carré de base. Mais les chèvres les soutenant, on a pu pousser au delà, dans une nouvelle position de porte-à-faux, jusqu'au moment où les arbalétriers ont pu prendre leur point d'appui supérieur et venir reposer enfin contre les poutres horizontales du premier étage, sorte de pont vertigineux jeté à 48 mètres de hauteur sur une portée de 42 mètres.

Liaison des fers. - Les poutres portant ce plancher ne pouvaient être lancées dans l'espace puisque le point d'appui manquait. On construisit alors, à la place occupée aujourd'hui, par la belle fontaine de M. Saint-Vidal, quatre grands pylônes en charpente de 45 mètres de hauteur, sur lesquels les grandes poutres ont été établies, reliant les quatre faces inclinées et réalisant la partie la plus difficile de l'ouvrage.
Afin d'assurer la coïncidence parfaite des points d'appui des arbalétriers avec les poutres horizontales du premier plancher, on fit écouler une certaine quantité de sable des boîtes qui le contenaient et qui soulevaient les arbalétriers : on provoqua ainsi un pivotement général, et ce mouvement d'ensemble rapprochant progressivement les piles mobiles des poutres qui restaient fixes, on put amener ainsi une coïncidence complète et rigoureuse des pièces à assembler. L'opération fut tellement réussie que les trous des grands goussets de liaison, au nombre de deux cents environ, furent en coïncidence absolue et ne nécessitèrent aucun alésage pour effectuer la rivure et opérer leur liaison définitive.
Ce fut là certainement, par la grandeur des masses en mouvement qui obéissaient à la volonté des ingénieurs, l'une des phases les plus imposantes de cette construction.

Les grues. - Le reste de la partie métallique fut monté au moyen de quatre grues spéciales qui se fixaient le long des ferrures, comme autant d'équipes de travailleurs mécaniques, et apportaient les grosses pièces de fer aux ouvriers juchés dans la membrure comme des matelots dans leurs cordages. C'était un spectacle aussi curieux qu'intéressant de voie ces quatre appareils de levage grimper en quelque sorte en se faufilant après les arbalétriers en fer, tourner à droite, à gauche, en dedans, en dehors, puisant au bas les grosses pièces de métal qui s'évanouissaient dans l'espace pour aller se fixer chacune à la place exacte qu'elle devait occuper.
A partir de 150 mètres, la surface du chantier étant très réduite, les matériaux ont été montés par les procédés ordinaires au moyen d'une locomobile.
La rapidité de toutes ces manœuvres était telle que la deuxième plate-forme de la Tour était atteinte en douze mois et que, le 14 juillet 1888, le feu d'artifice de la fête nationale, fut tiré, comme l'avait promis M. Eiffel, à 115 mètres de hauteur.

Les ascenseurs.

Du sol au premier étage, il y a deux ascenseurs du système Roux, Combaluzier et Lepape. Du premier étage au deuxième, la montée s'effectue au moyen d'un ascenseur Otis, placé dans la pile Sud. Cet ascenseur ne touche jamais le sol et sert exclusivement aux voyageurs allant de la première à la deuxième plate-forme.
Un autre ascenseur Otis, placé dans la pile Nord, va directement du sol au deuxième étage, sans aucun arrêt.
Enfin du deuxième étage jusqu'à la plate-forme supérieure, au-dessous du campanile, est installé un ascenseur du système Edoux. Tous sont mus par l'eau.

Les deux ascenseurs Roux, Combaluzier et Lepape. - MM. Roux, Combaluzier et Lepape ont fractionné le piston rectiligne et rigide des ascenseurs ordinaires, et constitué ce piston par une série de tiges qui viennent s'articuler les unes aux autres.
Cet organe agit par compression comme un piston ordinaire et il est renfermé dans une gaine qui s'oppose à tout déplacement latéral. Cette grande chaîne est actionnée par une roue à empreintes située au niveau du sol et autour de laquelle elle s'enroule, à la façon d'une chaîne de drague, de manière à former une chaîne sans fin supportée par une poulie à la hauteur du premier étage.
L'une des parois de la cabine est reliée à l'un des brins de cette chaîne et suit son mouvement ; l'autre paroi est reliée à une chaîne semblable. La cabine est donc entraînée par un double système de chaînes, agissant simultanément : en cas de rupture dans la chaîne des pistons, tous les éléments se trouvant emprisonnés dans une gaine rigide, le contact de l'un à l'autre a toujours lieu et empêche ainsi toute chute de se produire : tout au plus un arrêt peut-il avoir lieu.
Le mouvement est imprimé aux chaînes par un double système de pistons plongeurs sous l'action de l'eau emmagasinée dans des réservoirs placés à 115 mètres de hauteur.
La vitesse de ces deux ascenseurs sera de 1 mètre par seconde et chaque cabine contiendra 100 voyageurs qui atteindront ainsi en une minute le niveau de la première plate-forme.

Ascenseur Otis. - Les deux ascenseurs Otis sont américains.
Un cylindre en fonte est placé dans le pied de la Tour parallèlement à l'inclinaison des arbalétriers ; dans ce cylindre se meut un piston actionné par de l'eau prise dans des réservoirs installés au second étage et, par conséquent, à une pression de 11 à 12 atmosphères. La tige du piston agit sur un chariot portant six poulies mobiles ; à chacune de ces poulies correspond à une poulie fixe de même diamètre, de façon à constituer un véritable palan.
Le garant de cette énorme moufle passe sur des poulies de renvoi placées de distance en distance jusqu'au-dessus du second étage et redescend s'accrocher à la cabine ; il en résulte que, pour un déplacement de 1 mètre du piston dans le cylindre, la cabine monte ou descend de 12 mètres.
Les câbles en fil d'acier qui suspendent la cabine, sont au nombre de six. Un seul de ces câbles pourrait supporter, sans se rompre, le poids de la cabine et des voyageurs.
On a placé, en outre, sous la cabine, un frein de sûreté à mâchoires qui fonctionnerait automatiquement en cas de rupture, ou même d'allongement anormal de l'un des câbles.
La cabine de cet ascenseur ne contiendra que cinquante voyageurs ; mais comme sa vitesse ascensionnelle sera de deux mètres par seconde, c'est-à-dire le double de la vitesse des autres ascenseurs, son rendement sera aussi grand.

Ascenseur Edoux. - L'ascenseur Edoux se compose de deux cabines reliées par des câbles : l'une des cabines effectue le transport depuis le deuxième étage jusqu'au plancher intermédiaire ; et l'autre depuis le plancher intermédiaire jusqu'à la plate-forme supérieure.
La première cabine est portée par deux pistons de presse hydraulique, articulés à leur partie supérieure sur un palonnier, dont le milieu porte la cabine.
De la partie supérieure de cette première cabine et des deux extrémités du palonnier, partent quatre câbles qui, passant sur des poulies établies au sommet de la Tour, soutiennent la deuxième cabine ; deux des câbles s'attachent sur un palonnier, au milieu duquel est suspendue cette cabine ; les deux autres câbles sont fixés directement au corps de la cabine même et sont destinés à servir de système de sécurité.
Le guidage de l'ascenseur est constitué par une poutre caisson pleine occupant le centre de la Tour, de 160m,40, et par deux autres poutres de sections plus petites.
Les cabines, qui doivent pouvoir élever 750 personnes à l'heure, ont une surface de 14 mètres carrés et peuvent contenir environ 63 personnes. Chaque cabine ne parcourant que la moitié de la course totale, il en résultera un échange de l'une à l'autre, à la hauteur du plancher intermédiaire ; cet échange se fera par deux chemins distincts et par suite sans perte de temps. La durée d'une ascension, avec une vitesse de 0m,90 par seconde se décompose ainsi : une minute et demie pour la course de chaque cabine et une minute pour le passage de l'une à l'autre, soit cinq minutes pour un voyage aller et retour, ou quatre minutes pour la durée du trajet de la deuxième plate-forme au sommet.
Un frein très puissant permet de répondre absolument de tout accident ; même dans le cas de rupture d'un organe important de l'ascenseur, les visiteurs portés par la cabine n'auraient à redouter aucune chute.
L'ensemble des ascenseurs permet d'élever par heure 2,350 personnes au premier au deuxième étage et 750 personnes au sommet.
Ajoutons que 10,000 visiteurs peuvent se trouver simultanément dans la Tour, sur les différentes plates-formes, dans les escaliers ou dans les ascenseurs, sans qu'il y ait encombrement !

Les escaliers.

A chacune des piles, est et ouest sont disposés, des escaliers droits de 1 mètre de largeur, avec de nombreux paliers donnant un accès très facile jusqu'au premier étage.
Au delà du premier étage et jusqu'au deuxième, dans chacune des quatre piles, un escalier hélicoïdal de 0m,60 de largeur a été disposé ; deux de ces escaliers, le deuxième et le quatrième, sont affectés à l'ascension des visiteurs et les deux autres à la descente.
Ils assurent ainsi la circulation d'environ 2,000 personnes à l'heure.

L'ascension par les escaliers. - Nous engageons beaucoup les visiteurs à faire au moins une fois l'ascension par les escaliers. Rien n'est plus curieux en effet que cette montée lente, souvent interrompue avec de brusques retours et des envolées capricieuses ; elle seule permet d'étudier tous les détails de cette volière immense, aux gigantesques mailles rouges dans lesquelles on semble emprisonné.
A chaque palier, la vue se transforme et l'horizon devient plus vaste, tandis qu'à vos pieds se déroule peu à peu le Champ de Mars, cette ruche énorme avec ses parterres bruyants, ses fermes gigantesques et ses formidables galeries, qui semble s'éloigner, se confondre et s'éteindre. Au dessus de soi, l'immense carcasse d'un navire immense dont les amarres et les cordages seraient d'interminables traînées de fer très fin, très rond et tout rouge, Devant soi, le long d'un plan incliné, deux rails énormes : c'est le chemin de l'ascenseur. Un peu plus haut, les caves et les cuisines des restaurants ; plus haut encore, la première plate-forme. A ce moment les enchevêtrements de fer se succèdent plus prodigieux, plus indescriptibles et plus nombreux ; les mailles deviennent plus serrées, les lignes deviennent plus bizarres, les dessins, plus extraordinaires, les courbes plus légères et plus folles ; puis, tout autour de soi, avec ses dômes d'or, ses flèches, son enceinte, ses colonnes et ses bois, de tous les points de l'horizon, Paris surgit.
On est arrivé au premier étage, et la fête de la vue est impossible à décrire dans ses détails éblouissants.
Cette montée est très simple ; tous les visiteurs doivent l'essayer : et si l'on veut marcher très lentement, en causant peu ; si l'on a soin d'appuyer le bras droit sur la rampe ; en balançant le corps d'une hanche sur l'autre et en profitant de cet élan pour atteindre chaque degré, les trois cent cinquante marches sont douces à gravir.
Il faut sept à huit minutes tout au plus.
Une recommandation : Se couvrir légèrement pendant l'ascension mais chaudement pendant le séjour sur les plates-formes.
Du premier au deuxième étage, cette même montée devient plus fatigante parce qu'il n'y a plus de paliers et l'escalier continue, incessant, en forme d'hélice.
Il y a 380 marches : soit environ dix minutes pour les gravir.
Du deuxième étage jusqu'au sommet, un autre escalier, de même forme que le précédent et d'une hauteur de 160 mètres ; mais celui-ci est un simple escalier de service ; il a 1.062 marches et n'est pas mis à la disposition du public.
Il y a un total de 1,792 marches pour l'ensemble des escaliers.

Règlement des ascensions.

La Tour est ouverte au public tous les jours de 9 heures du matin à 11 heures du soir. Toutefois, les guichets de distribution de billets ferment à 10 heures du soir ; et, à partir de 10 heures 1/2, les gardiens doivent inviter le public à descendre.

1° Montée par les Ascenseurs. - Les guichets des piliers NORD et SUD, délivrent des billets pour les ascenseurs (système Olis) qui montent au deuxième étage, avec arrêt facultatif au premier étage.
Les guichets des piliers EST et OUEST délivrent des billets pour les ascenseurs (système Roux Combaluzier et Lepape), qui ne montent que jusqu'au premier étage.
Des billets de supplément sont délivrés sur la première plate-forme pour le deuxième étage, et sur la deuxième plate-forme pour le sommet (ascenseur du système Edoux). Le nombre des billets de supplément est limité, en proportion de l'affluence du public.
Le nombre des visiteurs à transporter par chaque voyage des ascenseurs est limité à :
100 personnes pour chacun des deux ascenseurs des piliers OUEST et EST, qui montent au premier étage.
50 personnes pour chacun des deux ascenseurs des piliers NORD et SUD qui montent au deuxième étage.
70 personnes pour l'ascenseur qui monte du deuxième étage au sommet.

2° Montée par les Escaliers. - Les billets délivrés par les guichets du pilier OUEST servent également pour l'escalier affecté à la montée jusqu'au premier étage. La descente a lieu par l'escalier du pilier EST.
Quatre escaliers vont de la première plate-forme au deuxième étage. Les deux escaliers situés dans les piliers NORD et SUD servent pour la montée. Ceux situés dans les piliers EST et OUEST servent pour la descente. L'ascension par escalier du premier étage à la deuxième plate-forme s'opère au moyen de billets de supplément délivrés, sur cette dernière plate-forme, en nombre proportionné à l'affluence du public.
L'escalier central conduisant au sommet de la Tour est rigoureusement interdit au public.
Aussitôt après le coucher du soleil, les quatre escaliers desservant la deuxième plate-forme sont également interdits au public.

Tarif des ascensions.

TARIF SEMAINE DIMANCHES ET FÊTE
    de 11 heures à 6 heures avant 11 heures et après 6 heures
Jusqu'au premier étage (ascenseur ou escalier) 2 fr. 1 fr. 2 fr.
Du premier étage au deuxième étage (ascenseur ou escalier) 1 fr. 0.50 fr. 1 fr.
Du deuxième étage au sommet (ascenseur) 2 fr. 0.50 fr. 2 fr.

En semaine, l'ascension complète coûte donc cinq francs.

La Société de la Tour Eiffel se réserve de modifier exceptionnellement les prix d'entrée avant 11 heures du matin et après 6 heures du soir.
Il y a 16 guichets pour délivrer les tickets : 10 au rez-de-chaussée, 4 à la première plate-forme et 2 à la deuxième.
Les tickets sont de couleur différente, suivant le prix, afin d'éviter les erreurs.

Bleu, pour la première plate-forme.
Blanc, pour la seconde.
Rouge, pour le sommet.

Ce sont les couleurs du drapeau national dans leur ordre même.
La montée au moyen des escaliers est autorisée jusqu'à la deuxième plate-forme : mais elle est fixée au même prix que les ascenseurs et nécessite la délivrance des mêmes tickets aux mêmes guichets.
5.000 personnes par heure pourront monter dans la Tour, soit par les ascenseurs, soit par les escaliers.
NOTA. - Les visiteurs peuvent prolonger aussi longtemps qu'ils le veulent leur séjour dans la Tour, jusqu'à la fermeture bien entendu, sauf les jours où le prix des entrées serait modifié.

Le premier étage.

Le premier étage est à 57 mètres 63 du sol, et le plancher mesure 4.200 mètres carrés de surface.
La partie centrale, restée complètement à jour sur une étendue de neuf cents mètres carrés, permet de plonger le regard jusqu'au sol dans l'espace compris entre les quatre piliers.
La galerie couverte à arcades destinée au promenoir des visiteurs, a un développement de 283 mètres et une largeur de 2 mètres 60.
Dans la partie centrale, quatre restaurants ont été construits qui peuvent contenir chacun cinq à six cents personnes.
Ces salles, d'architectures différentes, sont toutes très réussies et font grand honneur à l'architecte de la Tour, M. Sauvestre, chargé d'en élaborer les plans.
Entre la pile 1 et 4, le bar flamand.
Entre la pile 1 et 2, le restaurant russe.
Entre la pile 3 et 4, le bar anglo-américain.
Entre la pile 2 et 3, le restaurant français tenu par Brébant. Ce restaurant français est le seul qui soit divisé en petits salons et cabinets particuliers. Il donne sur le palais du centre du Champ de Mars et sur la galerie des machines.



La première plate-forme par Jean Béraud

Ces quatre établissements sont surmontés d'une terrasse très curieuse donnant sur la fontaine de M. Saint-Vidal, qui est située à plus de 50 mètres en contre-bas.
Les cuisines séparées, de ces restaurants par une vingtaine de marches, sont situées avec les caves à 55 mètres au dessus du sol. Elles sont toutes alimentées par l'électricité et la vapeur d'eau. Le gaz ne sert qu'à l'éclairage des restaurants.
Sur la grande frise qui couronne le premier étage ont été inscrits les noms des savants ou des grands ingénieurs français du siècle qui ont le plus contribué aux progrès des sciences. C'est en quelque sorte sous leur invocation que ce monument est placé : M. Eiffel a voulu rappeler leurs noms aux visiteurs de toutes les nations, comme un témoignage de la reconnaissance publique et comme un éclatant hommage rendu à leurs efforts. Ce sont leurs travaux en effet qui ont rendu possible une pareille entreprise.
C'est sur cette plate-forme que, le 4 juillet 1888, M. Eiffel a invité à déjeuner une centaine de représentants de la presse parisienne. Aucun étranger alors n'avait fait cette ascension, et les convives de cette grande première étaient :

MM. Hébrard, président du Syndicat de la presse parisienne ; Berger, directeur de l'exploitation de l'Exposition, Paul Strauss, Charles Laurent, Alphonse Humbert, Albiot, de Léris, Rouy, secrétaire du Syndicat de la presse, Francisque Sarcey, Valentin Simond, Henri Simon, Eugène Mayer, Henry Maret, Joseph Reinach, Gustave Simon, Jules Lermina, Sauvestre, l'architecte de la Tour ; Jules Comte, directeur des bâtiments civils ; Vaudoyer, architecte de l'Exposition ; Edmond Lepelletier, Gustave Batiau, Edgard Hément, Robert Hyenne, Gaston Carle, A. Lenoir, Camille Dreyfus, Marc, Grisler, Bertol-Graivil, Cahen, Lordon, Félix Dunal, Brunet, Ozun, Fleurant, Aubry, Niel, Fernand Bourgeat, Liouville, Hippeau, Camille Le Senne, et le représentant du Figaro, etc., etc.

La seconde plate-forme.

La seconde plate-forme est à 115 mètres 73 du sol et mesure 30 mètres de côté. Jusque-là, les quatre montants restent bien isolés les uns des autres ; à partir du plafond de cette galerie, ils se relient entre eux et se confondent pour ne plus former, jusqu'au faîte, qu'une grande cage carrée très légère, faite de poutrelles de fer sur lesquelles se déchire le vent.
La surface de cette seconde plate-forme est de 1,400 m. La partie centrale est consacrée, presque en son entier, à la gare de passage entre les ascenseurs inclinés inférieurs et les ascenseurs verticaux supérieurs.
Pendant l'arrêt forcé occasionné par ce changement de voitures, il n'est pas un seul visiteur qui ne viendra admirer la curieuse installation du Figaro, avec son imprimerie spéciale, sa rédaction, sa composition, etc., etc.
Tout autour, le promenoir, d'une longueur de 150 mètres et d'une largeur de 2 mètres 60.
La vue est déjà splendide, et Paris, dans son immense enceinte, semble moins animé, avec ses innombrables monuments, ses avenues, ses clochers et ses dômes. La Seine sinueuse entoure tout cela comme d'un long ruban d'argent ; les petits points noirs sont... la foule. Les hauteurs s'aplanissent : le Trocadéro tombe au niveau de la Seine, le mont Valérien, dont la silhouette parait si haute, se laisse dominer : les regards passent par dessus sa croupe pour aller chercher d'autres croupes, plus loin, bien plus loin. Montmartre est tout blanc, comme un promontoire d'Afrique, et, derrière un rideau de verdure, Versailles dresse la longue enfilade de ses palais.

La troisième plate-forme.

Il n'y a qu'un seul moyen de transport pour la troisième plate-forme, c'est l'ascenseur : encore nécessite-t-il à moitié chemin, au « plancher intermédiaire », un changement de cabine.
La troisième plate-forme est à 276 mètres 13 centimètres. Sa grande salle de 16 mètres 50 de côté peut contenir 800 personnes ; elle est fermée sur tout le pourtour par des glaces mobiles permettant d'observer à l'abri du vent et des intempéries le magnifique panorama qui se développe sous les yeux des spectateurs.
Des lunettes, des télescopes sont installés avec une carte indiquant les endroits sur lesquels les instruments sont braqués.
La vue est très curieuse. A une telle hauteur tout mouvement disparaît et Paris semble un décor de carton avec ses rues droites, ses toits carrés, ses façades alignées. Cette grande ville, la ville de l'agitation fiévreuse, de la vie intense et remuante, semble frappée de mort. Aucun bruit ne révèle l'activité de ce peuple qui est en dessous.
On plane sur un désert de pierres inertes et silencieuses.
Cette impression est très grandiose.
Quant à l'ampleur du ciel, elle est infinie.

Ce qu'on voit.

Une carte très complète est placée sur la troisième plate-forme. Elle a été dressée par les soins de M. Eiffel par un de ses collaborateurs, M. Bourdon. Nous la reproduisons à la fin de ce guide.
Nous avons relevé sur cette carte qui est établie à 5 millimètres pour un kilomètre les localités suivantes :

Au nord : Toute la plaine est visible jusqu'à vingt-cinq kilomètres, puis Ecouen, Villiers-le-Bel, Gonesse, la forêt de Montmorency, la forêt de Camelle, une grande partie du département de l'Oise, Neuilly-en-Tell, qui en est un des sommets, puis au delà de Clermont, Airion et Valescourt, deux communes qui se trouvent sur les limites de l'Oise et de la Somme, à soixante-dix kilomètres de Paris.

Au nord-est : La forêt d'Hallate, derrière Senlis, à soixante-quinze kilomètres de Paris. Plus près Villepinte, Le Tremblay, Danmartin, à trente-six kilomètres ; un peu avant Crépy-en-Valois à cinquante kilomètres, une longue côte, et Mareuil-sur-l'Ourcq, puis Villers-Cotterets, Plessis au Bois, et des hauteurs derrière la forêt de Villers-Cotterets, à quatre-vingts kilomètres de Paris.

A l'est : Des sommets à quatre-vingt-deux kilomètres dans la direction de Château-Thierry, un peu au nord de celte ville, Sommelans, Grisolles dans le département de l'Aisne, etc., etc. ; beaucoup plus près Neuilly-sur-Marne, Gournay, Claye, Villeparisis, Etrépilly, l'église de Meaux ; à soixante kilomètres Lisy-sur-Ourcq, les collines de la Ferté-sous-Jouarre ; puis à soixante-douze kilomètres les communes de Pierre-Levée, Lagny, Boutigny, BoisMartin, etc.

Au sud-est : Armainvilliers, Boissy-Saint-Léger, Ferrières, Brie-Comte-Robert, Beauvoir, Rosay, les forêts de Crécy, de Faremoutiets, de Haute-Feuille-Malvoisine (54 kil.), les environs de la Ferté-Gaucher à quatre-vingt-deux kilomètres, la forêt de Jouy à soixante-quatorze kilomètres, Mormant, Nangis, Villiers-Saint-Georges (80 kil.) ; puis la forêt de Sénart, Melun, le Châtelet (54 kil.), Dammane, la forêt de Fontainebleau jusqu'à Montereau (70 kil.), et enfin, en avant de Sens, un sommet situé à quatre-vingt-huit kilomètres, Champigny-le-Chapitre.

Au sud : La Ferté-Alais et tous les environs, Malesherbes, Étampes (52 kil.), jusqu'à soixante-deux kilomètres Boissy-la-Rivière, Fontaine-la-Rivière, Marancourt, Mondésir, Pussay ; et en avant d'Etampes : Chamarande, Mauchamp, Torfou, Chaufour, Brétigny, Arpajon.

Au sud-ouest : La forêt de Dourdan, Ponthévrard, la forêt de l'Ouye, les Granges-le-Roi ; en avant de Limours, Gometz-la-Ville, Gometz-le-Châtel, Boulay, Cernay-la-ville, Saint-Aubin, Belleville-Château ; en arrière, les clochers de Vauvrigneuse, de Sermaise, Saint-Chéron. Puis à quarante kilomètres plus à l'ouest, la forêt de Rambouillet, et derrière Dourdan un point à soixante-deux kilomètres ; enfin la cathédrale de Chartres, et, derrière Chartres, un sommet à quatre-vingt-trois kilomètres.

A l'ouest : Le château de Versailles et toute la vallée qui conduit à Versailles, le fort Saint-Cyr, Trappes, Neauphle-le-Château, le Perray, la chapelle de Dreux, et dans les environs de Houdan, à cinquante kilomètres, Garancières et Richebourg.

Au nord-ouest : Saint-Germain-en-Laye, Conflans, la côte des Alluets, Aigremont, Boinvilliers, la forêt de Bizy, près de la Seine dans les environs des Andelys (69 kil.), la forêt de Merey plus au nord, avant Gisors, jusqu'à cinquante-huit kilomètres, la forêt de Lyons jusqu'à quatre-vingt-dix kilomètres, Boschyon, Elbeuf-en-Bray, Montroty, et plus près, en avant de Beauvais, une longue, côte qui s'étend jusqu'à Lecoudray et Saint-Germer à soixante-neuf kilomètres.
Le point le plus éloigné qui ait été relevé jusqu'à ce jour est un sommet de la forêt de Lyons a quatre-vingt-dix kilomètres.
Ce sont là, on le conçoit, des calculs qui donnent le maximum. Dans la réalité, l'horizon est toujours plus ou moins voilé par des brumes, des nuages, et il faut en rabattre beaucoup pour se mettre dans les conditions ordinaires.
Cependant, après les grandes averses, après un orage, par des vents du nord et de l'est, qui auront bien balayé l'atmosphère, la vue s'étendra bien plus loin encore que les distances que donne la carte dressée par les soins de M. Eiffel, et d'après les expériences de l'Académie des Sciences, de MM. Gaston Tissandier, Max de Nansouty, Mascart, Flammarion, etc., le cercle de visibilité approchera de deux cents kilomètres.

Le campanile.

Le public s'arrête à la troisième plate-forme. c'est-à-dire à 276 mètres 13. Au-dessus, différentes salles ont été réservées pour les expériences scientifiques et pour un petit appartement particulier que M. Eiffel se propose d'habiter quelquefois.
Cette partie extrême de la Tour est formée par quatre caissons à treillis orientés suivant les diagonales de la section carrée de la Tour. Ces arceaux supportent le phare auquel les personnes préposées au service de l'éclairage peuvent accéder par un petit escalier tournant monté au milieu des arceaux métalliques.
Trois laboratoires sont installés dans ce campanile. L'un consacré à l'astronomie.
Le second, dont les appareils enregistreurs sont reliés au bureau météorologique central, est destiné à la physique et à la météorologie ; MM. Mascart et Cornu pensent en retirer grand profit pour l'étude de l'atmosphère.
Le troisième est réservé à la biologie et aux études micrographiques de l'air. Organisé par le docteur Hénocque, il ne sera pas le moins utile à la science.

Le Phare. - Le phare de la Tour a une puissance égale à celle des feux de première classe établis sur les côtes de France pour le service de la marine.
Dans les calculs d'établissement, on a pris, comme terme de comparaison, l'éclairage des quais de Rouen pour lesquels un foyer fixé à 13 mètres de hauteur, et d'une intensité de 24 ampères, éclairait suffisamment un cercle de 130 mètres de diamètre.
En ce qui concerne la Tour, la distance du foyer au centre de figure étant à peu près dix fois plus grande qu'à Rouen, il fallait un foyer cent fois plus puissant ; mais comme on tenait compte aussi de l'absorption par l'atmosphère, la source lumineuse devait être de 125 X 24 soit 3,000 ampères. Jusqu'à ce jour, on n'avait obtenu, avec une seule lanterne, qu'un maximum pratique de 90 ampères ; il fallait donc 33 lampes donnant le maximum. On a préféré en établir 48 d'inégale intensité qu'on a disposées autour de la lanterne supérieure, suivant trois étages et éclairant trois zones concentriques.
Le phare est fixe mais les plaques de verre qui sont placées devant les feux sont mobiles et tournent au moyen d'un mécanisme d'horlogerie : ces plaques de verre sont bleues, blanches et rouges, et les couleurs nationales sont ainsi chaque nuit lentement promenées sur l'horizon immense.
De l'enceinte de l'Exposition, il est impossible de voir le phare directement. On ne peut l'apercevoir qu'à une distance de quinze cents mètres, c'est-à-dire de la place de la Concorde, des Invalides ou des Champs-Elysées.
Une force de 500 chevaux était nécessaire pour cette production. Elle est, comme toutes les machines des ascenseurs, dans le sous-sol de la pile n° 3.

Les Projecteurs. - Indépendamment de ce phare qui, par un système très curieux de verres tournants, promène ses feux tricolores tout autour de Paris sur les différents points de la surface d'un cercle de 70 kilomètres de rayon, deux appareils projecteurs de grande puissance permettent de lancer, pendant la nuit, des faisceaux lumineux sur les monuments de Paris.
Ces projecteurs électriques n'ont pas moins de 90 centimètres de diamètre. Ils sont placés à 290 mètres et portent par les nuits claires jusqu'à 10 kilomètres environ. Ils sont identiques aux appareils dont se servent les cuirassés de notre flotte. Leur puissance lumineuse égale celle de 10,000 becs Carcel et l'intensité totale de leur rayon lumineux équivaut à huit millions de carcels.
En concentrant les deux faisceaux sur un même objet on peut atteindre une intensité de seize millions de carcels.
Des électriciens, employés le jour au nettoyage des appareils, dirigent tous les soirs, de huit heures à onze heures, la lumière sur les points culminants de Paris ou des départements voisins.
Ces expériences grandioses sont assurées d'un succès considérable auprès du public.

Le drapeau. - Au-dessus de la coupole du phare, il y a encore une petite terrasse de 1 mètre 40 de diamètre avec un garde-fou métallique. On y monte par un escalier intérieur établi dans un tuyau de 0m,80 centimètres semblable aux cheminées des paquebots. Le long de ce tuyau, des échelons ont été fixés qui ne permettent que le passage d'une seule personne. Cet escalier a été établi intérieurement afin de ne pas gêner la projection des rayons du phare.
Cette dernière terrasse qui se trouve à 300 mètres d'altitude au-dessus du sol, est spécialement destinée aux anémomètres et aux appareils météorologiques, qui nécessitent un isolement complet, et qui doivent être placés hors du voisinage de tout obstacle latéral.
Il est certain qu'une semblable station rendra les plus grands services à la science : c'est une nouvelle preuve de l'utilité pratique de la Tour.
Un drapeau de 8 mètres de longueur sur 6 mètres de largeur a été fixé à un poteau en bois et surmonte cette dernière terrasse.
Le Figaro a raconté, quelques jours après la pose de ce drapeau, que des touristes anglais avaient été autorisés à monter jusqu'au sommet de la Tour, et avaient déchiré des lambeaux de ce drapeau comme souvenir de leur ascension !
C'est le dimanche 31 mars 1889, à deux heures quarante, que M. Eiffel a hissé sur le sommet de la Tour ce drapeau pour indiquer que les travaux d'élévation étaient achevés : le drapeau tricolore flotte ainsi depuis ce jour sur le plus haut édifice que l' homme ait jamais construit.
Cette cérémonie émouvante a été accompagnée de salves de canons Ruggieri, des canons placés sur la troisième plate-forme et qui résonnaient stridents dans l'armature de fer.

Le paratonnerre. - L'Académie des Sciences, dès l'achèvement de la Tour, a félicité M. Eiffel des résultats, obtenus par lui. Elle a déclaré que tout paratonnerre serait inutile au sommet et generait même les experiences projetées. La Tour est elle-même un immense paratonnerre protégeant un très large espace autour d'elle, parce que la masse métallique est en communication constante avec la couche aquifère du sous-sol par les conducteurs spéciaux aménagés le long de chaque pilier, ainsi que nous l'avons expliqué plus haut. Grâce à ces précautions parfaites, l'intérieur de l'édifice avec les personnes qui s y trouveraient abritées, est absolument assuré contre tout accident pouvant provenir de la foudre.

Oscillations.

On s'est demandé ce que serait l'amplitude, au sommet, des oscillations de ce gigantesque pylône sous l'action des ouragans. M. Max de Nansouty, qui a fait à ce sujet une longue série de calculs dans son intéressant ouvrage sur la Tour de 300 mètres, et l'Académie des Sciences, qui s'est occupée de cette même question, déclarent que les plus grandes oscillations, au sommet, ne dépasseront pas 10 centimètres dans les conditions les plus défavorables de tempête. Si quelque visiteur à la recherche des émotions que donne le cyclone, reste au plus extrême sommet pendant la tempête, il est certain qu'il ne s apercevra même pas de ces oscillations.

Les plus hauts monuments.

La Tour Eiffel dépasse, dans des proportions considérable, les plus hauts monuments du globe.
Notre-Dame de Paris, 66 mètres ;
Panthéon, 83 mètres ;
Dôme des Invalides, 105 mètres ;
Saint-Pierre de Rome, 132 mètres ;
Cathédrale de Strasbourg, 142 mètres ;
Grande Pyramide, 146 mètres ;
Cathédrale de Cologne, 159 mètres ;
Arc de Triomphe de l'Étoile, 49 mètres ;
Cathédrale de Rouen, 150 mètres.
Le monument de Washington, à Philadelphie, a 169m,25. C'était le plus élevé du globe, avant la Tour Eiffel ; encore n'a-t-il été construit qu'au prix des plus grandes difficultés. Le premier projet, dont l'exécution avait été commencée en 1848, comportait une pyramide de 600 pieds, soit 183 mètres : mais quand, en 1854, la pyramide fut arrivée à la hauteur de 46 mètres, on s'aperçut qu'elle s'inclinait d'une façon tellement inquiétante qu'on suspendit les travaux. Ils ne furent repris qu'en 1877 ; encore fut-on obligé, pour des raisons de solidité et pour éviter l'écrasement des matériaux de réduire de 100 pieds la hauteur assignée et de s'arrêter à 169 mètres. On construisit, dès lors, 30 mètres par an et la pyramide fut inaugurée le 21 février 1885 : elle a coûté sept millions cent mille francs.

Un détail peu connu :
Il n'y aurait eu que 24 mètres de différence si la Tour avait été construite, non plus au bord de la Seine, mais sur le plateau du Trocadéro. Ce déplacement n'avait donc qu'une importance secondaire.
On il pensé, au contraire, que la Tour, née de l'Exposition, devait contribuer à l'embellissement de cette même Exposition et lui former une entrée triomphale par ses grands arceaux.
De là, le choix qui a été fait, à l'entrée du Champ de Mars.

M. Eiffel.

De taille moyenne, la physionomie des plus fines et des plus vives, la parole harmonieuse et pleine de sympathie, les yeux bleus et clairs, la figure ronde encadrée d'une barbe très courte, les cheveux frisants à demi, blanchis déjà par l'étude, tel est M. Eiffel dont le nom est aujourd'hui connu du monde entier.
Malgré la célébrité de ses succès, ce savant est demeuré comme en ses jeunes années un timide, un patient, un attristé : on dirait qu'il cherche toujours au delà et que le rêve de sa pensée s'envole encore plus loin, toujours plus haut.
Eiffel a reçu le 30 mars, des mains de M. Tirard, président du Conseil, la croix d'officier de la Légion d'honneur.
C'est la première récompense donnée à l'occasion de l'Exposition, et si jamais récompense a été méritée, c'est bien celle-là.

Les collaborateurs de M. Eiffel.

M.. Gustave Eiffel a eu pour principaux collaborateurs MM. Gobert, Nouguier, Kœchlin et Salles ; M. Salles, ingénieur des mines, est le gendre de M. Eiffel, son alter ego ; il a pris la part la plus directe à toutes les études.
Les chantiers de la Tour, ont été dirigés par M. Compagnon, chef des travaux, et M. Milon, sous-chef. Le chef des dessinateurs était M. Pluot. Architecte, M. Sauvestre, qui a été chargé par M. Eiffel de la décoration des plates-formes.

Les ouvriers de la Tour.

Dans cette construction gigantesque, les ouvriers n'ont jamais été très nombreux et c'est une des particularités les plus curieuses à signaler. Il n'y a jamais eu sur ce chantier immense les équipes nombreuses et bruyantes auxquelles l'imagination prête à l'avance un excès de mouvement, de bruit et de vie : les équipes étaient restreintes et muettes ; le fer lui-même n'était plus bruyant et la raison en est merveilleuse dans sa simplicité : c'est à Levallois-Perret que tout se préparait en effet. Chaque pièce est arrivée devant le pont d'Iéna, parfaite, entièrement terminée avec son numéro d'ordre : chacune venait s'ajuster à la précédente, mécaniquement, dans un ordre immuable, et il n'était pas pratiqué un seul trou de rivet.
Donc pas d'outillage pour percer, pour aléser, pour cintrer ou pour rectifier sur place : et deux cents ouvriers suffisaient amplement à cette besogne du montage. Pendant toute une partie des travaux, il n'y a eu que 150 hommes.
La paye était pour les ouvriers de 80 centimes l'heure jusqu'au 31 octobre 1888. Une augmentation générale de 5 centimes a été faite à partir du 1er septembre, une autre de 5 centimes à partir du 1er octobre, une autre de 5 centimes à partir du 1er novembre, et enfin une augmentation spéciale de 5 centimes au personnel des chantiers supérieurs.
Les apprentis gagnaient 45, 50 ou 50 centimes par heure.
Un détail curieux : Bien des ouvriers des chantiers de la Tour n'ont fait l'ascension complète que le jour même de l'inauguration, derrière le cortège officiel. Ceux-là étaient employés dans cette gare improvisée au premier étage ou dans l'entrepôt de bois et de fers installé sur la deuxième plate-forme ; ils réglaient la marche des machines, manœuvraient les treuils qui élevaient des pièces de trois ou quatre mille tonnes, ou poussaient sur les rails les wagonnets chargés de rivets que les grues mobiles des étages supérieurs enlevaient ensuite comme un fétu de paille.
Il fallait trois quarts d'heure pour hisser une pièce de fer à 220 mètres.
Au second étage, à quelques mètres du pavillon du Figaro, avait été installée, à partir du 1er septembre, une cantine d'approvisionnement offerte aux ouvriers, une pièce longue et basse où deux poêles brûlaient continuellement et où les repas étaient servis avec des rabais considérables, M. Eiffel avait voulu, en effet, que le restaurateur n'exigeât du personnel qu'un prix inférieur de moitié au prix des marchands de vin du voisinage, et sous cette condition absolue, il avait fourni le combustible et donné à l'entrepreneur des cuisines une somme de 60 centimes par déjeuner. L'ouvrier n'avait donc à débourser qu'une somme insignifiante pour le repas de midi ; et il ne perdait ni son temps ni ses forces dans des ascensions répétées.
Celui qui était vraiment exposé était le peintre ou le riveur qui allait se percher avec deux ou trois de ses compagnons dans les mailles de cette volière immense, se coucher à deux cents mètres sur le tissu transparent, ajouter aux tiges de fer d'autres tiges de fer, ou passer une teinte nouvelle là-haut, toujours plus haut. Celui-là,était à tous les vents, à toutes les pluies, à tous les dangers, à tous les froids. Il avait, l'hiver dernier, jusqu'à 8 ou 10 degrés de froid.
Mais, il est à peine vingt ou trente camarades comme lui. Ce sont quelques ouvriers d'élite habitués à ces fatigues, les fidèles de l'usine Eiffel, ceux qui, en plein hiver, ont déjà construit le viaduc de Garabit, dans le Cantal, et qui ont supporté bien d'autres épreuves au-dessus des gouffres de la Truyère, où le froid dépassait souvent quinze degrés.
D'ailleurs, à côté d'eux se trouvait presque toujours une petite forge mobile remplie d'un brasier rouge. La forge était continuellement nécessaire pour leur minutieux travail puisqu'il fallait, sur les trous pratiqués d'avance dans le fer, enfoncer d'énormes clous brûlants que l'on rivait à blanc.
Aussi, presque tous les ouvriers ont-il refusé, jusqu'aux glaces de janvier 1889, les vêtements en peaux de mouton que M. Eiffel avait fait préparer pour eux : la casquette de loutre aux bords rabattus sur les oreilles, et les tricots épais leur suffisaient.
Dans l'après-midi, d'ailleurs, la température était très sensiblement modifiée, et, de midi à cinq heures, le thermomètre, à partir du deuxième étage, marquait un degré au-dessous de zéro ou zéro degré. Parfois même, quand le brouillard se maintenait sur Paris, il faisait plus chaud sur le sommet de la Tour que dans ses assises, parce que le sommet seul, planant au-dessus des nuages humides, recevait directement les rayons du soleil.
Il y aura à ce sujet de très curieuses expériences pour l'Académie des sciences.

Pour quelles raisons le fer a été employé.

L'idée d'élever une tour colossale n'était pas nouvelle ; en 1832, l'ingénieur anglais Trevithick se proposa de bâtir un monument de 1,000 pieds (304m,80) ; les Américains formèrent à plusieurs reprises le même projet ; mais ce qui distingue la Tour de 1889 de toutes celles qui ont été projetées avant elle, c'est son mode de construction, l'emploi du fer à l'exclusion de tous les autres matériaux, et son montage par des procédés qui sont dus exclusivement à M. Eiffel.
La Tour se compose uniquement de treillis en fer très résistants, très élastiques et très légers, assemblés par des goussets en fer rivés. C'est ce qui lui donne cet aspect aérien comparable à une dentelle de métal, aspect devant lequel ceux-là mêmes qui avaient douté de la beauté de l'œuvre à l'origine sont restés dans la suite émus et pensifs.
Pour plusieurs raisons, le fer était la seule matière qui permît de construire une œuvre aussi colossale.
D'abord, l'antiquité, le moyen âge et la Renaissance ont poussé remploi de la pierre à ses extrêmes limites de hardiesse, et il ne semblait guère possible d'aller beaucoup plus loin que nos devanciers avec les mêmes matériaux. En outre, la pierre offrait beaucoup moins de résistance au vent que le fer ou l'acier ; et enfin, la maçonnerie ne donnant aucune précision dans les calculs, rendait irréalisables ces projets grandioses, même avec une combinaison de maçonnerie et de fer.
Le fer, au contraire, était tout indiqué par la grande résistance de ce métal sous un faible poids ; par le peu de surface qu'il permet d'exposer au vent ; enfin, par son élasticité qui solidarise toutes les pièces et permet d'en faire un ensemble dont toutes les parties sont susceptibles de travailler à l'extension ou à la compression, et qui, étant toutes calculables, peuvent donner une sécurité complète.
Le métal présente encore un dernier avantage : c'est que la construction est « amovible » ; sans frais excessifs on pourrait donc déplacer la Tour, si l'on jugeait, utile de la transporter sur un autre point de Paris. Si l'Etat, propriétaire de la Tour, décidait demain de la transporter au sommet de la butte Montmartre, l'opération serait des plus simples et M. Eiffel évalue à 6 ou 700,000 francs la dépense de ce déplacement.

Le poids de la Tour.

Le poids de la tour avec tous ses accessoires, planchers, constructions, etc., est évalué à neuf millions de kilogrammes.
Cette énorme charge est répartie sur une surface de fondations telle que la pression exercée par elle sur le sous-sol ne dépasse pas 2 kilogrammes par unité de surface. Un mur plein, en pierres meulières, de neuf mètres de hauteur, construit dans Paris, ne presse pas davantage sur ses fondations.
Le poids total des fers employés est de 7 millions de kilogrammes.
Le poids des rivets en fer qui relient les pièces entre elles est d'environ 400,000 kilogrammes ; leur nombre total est de 2,500,000 ; sur ce chiffre, 800,000 ont été posés à la main sur le chantier même de la tour.
Le nombre des pièces métalliques qui s'entrecroisent en tous sens est de 12,000 et chacune d'elles, en raison de leur forme même et de leur direction sans cesse variée dans l'espace, a nécessité un dessin spécial. C'est donc l'énorme masse de 12,000 dessins qui est sortie, calculée par logarithmes, avec une précision de un dixième de millimètre, du bureau des études de l'usine Eiffel, à Levallois-Perret : une montagne de dessins a préparé cette montagne de fer. Et dans tout cela, ainsi que le constatent les rapports officiels du service de contrôle de l'Exposition, il n'y a pas eu une seule incertitude et pas une seule erreur.

Historique de la Tour.

Quand M. Eiffel soumit au Gouvernement son projet gigantesque, l'idée fut accueillie avec faveur : MM. Lockroy, ministre du commerce, et Georges Berger l'encouragèrent très particulièrement et aplanirent pour son exécution bien des difficultés administratives. Quant à l'opinion publique, elle fut à peu près unanime dans ses applaudissements, et le mouvement fut si complet dans la presse et dans la foule que lors de la mise au concours des projets d'Exposition universelle pour 1889 le programme officiel comporta, comme élément essentiel, une tour de trois cents mètres.
Tous les concurrents s'y conformèrent ; la tour Eiffel était dès lors décidée en principe.
Une seule protestation se produisit ; mais elle était signée de noms célèbres : Meissonier, Gounod, Ch. Garnier, Gérôme, Bonnat, Bouguereau. Sully-Prudhomme, Robert-Flemy, Victorien Sardou, Pailleron, Leconte de Lisle, Guy de Maupassant, Jean Gigoux, Jules Lefèvre, Eugène Guillaume, Jacquet, Duez, etc. (presque tous figurent d'ailleurs. maintenant parmi les admirateurs les plus enthousiastes du monument de M. Eiffel).
Dans cette protestation publiée en février 1887 sous forme de lettre à M. Alphand, ils affirmaient que la Tour serait « le déshonneur de Paris» et que « cette cheminée d'usine écraserait de sa masse barbare tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées. Sur la ville entière frémissante encore du génie de tant de siècles, on verrait s'allonger comme une tache d'encre l'ombre odieuse de cette odieuse colonne de tôle » !
M. Lockroy, le promoteur de la Tour, celui qui a le plus puissamment aidé M. Eiffel pendant son passage au ministère du commerce, se crut visé par cette diatribe, en raison même de l'appui gouvernemental qu'il avait prêté et de la subvention de 1 million 500 mille francs qu'il avait accordée au nom de l'Etat pour cette grande œuvre : et dans une réponse pleine d'ironie il déclara que Paris n'avait rien à craindre, mais qu'il « aurait pu sauver en effet, si la protestation était venue plus tôt, la seule partie de la grande ville qui fût sérieusement menacée : cet incomparable carré de sable qu'on appelle le Champ de Mars, si digne d'inspirer les poètes et de séduire les paysagistes. » En terminant, le ministre priait M. Alphand de garder cette fameuse protestation : « Elle devra figurer dans les vitrines de l'Exposition, ajoutait-il, elle ne pourra manquer d'attirer la foule, et peut-être de l'étonner. »
M, Eiffel, qu'aucune attaque ne décourageait, avait pleine et entière confiance dans la sûreté de ses calculs, dans la précision de ses études, dans la beauté esthétique de son œuvre et dans son succès complet.
Le temps lui a donné raison.

Ce que la Tour a coûté.

La construction complète de la Tour a coûté six millions cinq cent mille francs.

En voici le détail :

Fondations, maçonnerie, soubassements
Montage métallique ; fers ; octroi pour les tirs.
Peinture : quatre couches dont deux au minium.
Ascenceurs et machines.
Restaurants, décoration des plates-formes de la Tour, installations diverses.

TOTAL
900.000 fr.
3.800.000 fr.
200.000 fr.
1.200.000 fr.
400.000 fr.

6.000.000 fr.

D'ailleurs, M. Eiffel ne s'est pas conformé strictement à son plan primitif, il s'est efforcé, au contraire, de le modifier chaque fois qu'il a eu conscience d'accomplir une amélioration. Dans ce but, il a employé près de 600 tonnes de fer supplémentaires dans la partie comprise entre les fondations et le premier étage. Les fers et les fontes de cet étage représentent un poids de 3 millions 562,800 kilogrammes.
Les ascenseurs ont coûté 600,000 francs de plus qu'on ne l'avait prévu.
Sur cette somme de 6,500,000 francs, l'Etat a donné à M. Eiffel une subvention de 1,500,000 francs et la Ville de Paris a concédé le terrain. Mais dans un délai de vingt années à partir de la clôture de l'Exposition, la Tour appartiendra à l'État.
En attendant, la jouissance en appartient à une Société financière. la Société de la Tour Eiffel, qui a été formée par M. Eiffel et deux ou trois grandes maisons de banque. Le capital en est de cinq millions cent mille francs. Les 100,000 francs représentent le fonds de roulement nécessaire. Les cinq millions représentent la valeur ; il n'y a pas eu d'émission publique. Le moitié des parts a été remise à M. Eiffel pour ses apports ; l'autre moitié, divisée entre les sociétés traitantes.
Il est à peu près certain que les recettes de cette seule année d'Exposition permettront de rembourser intégralement le capital. Le produit des ascensions pendant les vingt autres années constituerait ainsi le bénéfice net de cette opération qui sera peut-être à la fois la plus grande de ce siècle au point de vue industriel et la meilleure au point de vue financier.

Utilité de la Tour.

La Tour Eiffel est avant tout la réalisation d'un gigantesque travail industriel dans l'ordre des constructions des ponts, des viaducs ou des phares. Un phare sauveur, un pont utile seront certainement la conséquence de ces travaux d'exécution hardie devant lesquels la science humaine reculait jusqu'à présent. Elle est donc, à ce point de vue spécial, pleine d'enseignement pour l'avenir.
Mais là ne se borne pas son rôle : et il y a peu de savants qui ne pensent, depuis l'achèvement, à réaliser à l'aide de la Tour une expérience quelconque se rattachant plus directement à l'objet de leurs études. Ce sera donc pour tous un observatoire et un laboratoire tels qu'il n'en aura jamais été mis à la disposition des intelligences humaines.

Observations astronomiques. - Un télescope de grande ouverture, installé au sommet de la Tour permettrait de suivre les astres qui n'atteignent qu'une faible hauteur sur l'horizon de Paris. En outre la pureté de l'air et l'absence des brumes basses qui recouvrent le plus souvent l'Observatoire faciliteront bien des études que l'on croyait irréalisables dans notre région.

Observations scientifiques. - Disposant pour la première fois, en dehors de la nacelle instable et tournoyante d'un ballon, d'une hauteur libre et verticale de 300 mètres, on pourra compléter des travaux depuis longtemps commencés, entre autres :
La chute des corps dans l'air ;
La résistance de l'air sous différentes vitesses ;
Les lois de l'élasticité ;
L'étude de la compression des gaz ou des vapeurs ;
L'étude de l'oscillation du pendule ;
La rotation de la terre, etc., etc.
Au sujet de la rotation de la terre et de la Tour, le Journal du Ciel a donné, il y a quelques mois, de curieux détails.

Le sommet de la Tour, dit M. Minary dans cette note, va faire en un jour, par suite de la rotation de la terre, une circonférence de 300 mètres de rayon, c'est-à-dire 1,884m,96 de plus que son pied. Une rotation de la terre durant 23 h. 56 ou 1,436 minutes, ou 86,160 secondes solaires, il en résulte que le sommet de la Tour fait par seconde 1,884m,96 : 86,160 ou 0m,02187, ou près de 22 millimètres de plus que son pied. Or, une balle de plomb pour tomber librement du sommet de la Tour, devant mettre un nombre de secondes égal à la racine carrée du double de la hauteur divisé par l'intensité de la pesanteur, soit la racine carrée de 600 : 98,088 mettra 7 secondes 8, et dans cet intervalle, le sommet de la Tour fera 0,02187 x 7,8 ou 0m,17 de plus que son pied du côté de l'est. Il en résulte que si le plancher de chaque étage de la Tour est percé de trois trous à 25 centimètres de distance sur des lignes ayant la direction nord-sud, et situées verticalement les unes au-dessous des autres, en faisant passer par les trous extrêmes deux fils à plomb (fils d'acier de un millimètre de diamètre) descendant jusqu'au sol, les extrémités inférieures de ces fils dessineront, sur une large et solide plaque de fonte placée au-dessous, la direction du méridien sur une longueur de 50 centimètres. Les trous du milieu, allongés de plus en plus du côté de l'est, donneront passage à une balle de plomb de minute en minute et on pourra constater chaque fois la déviation de 17 centimètres vers l'est due à la rotation de la terre par le point où la balle vient frapper la plaque de fonte à l'est des deux fils à plomb.

M. Minary ajoute qu'en recevant la balle de plomb dans un vase de forme convenable, les amateurs auront encore l'avantage de pouvoir constater la transformation du mouvement en chaleur, sans se brûler les mains, car l'échauffement de la balle, quoique bien appréciable, ne dépassera pas 22 degrés.

Observations météorologiques. - Au point de vue de l'hygiène et de la science, on pourra étudier utilement :
La direction et la violence des courants atmosphériques ;
L'état et la composition chimique de l'atmosphère ;
Son électrisation ;
Les courants supérieurs ;
La foudre ;
La température aux différentes hauteurs de la Tour et aux différentes heures de la journée ;
L'hygrométrie de l'atmosphère, etc.

Observations stratégiques. - En cas de guerre, on pourrait, du haut de la Tour, observer les mouvements des armées dans un rayon de plus de 70 kilomètres, par dessus nos forts de défense.
En cas de siège ou d'investissement, ce serait la communication constante assurée entre Paris et les départements par les foyers électriques dont la Tour est munie. La télégraphie optique permettrait de communiquer avec Rouen, Beauvais, Orléans, Alençon, etc.
Ce n'est certes pas l'un des aspects les moins utiles de ce monument unique à travers le globe.

*
* *

L'avenir nous dira quels seront les enseignements acquis dans l'exécution de cette construction colossale : mais ces renseignements que prédisent et prévoient les savants de toutes les nations seront certainement considérables. La foule en a le sentiment, aussi a-t-elle toujours témoigné à M. Eiffel de chaleureuses sympathies.
En attendant, nous devons féliciter l'auteur de cette grande entreprise : il a prouvé au monde entier que la France est un grand pays, aux conceptions hardies, et qu'elle est encore capable de réussir là où d'autres ont échoué. Les Américains disaient en 1874, à propos de la tour de Philadelphie : « Nous célébrerons notre centenaire par la plus colossale construction de fer que l'homme ait jamais conçue. » Leur tour n'a pas été achevée, tandis que ces paroles, qui, en Amérique, sont restées lettre morte sont devenues pour la France une vivante réalité.
Paris possède désormais un arc de triomphe plus colossal que tous ceux que les peuples ont rêvé pour les conquérants, et ce monument superbe est élevé à la gloire de la science moderne pour le plus grand honneur des Français.