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ENTRÉE PRINCIPALE : Quai
d'Orsay par la porte dite des Invalides. -
Le visiteur doit tourner à gauche après avoir
dépassé la gare du chemin de fer Decauville qui dessert
les différentes parties de l'Exposition (Champ de Mars, quai
d'Orsay, Invalides), et suivre l'avenue centrale conduisant à
l'Hôtel des Invalides.
Les diverses
expositions coloniales réunies
aux Invalides sont bien, après la Tour Eiffel et
la Galerie des Machines, le « clou »
de l'Exposition universelle de 1889. La fidélité
de leurs architectures, leur pittoresque, leur tonalité,
et, surtout, la vie véritable que leur donne la présence
d'hôtes bigarrés venus de toutes les colonies
représentées sur l'Esplanade, y ont, du premier jour,
attiré la foule.
Qu'on
nous permette donc un conseil :
Pour visiter les
sections coloniales, choisissez un jour de beau soleil et de
chaleur.
Arabes ou
indo-chinois, les bâtiments coloniaux synthétisant en
plein Paris les architectures polychromes de l'Afrique et de l'Asie
veulent, en effet, comme les villages sénégalais et
canaques, être vus en pleine lumière. Par un ciel
embrumé leurs rutilantes couleurs vous sembleraient heurtées,
peut-être, et vos regards occidentaux s'accommoderaient mal,
ici, de la sévérité des lignes, là, de
leurs bizarres contorsions. Au grand soleil, au contraire, formes et
colorations s'harmonisent, comme rendues aux terres natales. Vivement
éclairés, et le ciel bleu pour toile de fond, ces
décors s'animent et leurs hôtes oublient leur
dépaysement : cipayes de l'Inde, tirailleurs et spahis
sénégalais, figurants annamites, canaques, madécasses,
soudaniens, soldats et marchands exotiques, tout, un monde
étrange et bariolé dont les costumes illusionnent le
passant, lui font parcourir le tour du monde, en moins d'une heure.
L'Algérie
embrasse une étendue d'environ 478,000 kilomètres
carrés, soit 47,800,000 hectares, avec 1,100 kilomètres
de côtes sur la Méditerranée. Elle a pour
limites, à l'ouest, le Maroc, à l'est, la Tunisie, au
sud, le Desert. Divisée en trois départements (Oran,
Alger, Constantine) elle a 3,350,000 habitants, dont, (en dehors de
nos 42,000 soldats et marins), 270,000 Français ou
naturalisés, 2,851,000 musulmans, sujets français, et
190,000 étrangers (dont 112,000 Espagnols, 31,500 Italiens,
15,150 Anglo-Maltais, 3,800 Allemands).
M. Ballu,
l'architecte du beau pavillon de l'Algérie, était
désigné pour ce travail par les études qu'il a
faites à Alger, où, pour le compte de la Commission des
Monuments Historiques, il a relevé et dessiné maints
édifices arabes. Ses souvenirs l'ont bien servi.
Voyez
plutôt son œuvre :
Son
Palais de l'Algérie présente
sa façade principale à la Seine, avec, sur la
droite, un grand jardin ; mais le vestibule donne à la fois
sur le quai d'Orsay (le long de la ligne du chemin de fer) et sur
l'avenue centrale des Invalides. Il rappelle étonnamment, ce
vestibule, la Kouba de Sidi-Abd-er-Rhaman par son porche à
trois arcades. Quant à la grande porte ornée de
faïences, elle reproduit le mihrab de la mosquée de la
Pêcherie. Il y a là un joli coin que nous recommandons
aux visiteurs curieux d'observer la foule bigarrée
remplissant l'Esplanade : ce sont deux loges en encorbellement où
il fait bon se reposer au sortir des trois salles d'exposition.
Dans l'axe du
vestibule donne une grande galerie ornée de vitraux. C'est par
elle que nous gagnons les trois salles - une par département -
d'Alger, d'Oran et de Constantine, ou que nous nous rendons au salon
officiel une jolie pièce décorée de faïences
et de sculptures relevées par M. Marquette, un architecte
algérien du plus grand talent.
A gauche du
vestibule, un escalier nous invite à monter au minaret. Les
touristes croiront retrouver là l'escalier du Musée
d'Alger. Celui-ci, donne accès aux deux loges que nous avons
signalées et à la galerie du premier étage de la
Kouba. Quelle fraicheur donnent ses faïences ! et quelle jolie
décoration ! La faïence d'ailleurs joue un grand rôle
dans tout le Palais, et l'on peut s'étonner que l'art
occidental n'ait pas de ce côté emprunté
davantage à l'art oriental.
Le minaret auquel
nous arrivons vaudrait, à lui seul un long chapitre. Mais de
combien de détails n'en peut-on dire autant ? Voici, par
exemple, le jardin séparant le Palais proprement dit des
bazars de l'industrie indigène. Les plus belles plantes
d'Algérie y sont réunies, charmante préface à
la promenade obligée que nous allons faire parmi les échoppes
arabes.
Sous les yeux du
public, ils sont là, les ouvriers arbicos, comme les
appellent nos gamins, qui travaillent de vingt façons.
Fabricants d'étoffes, de broderies, de maroquineries, de
ceintures, d'armes, de tapis, de bibelots tournés etc., ils
mettent une note pittoresque à cette entrée de
l'Exposition coloniale. Non moins amusante est la partie du Palais
d'Algérie situe vis-à-vis de la Section Tunisienne,
dont elle est séparée
par une rue de 5 mètres de largeur - ce qui serait
beaucoup pour une rue d'Afrique si l'amour de l'exactitude ne
devait céder le pas à celui du confort et à la
nécessité de la circulation.
Car il y a foule
ici. Le café-concert maure, avec ses femmes mauresques et
kabyles, avec ses danseuses : les célèbres Ouled-Naïls,
la maison kabyle avec ses méharis pur
sang, des chameaux coureurs du plus beau type, attirent surtout les
curieux.
Et combien
oublions-nous d'attractions diverses, sans parler de cette rue
d'Alger, si exacte, qui longe le café maure, et, plus loin,
des envois de la Jumenterie de Tiaret, œuvre
de nos soldats ! Le directeur de cette Jumenterie, l'habile capitaine
Grimblot, expose des juments et des poulains que n'admireront pas les
seuls sportsmen.
Il est malaisé
de parler maintenant de l'exposition algérienne proprement
dite. Il faut la voir, - et la bien voir, pour revenir sur le préjugé
représentant les Français comme un peuple non
colonisateur. En Algérie, le temps aidant, et la proximité
de la mère patrie ayant eu raison peu à peu des
timidités de nos compatriotes, la France a repris et
perfectionné l'œuvre romaine. Les progrès
s'y font à pas de géants, les trois provinces se
transforment agricolement et industriellement, chaque jour.
Rappelez-vous plutôt
les Expositions de 1867 et 1878, relisez leurs anciens catalogues,
leurs statistiques, et comparez.
D'abord, ce sont les
vins, la jeune et déjà grande richesse de
l'Algérie. Des
crus y ont leur réputation que quelques années de
cave vont décupler. Les plantations ne s'arrêtant
point, on peut prédire qu'avant vingt-cinq ans, notre colonie
africaine sera la principale pourvoyeuse des tables du monde entier.
Et l'exposition
vinicole ne montre qu'une face de la production de ce sol béni.
Voyez plutôt les vitrines, les trophées encombrant les
salles trop petites pour les envois des trois provinces. Des étoffes
indigènes passons aux alfas, aux plantes textiles, aux laines,
aux bois, au liège, aux grains, etc. N'oublions pas les
marbres, les onyx, les albâtres, et si nous craignons d'être
victimes de trompe-l'œil administratifs, d'exhibitions
fantaisistes destinées à caresser notre orgueil de
conquérants de l'Afrique-Nord, consultons, avant que de
sortir, les cartes en relief et les statistiques. Puis, pour nous
reposer de ces chiffres, nous nous arrêterons devant les
envois des artistes domiciliés en Algérie : tableaux,
statues, vitraux, faïences, etc.
Enfin, si une
Algérie trop européanisée gêne nos
nostalgies d'exotisme, ne partons pas sans avoir vu le Désert.
Nous le trouverons à
la place d'honneur de la galerie de Constantine, dont tout le panneau
central est occupé par la magnifique exposition de la Société
de Batna et du Sud algérien, entreprise
française de création agricole au Sahara.
Le Figaro a
signalé maintes fois l'œuvre de transformation et
de fertilisation dans l'Oued-Rir, au sud de Biskra, œuvre qu'on
peut s'imaginer ici.
Cette partie de
l'exposition est en effet dominée par un arceau monumental en
boîtes de dattes, d'un bleu charmant, et encadré par des
faïences avec des arabesques du plus bel effet ; au frontispice,
se détachent ces deux élégantes devises :
Conquête du désert, Colonisation du Sahara. Dans
l'arceau, une grande toile représente le désert
brûlant, au milieu duquel jaillit un puits bouillonnant, avec
une oasis, un bordg européen et, au fond, le nom de ce nouveau
pays d'avenir : l'Oued-Rir.
Au-dessous,
l'exposition proprement dite de la Société : des
cartes, des photographies, auxquelles est empruntée la vue
ci-jointe, les plans des grandes oasis créées par M.
Rolland et ses amis, qui ont planté le chiffre énorme
de 50,000 palmiers, etc. Vis-à-vis, un plan en relief
représentant dans ses détails une oasis européenne
à puits jaillissant. Un petit modèle d'appareil de
sondage, portatif à dos de dromadaire, accompagne une
collection innombrable de toutes sortes d'échantillons :
terrains, eaux, poissons des puits artésiens ; diverses
parties du palmier, depuis la racine jusqu'aux feuilles, et dérivés
; de dattes de diverses variétés et des caissettes,
paniers, boites de dattes, présentés avec beaucoup de
cachet (articles qu'on pourra goûter et non pas admirer
seulement, en s'adressant au Café Maure de l'exposition) ;
enfin des céréales, des légumes et des plantes
diverses cultivés dans les oasis ; des instruments
agricoles du pays, etc.
Bref,
une monographie complète de l'Oued-Rir, qui en apprendra plus
au visiteur qu'un voyage dans le Sud algérien.
Aussitôt après
l'Algérie, et du même côté de l'avenue
centrale de l'Esplanade, s'élèvent les constructions
pittoresques de la Section tunisienne.
Le comité de
Tunis, délégué par le Gouvernement Beylical
pour organiser la participation de la Régence à
l'Exposition universelle de 1889, mettait au concours en 1887 le
projet du Pavillon Tunisien. Le projet classé premier, et qui
a été exécuté textuellement, est dû
à un de nos jeunes architectes, M. Henri Saladin. Plusieurs
voyages en Tunisie et deux missions du Ministère de
l'Instruction publique lui ont permis de réunir de nombreux
documents sur l'art arabe en Tunisie ; aussi la section tunisienne
nous présente-t-elle, sous ses différents aspects,
des spécimens nombreux de cet art très
particulier.
La façade
principale et les façades latérales sont composées
d'éléments tirés du Bardo, du Souk-el-Bey, du
Dar-el-Bey et de la Zaouïra de Sidi-ben-Arouz à
Tunis, tandis que la façade postérieure d'un caractère
plus mouvementé et d'un style plus archaïque ne présente
que des emprunts faits à Kérouan : au centre, la porte
de la Salla-Réjour de la
mosquée d'Okba, surmontée du dôme côtelé
si particulièrement tunisien ; à droite, la loggia de
la porte Bab-Djelladine de la même ville ; à
gauche, une façade tout entière de maison de Kérouan
avec sa véranda en encorbellement, avec sa porte à
clous grossiers et à marteaux en fer forgé.
Cette façade
postérieure forme le motif principal d'une cour plantée
que borne, à gauche, le souk, ou bazar voûté, aux
colonnes bariolées et aux boutiques multicolores, à
droite, un pavillon isolé, copie exacte des pittoresques
maisons des oasis du Djerid tunisien, qui bordent d'une série
de petites villes verdoyantes les rivages accidentés des
chotts du sud. Le fond de cette cour est occupé par une suite
de boutiques diverses, et un restaurant tunisien qui s'ouvre sur un
café concert d'un caractère tout particulier, et dans
lequel des danseuses de Tunis dans leur costume élégamment
étrange donnent le spectacle de leurs danses bizarres exécutées
au son de cette musique arabe d'une régularité si
pénétrante.
Entre
le Palais Algérien et la Section tunisienne un pavillon tout
recouvert de troncs de palmiers est destiné à recevoir
les produits des forêts de la Régence. Il s'élève
au-dessus d'une substruction massive qui n'est autre qu'une cave
destinée à recevoir les vins que, les colons français
de Tunisie exposent pour la première fois en
France. L'avenir de la colonisation de la Régence
réside en grande partie dans l'extension que pourra y prendre
la culture de la vigne ; aussi le comité de la Section
Tunisienne compte-t-il beaucoup sur l'intérêt de cette
partie de son Exposition.
Le
palais lui-même se compose essentiellement de trois grandes
divisions qui s'étendent autour d'une cour découverte à
laquelle on accède par un grand vestibule au plafond richement
décoré d'entrelacs et d'arabesque.
La
première de ces divisions, galerie de droite, comprend
l'exposition des produits de l'agriculture et de la viticulture.
La
seconde, galerie de gauche, comprend les travaux publics, l'industrie
privée, le mobilier et le service des ports.
La
troisième enfin dans la salle du fond, les Beaux-Arts, et
l'Archéologie et les services de la direction de l'Instruction
publique.
Le pavillon du
Djerid est destiné, lui aussi, à une partie de
l'Exposition : l'industrie arabe appliquée au mobilier et au
vêtement, synthétisée en quelque sorte par la
reproduction d'un intérieur arabe animé par des
mannequins revêtus des riches costumes des Tunisiens des
deux sexes.
Le souk, ou bazar,
contient dans ses vingt-six boutiques des spécimens de toutes
les branches d'industrie de Tunis. Ici, le fabricant de chéchias.
Plus loin les brodeurs, en or ou en argent, le bijoutier, le
parfumeur, le barbier, le peintre sur poteries, le damasquineur, le
menuisier, le cafetier, le confiseur, le tourneur, le peintre,
l'orfèvre, le tisserand, le sculpteur d'arabesques,
l'écrivain, etc... Ils se trouvent tous ici dans leur cadre
naturel, sous ces voûtes d'une blancheur éclatante,
soutenues par des colonnes bariolées de rouge et vert,
couleurs chères à tout bon musulman.
L'aspect de ce bazar
est vraiment merveilleux lorsque le soleil ardent qui brille au
dehors n'y pénètre que par les rares ouvertures du
sommet des voûtes, que tous les marchands et artisans,
accroupis dans leurs boutiques, revêtus de leurs costumes aux
tons si tendres, entourés de leurs marchandises pittoresques,
attirent les chalands à l'aide de quelques mots de français
qu'ils ont pu apprendre à Tunis, et quand enfin, à
l'extrémité de cette rue pittoresque, les bazars de
Barbouchi et de Bouan, que connaissent tous ceux qui ont visité
Tunis, présentent à l'acheteur émerveillé
les tapis de Kérouan, des hauswéma et
des fraichiches, les soies de
Tunis, les haïcks et les burnous du Djerid, les frechias
de Gafsa, les couvertures de Djerba, les mille riens brodés
d'or et d'argent que les artisans arabes excellent à ouvrer si
délicatement.
L'attraction exercée
par ce spectacle pittoresque n'est que la moindre partie de
l'exposition de la Régence. Les ressources présentées
par cet admirable pays et dont témoignent toutes les classes
de l'Exposition doivent frapper vivement toutes les intelligences
soucieuses de la prospérité du pays et de la mise en
action de ses forces vives. Les travaux publics nous montrent les
progrès effectués depuis l'établissement du
protectorat français, les routes rétablies, des ponts
construits, l'alimentation en eau rétablie ou augmentée
par de grands travaux à Tunis, à la Goulette, à
Kérouan, à Sfax, la création du port de Tunis,
l'établissement des phares sur ces côtes aux surprises
si fréquentes, l'assainissement et l'agrandissement des
villes, le développement donné aux industries
maritimes, etc...
Les forêts ne
sont pas une des moindres richesses de la Régence. Celles du
nord sont en pleine prospérité et seront en plein
rapport dans cinq ou six ans. Les chênes-lièges, les
pins de toute sorte, les chênes, les eucalyptus, etc...
donneront d'excellents produits. La diversité des essences
apparaît clairement dans ce pavillon si bien rempli, grâce
au zèle éclairé du directeur des forêts de
la Régence.
A l'autre extrémité
du pays, le dattier, avec ses deux cent
cinquante variétés, nous apparaît comme un
produit d'une
utilité inestimable. Les travaux de routes forestières, de
postes de gardes, de reboisement sont déjà nombreux et
activement poussés ; avec le reboisement des massifs
montagneux se rétablira une régularité plus
grande dans le régime des eaux et par là une richesse
plus grande du pays.
Dans tous les pays
chauds, il suffit d'arroser le sable pour le rendre fertile ; que
sera-ce, lorsqu'on s'adressera, comme dans la Régence, a un
sol excessivement riche et qui se repose depuis le temps où
les hordes musulmanes, sous la conduite d'Okba-ben-Hafi, ont balayé
de tout le pays les habitants Berbères et Romains et n'ont
laissé derrière eux que des villes ruinées et
des solitudes que, seuls, les nomades parcourent aujourd'hui ?
L'agriculture et la
viticulture nous promettent de rendre bientôt au centuple les
capitaux qui y ont été consacrés. Maints
exposants montrent à l'envi les résultats intéressants
qu'ils ont déjà obtenus au bout de quelques années
de culture. Que serait-ce si la colonisation se décidait à
se porter dans nos colonies d'Afrique, de préférence à
l'Amérique du Sud pourtant si loin de nous ?
L'archéologie
est là pour nous prouver de quel développement de
prospérité ce pays est susceptible, et ce n'est pas
seulement par les vestiges de la splendeur de Carthage, d'Utique et
d'Hadrumète, que ce développement est prouvé par
les merveilleuses ruines de Dougga, de Sbeïtla, d'Haïdra,
d'El Djem, dont les photographies ou les reproductions ornent cette
galerie, mais surtout par les traces encore nombreuses des travaux si
ingénieux exécutés par les Romains et leurs
prédécesseurs pour capter partout les eaux et les
utiliser dans des irrigations couvrant presque la totalité du
pays.
Les traces de ces
ouvrages hydrauliques relevées dans une grande partie de la
Régence par MM. Henri Saladin et R. Cagnat, l'étude
détaillée du système hydraulique de l'Enfida par
M. de la Blanchère, directeur du Service des Antiquités
et des Arts de la Régence, le prouvent surabondamment. Quant
au développement dont est capable l'intelligence des jeunes
Tunisiens de toute race et de toute religion, il n'y a qu'à
examiner attentivement l'exposition de la Direction de
l'Enseignement, que le chef de ce service a organisée en
détail, pour se rendre compte, par ce qui a été fait en quatre ou
cinq ans, de tout ce qui sera fait lorsque la genération qui
se forme actuellement sera aux prises avec la vie active.
Cette
exposition, qui fait certainement le plus grand honneur a la Régence,
est en grande partie due à l'initiative de notre résident
général, M. Massicault, qui en a fait son œuvre
préférée. Le comité de Tunis présidé
par S. E. Mohammed DJellouli, ministre de la Plume et M.
Regnault, consul de France à Tunis, n'a céssé
d'en organiser jusqu'aux moindres détails, et il faudrait
nommer individuellement chaque membre du comité si l'on
voulait rendre justice à tous ceux qui ont coopéré
à l'éclat de la Section Tunisienne. Ils ont été
puissamment secondés par l'activité et la grande
pratique des affaires du Commissaire général du
Gouvernement tunisien, M. Ch. Sanson, qui a donné tout son
temps à l'organisation et à l'administration de la
Section Tunisienne. Ajoutons
que cet ensemble est fort bien encadré, que l'architecte M. H.
Saladin a su tirer un excellent parti des éléments dont
il s'est inspiré, et qu'il a su présenter d'une façon
peu banale la première exposition de notre récent
protectorat.
Les
Colonies françaises dont
les produits figurent à l'Exposition de 1889 sont les
suivantes :
En AFRIQUE : (sans
compter l'Algérie dont
il a été parlé plus-haut), le Sénégal
- le Gabon -
le Congo, et leurs
dépendances, l'Ile de la Réunion -
Diego-Suarez (Madagascar)
- les dépendances de Madagascar : Sainte-Marie de
Madagascar, Nossi-bé, Mayotte et
les Comores - Obock,
etc.
En
ASIE : la Cochinchine française (ou
Basse-Cochinchine), les établissements français
de l'Inde, etc.
En
OCÉANIE: La Nouvelle-Calédonie -
Taïti - îles
du Pacifique :
Marquises, etc.
En
AMÉRIQUE : La Guyane française -
les Antilles (Martinique,
Guadeloupe, etc.) - Saint-Pierre et
Miquelon.
Les pays soumis au
protectorat français et
exposants sont, en dehors de la Tunisie dont il a été
parlé plus haut : le Cambodge - l'Annam et
le Tonkin, Madagascar.
Commissaire
général : M. L.
HENRIQUE.
Commissaires
adjoints : MM. P. REVOIL et
DESTOURNELLES.
Construit sur les
plans de M. Sauvestre, architecte de la Tour Eiffel, le Palais
central a 73 mètres de
longueur. Il renferme, au rez-de-chaussée, trois grandes
salles d'exposition. Au premier étage, d'élégantes
galeries, qui font le tour du Palais, surplombent ces trois salles.
On peut, de là-haut, embrasser une surface d'exposition de
près de deux mille mètres carrés et voyager en
s'accoudant aux balustrades. Le coup d'œil est ravissant.
En lui-même,
le bâtiment vaut d'ailleurs qu'on l'admire. M. Sauvestre a
voulu y réaliser ses rêves de création et non y
copier tel ou tel style colonial. Destiné à abriter les
produits des colonies sans art indigène marqué, aussi
bien que ceux des colonies riches possédant une esthétique
spéciale, son Palais central devait
être avant tout original.
Cette originalité,
l'édifice la possède, tout en se tenant également
à l'écart de l'asiatisme si purement résumé
dans ses deux voisins de droite et de gauche : les palais
cochinchinois et tonkinois, et
de la banalité des bazars occidentaux construits en vue
d'éphémères exhibitions.
On remarquera son
dôme qui atteint la raisonnable hauteur de 50 mètres et
le profil élégant de son toit, aux tuiles émaillées
de deux tons. Le rouge de la décoration extérieure nous
a rappelé le Japon, les bois laqués des temples de
Kioto et Nickho ; seulement, il est assez affaibli, assez européanisé
pour ne point choquer sous notre pâle soleil, tout en évoquant
l'Orient lumineux.
A l'intérieur
du Palais sont rassemblés les envois de toutes les colonies
qui n'ont point de pavillon spécial ; ce sont, naturellement,
les plus nombreuses. D'aucunes cependant, encore que dotées
d'un bâtiment réservé à leurs seuls
envois, ont concouru à l'ornementation tout au moins du Palais
central. Ainsi, sous la voûte,
dans la pièce centrale, il faut admirer, en entrant,
une pyramide de Bouddhas d'un étonnant effet sous un bouquet
de gigantesques bambous et palmes. Ils sont là, tous tels que,
depuis tant de siècles, les modèlent et les peignent
les artistes d'extrême Asie. Leur groupe monstrueux symbolise
la foi de vingt peuples, la religion qui compte sur la terre le plus
grand nombre de croyants. Aussi, sans parler de la singulière
beauté d'une telle décoration, faut-il savoir gré
aux organisateurs d'avoir fait précéder de ce groupe
hiératique, de cette philosophique préface, les
merveilles qu'ils montrent à nos visiteurs.
Autour de la
pyramide, l'exotisme s'étale, régal des yeux et
supplice du collectionneur. Ce sont, sous des vitrines circulaires,
en d'ingénieux trophées, et toujours disposés
avec un goût exquis, des armes, des laques, des bois incrustés
de nacre, des vêtements, des meubles. Les décrire ? Il y
faudrait vingt guides, et la plume d un Théophile Gautier.
Au fond de cette
salle centrale, derrière les Bouddahs, signalons du moins le
fronton annamite de la porte menant aux bureaux des commissaires de
l'Exposition coloniale. Avec ses dorures en relief, ses tentures
indo-chinoises, ce simple encadrement n'est pas le morceau le moins
suggestif de la symphonie : Invitation au voyage que
tout chante ici, du sol au plafond.
Les travées
divisant les trois hall du
rez-de-chaussée du Palais correspondent à
chacune des colonies exposantes ; les galeries du premier étage,
dont nous avons parlé, comportent, symétriquement et
parallèlement, la même division, leur pourtour
augmentant d'un tiers la surface d'exposition générale.
En entrant, et après
avoir admiré les bouddhas, tournons-nous A DROITE ? C'est
l'Inde française, ce qui nous reste
de notre domaine colonial au commencement du siècle dernier
l'envoi touchant à la Métropole des quelque 49,622
hectares restant à la France : Pondichéry,
Chandernagor, Mahé, Karikal, etc. Le Guide ici
n'a que faire. Les vitrines parlent.
Ensuite, - et
toujours dans la même direction, - c'est Taïti, les îles
françaises du Pacifique, la Nouvelle-Calédonie puis les
dépendances de Madagascar : Mayotte, Nossi-Bé, etc., et
enfin les opulents envois de l'île de la Réunion le
joyau de la couronne perdue. Une Porte monumentale - un pur bijou -
avant que nous regagnons la salle centrale, nous rappelle l'Inde
encore. Elle constitue l'envoi non d'une colonie mais d'exposants
particuliers.
La galerie
surplombant le hall de
droite, d'où nous sortons, renferme, avons-nous dit,
les expéditions des mêmes colonies dont les produits
décorent cette partie du rez-de-chaussée.
Revenus devant la
pyramide, entrons dans la salle DE GAUCHE (en venant de la porte
donnant sur l'allée centrale). Voici,
à droite, les expositions de Saint-Pierre et de Miquelon,
de la Guyane française, des Antilles (Martinique, - car la
Guadeloupe, elle, possède un pavillon spécial que nous
trouverons plus loin), - du Sénégal, du Gabon, etc.
Ici encore, le
visiteur fermera son Guide pour
regarder. Flore et faune, industrie et agriculture, les vitrines, les
riches trophées, les panoplies lui résument la
production totale de ces colonies.
A la galerie du
premier étage, et du même côté, il trouvera
les échantillons que sa curiosité n'aura point
découverts au rez-de-chaussée.
Mais, en plus, à
ce premier étage, au centre du Palais, il visitera une salle
d'ethnographie qui lui résumera les enseignements de sa
promenade hâtive. Là, rangées en vertu d'une
classification plus rigoureuse, vraiment scientifique, il verra les
armes, les étoffes, les manifestations d'art, c'est-à-dire
la significative physionomie des races et des régions dont il
aura déjà pu sommairement étudier le caractère
commercial.
Dans la même
pièce, un grand panneau mérite une halte : c'est la
carte du Tonkin, envoi du général Bégin (de
l'infanterie de marine).
La galerie
circulaire ne manque pas, d'ailleurs, de cartes et de tableaux. Elle
diffère du rez-de-chaussée, dont elle suit les
divisions, surtout par ce côté spécial, et telle
de ses peintures en dit plus que de gros livres sur les paysages
coloniaux et la vie d'outre-mer.
Sortons du Palais
central, mais, au lieu de
regagner la grande allée que recouvre le velum
imaginé par M. Alphand,
tournons-lui le dos, longeons le Palais central (non sans avoir
regardé, devant sa façade, sur la pièce d'eau,
le pont cintré tonkinois, les sampans ou
barques annamites, etc.), et gagnons la face postérieure du
bâtiment.
Nous sommes dans le
parc à l'aide duquel M. Sauvestre a réuni et harmonisé
les différent, édifices de l'exposition coloniale. Sous
les quinconces, voici
Orientons-nous
tout d'abord :
Nous
tournons le dos au Palais central que
nous venons de visiter et nous avons :
Devant nous : le
Restaurant créole.
A gauche : le Restaurant annamite
(où nous entrerons tout à l'heure en sortant du
Palais du Tonkin).
Puis,
toujours à gauche, la Tour de Saldé, qu'entourent
les Villages sénégalais créés
par M. Noirot.
Pour l'instant, ne nous occupons que de ceux-ci.
M. E.. Noirot est un dessinateur de talent et un explorateur de valeur qui, de 1881 à 1883, a parcouru le Fouta-Djallon et le Haut-Sénégal. Il est aujourd'hui commandant de cercle au Sénégal et a réussi à intéresser à l'Exposition les principaux chefs des diverses parties de notre colonie africaine.
Dans le Palais central d'où nous sortons, nous avons vu l'exposition du Sénégal. Nous allons maintenant voir les Sénégalais et leurs cases, que protège un fortin :
La tour de Saldé,
blockhauss construit en 1859 au
village de Tebekont, sur le fleuve Sénégal, pour
maintenir les populations toucouleurs en respect est un des plus
remarquables modèles de ce genre de poste que le général
Faidherbe sema un peu partout dans la colonie pour ammener la
pacification. C'est la reproduction de cette tour - aux deux tiers de
la grandeur réelle - que nous avons devant nous. Pour des
noirs non munis de canon, ce genre de forteresse est imprenable.
C'est ainsi que la tour de Médine, défendue par Paul
Holl et 25 hommes, soutint quatre mois le siège de 20,000
noirs.
A côté
de la tour, voici le TATA de Kedougou (Soudan français) : la
fortification des noirs après celle des Européens. Par
des meurtrières pareilles, combien là-bas nous a-t-on
tué de soldats ?
Ici ? c'est une
grande case Ouolof de Saint-Louis garnie de meubles à
l'européenne fabriqués par des noirs et type des
habitations d'indigènes aisés mais ne pouvant pas se
construire de maison en maçonnerie. Elle coûte à
Saint-Louis dans les 5 à 600 francs et est généralement
brûlée en moins de deux ans.
Rapidement, il faut
voir aussi le Carré, case ordinaire des Ouolofs, semblable à
celles qui se pressent par milliers sur la longue côte de
Barbarie pour former Guet-N'Dar, village des pêcheurs de
Saint-Louis. Celle-ci ne coûte que 200 francs, mais flambe tous
les ans. Ensuite, la case Toucouleur, aux murailles et au mobilier
(sic) de terre sèche, identique à celles qui
composent Dagana ; la petite mosquée, ou plutôt le
grossier petit oratoire que les fervents musulmans de là-bas
élèvent dans leurs cours ; le bar des
Ouolofs-Diambrouddjiou, ou des Pouls, qui est la maison commume, le
siège de la parlotte des anciens du ,village, ou se traitent
les affaires politiques et religieuses, ou se concentrent aussi les
petits potins.
En passant,
regardons l'atelier de bijouterie, kiosque fabriqué par un
noir de Saint-Louis. Cela ne vaut pas la vitrine de la rue de la
Paix, mais ça ne manque pas d'originalité ; la case du
Toro, reproduction réduite d'un tiers, d'un logis de chef à
Guedée, capitale du Toro, une case bambara copiée aux
environs de Bakel, chez Dama ancien roi de Roarta ; une case du
Fouta-Djallon ; une case du Cayor, maison de chef; un gourbi de Pouls
pasteurs, habitation rudimentaire de nomades ; une tente de Maure
Trarza, tente d'homme de qualité ; enfin, une tente de captif,
fabriquée d'ordinaire avec de vieilles cotonnades bleues dite
Guinée et où vivent les esclaves des Maures.
Enfin, avant de
quitter ce petit pays noir, arrêtons nous devant le
Bembal-Soulourou, haut fourneau, primitif des forgerons du
Fouta-Djallon, pays riche en minerais de fer, le Sak ou grenier à
mil, et le poste du gardien du Lougan,
espèce de mirador d'où le garde agite l'épouvantail
pour chasser les oiseaux qu'attirent les semailles.
A gauche de la Tour
M Saldé, on devra voir
aussi le pavillon de Madagascar et l'habitation malgache.
Notre Guide n'a pas à
les décrire ; de récents évènements, en
rappelant l'attention sur la grande île de Madagascar,
ont en effet vulgarisé par les journaux ce qu'il en faut
savoir. Disons simplement que ce coin de l'Esplanade n'est pas le
moins curieux.
Revenons à
l'allée centrale, c'est-à-dire sur nos pas. Derrière
le Palais de l'Annam et du Tonkin, nous
trouvons un restaurant annamite.
Annamite ? Soit.
Nous voulons bien, mais disons vite que,
seuls, le décor et le nom de cette maison seront, avec
quelques détails, asiatiques et que la cuisine n'y comportera
pas le poisson pourri ou nuoc nam, les
œufs moisis et les filets de chien domestique !
A gauche du Palais
de l'Annam et du Tonkin, signalons,
en passant, la Pagode des Dieux. Ici, nul besoin de cicérone.
Puis, entrons au Théâtre annamite.
Celui-ci, malgré
son architecture trop européanisée, nous a paru mieux
mériter son titre que le restaurant. La scène y est
disposée comme elle l'est là-bas et les quelque 500
spectateurs qui peuvent prendre place aux fauteuils et dans le
pourtour-promenoir y contempleront les gesticulations de trente
artistes indigènes, vêtus de leurs plus beaux costumes.
Ils ne comprendront pas le dialogue, mais suivront l'action grâce
à leur jeu très expressif. Enfin, pour les reposer,
on donnera des ballets intermèdes. On attend, en effet, des
danseuses que nous souhaitons être cambodgiennes, les danseuses
tonkinoises ne valant guère qu'on se dérange pour les
aller voir. Aussi bien les trente acteurs étant pour la
plupart accompagnés de leurs épouses, les habitués
des coulisses (?) pourront s'imaginer ce qu'est le beau sexe de
l'est d'Indo-Chine.
Si l'homme est assez
généralement laid de par le monde, la nature, elle,
sous toutes les latitudes, prodigue, des monts aux plaines, les
splendeurs de sa flore. Reposons-nous donc derrière le
Restaurant annamite en
visitant les Serres coloniales. Palmiers, orchidées,
fougères, mille merveilles compléteront là
l'illusion de notre voyage aux pays du soleil.
Ensuite,
à droite, si nous louvoyons entre les bars de
dégustation, les kiosques, les boutiques, nous irons
visiter le Pavillon de la Guadeloupe jolie maisonnette démontable
où nous remarquerons, à côté des produits
de cette colonie, un joli modèle d'usine à sucre et à
rhum.
Ce n'est pas tout
d'ailleurs. Des palais que nous avons vus, c'est-à dire de
l'allée centrale aux Montagnes russes bordant la rue de
Constantine, parallèlement à ladite allée, mille
choses nous attirent encore.
Voici la réduction
d'une factorerie française du Gabon absolument exacte. Plus
loin, des habitations encore, reproductions non moins fidèles
; villages cochinchinois, etc. Un village canaque, entre autres,
rappellera aux visiteurs
l'histoire de la Nouvelle-Calédonie et les habitudes
anthropophagiques dont nous avons tant bien que mal guéri les
indigènes : - le pittoresque s'en va !
En nous en
retournant, nous admirerons la case d'un colon concessionnaire, à la Guyane française. En
l'espèce le colon est un forçat. Mais ce que nous
admirerons ici c'est la beauté de l'administration
pénitentiaire française capable de jeter cette poudre
aux yeux du bon public. Nous connaissons en effet, pour l'avoir
habitée - sans être au bagne - notre belle et riche
Guyane et nous avons pu constater que l'administration pénitentiaire
jointe à l'administration coloniale n'en avaient tiré
aucun parti, y avaient entretenu au contraire misère et
routine. Là-dessus, lecteurs, lisez les prospectus.
Moins brillant et
plus utile est le Pavillon des Renseignements commerciaux. On y
trouve: 1° les échantillons des produits étrangers
importés dans les
colonies françaises, avec leur prix, leur mode d'envoi, etc. ;
2° les matières premières coloniales utilisées
et transformées en France ; 3° des renseignements sur les
exportations de la France aux colonies, ou plutôt sur les
échantillons des produits que des particuliers s'offrent à
y expédier ; 4° des renseignements sur les importations
coloniales en France.
Revenons à la
grande allée et devant le PALAIS CENTRAL. A droite nous
trouvons :
Le Palais de la
Cochinchine, bâti sur les
plans de M. Foulhoux, architecte des bâtiments civils de la
colonie de Cochinchine, appartient au plus pur style annamite, -
lequel ne peut être étudié que sur les bâtiments
officiels ou sur les pagodes.
(Il occupe une
superficie de 1,300 mètres environ, a 40 mètres de
façade et 30 mètres de profondeur. Sa cour centrale
occupe le quart de sa surface.)
L'architecture
annamite est essentiellement chinoise d'inspiration, comme tout l'art
de l'Indo-Chine, le Cambodge excepté. Le bois y est seulement
plus employé, les forêts qui couvrent tout l'est de la
Cochinchine fournissant aux constructeurs indigènes un élément
commode et peu coûteux. Certaines essences résistent
parfaitement à l'humidité et aux insectes,
permettant de faire œuvre durable. Les pagodes, ainsi que
les habitations des riches annamites, sont construites en bois de Gô,
de Trac, de
Mit, etc. Ces bois ont
donc été utilisés dans une large mesure
pour la construction du Palais de la Cochinchine, dont
toutes les charpentes et menuiseries ont été exécutées
à Saigon par 300 Annamites et Chinois, de façon à
mettre sous les yeux des visiteurs une œuvre absolument
authentique et d'une valeur artistique réelle.
Cependant
le Palais de la Cochinchine n'est
point une reproduction servile d'un monument existant, mais bien
la quintessence de ce que notre riche colonie peut donner au point de
vue architectural. En un mot, il est le résumé des plus
beaux motifs de l'art religieux et domestique de cette partie de
l'Indo-Chine.
Une porte d'entrée,
supportée par quatre colonnes en bois de Dau et remarquable
par la finesse, le bon goût et la variété de ses
sculptures, donne accès à une cour intérieure.
Cette cour,
complément obligé de toutes les habitations des
Annamites, ces pisciculteurs émérites, correspond à
l'atrium des maisons romaines et contient un bassin avec rocailles,
garni de plantes aquatiques.
A signaler tout
autour des vases en porcelaine de Cochinchine garnis d'arbustes
indigènes et de dragons en faïence.
Cette porte est
flanquée à droite et à gauche de portiques en
gradins amenant les visiteurs dans les ailes latérales du
Palais et permettant la circulation à couvert. Au fond de la
cour, dans l'axe de la porte, un perron de cinq marches, orné
de deux lions en faïence, donne accès au péristyle
d'entrée de la grande salle. Les édicules qui flanquent
ce perron sont la reproduction exacte de ceux qui figuraient devant
la pagode des Hommes illustres, placée sur les bords de la
route qui relie Saïgon à Cholon.
Non moins que les
artistes, les visiteurs s'arrêteront devant les sculptures qui
décorent les fermes du péristyle et de la grande salle.
Les supports en bois
qui viennent porter les entraits représentent les principales
scènes de la vie annamite ou les légendes dont
fourmille l'histoire de ce peuple, des animaux dont l'assemblage
bizarre, les formes et les attitudes étranges ne manqueront
pas d'exciter l'étonnement des personnes peu initiées à
l'art extrême oriental.
Les trois portes
d'entrée de cette salle sont également remarquables
par la pureté de leurs lignes et la finesse de leurs
sculptures.
L'architecture
des galeries latérales est de l'annamite le plus pur et le
mode d'assemblage des fermes de la charpente présente une
simplicité remarquable, malgré les formes tourmentées
des arbalétriers.
Signalons également
comme une véritable merveille la crête en faïence
qui surmonte la partie centrale de ce palais et qui a été
exécutée à Cholon, près Saïgon.
Cette crête de 20 mètres de longueur sur 3 mètres
de hauteur est intéressante, non seulement au point de
vue de la fabrication, qui est un véritable tour de force,
mais encore par sa forme heureuse, la diversité des détails
qu'elle contient et l'harmonie des couleurs.
Dans un autre genre,
les motifs en briques grises qui décorent les abouts des
avant-corps sont fort intéressants à étudier.
La décoration
picturale a été exécutée par vingt
artistes annamites envoyés par la Cochinchine et le Tonkin,
choisis parmi les plus habiles, et qu'avant l'ouverture de
l'Exposition tout Paris a pris plaisir à voir travailler.
Le Palais de
la Cochinchine est
divisé en trois parties :
Au
centre de la pagode sont les objets du culte, de très beaux
meubles, la partie décorative de l'art indigène. A
droite et à gauche sont exposés les produits du sol,
entremêlés d'objets curieux pour éviter la
monotonie et relever de pittoresque la sécheresse inévitable
d'une telle exhibition.
Le visiteur peut
indifféremment commencer par un coté ou par l'autre.
L'essentiel est qu'il n'omette rien de ce qu'il doit voir,
c'est-à-dire les armes, les instruments de musique, les gongs,
tambours et tambourins, les lits - des merveilles, - les
bronzes, les terres cuites, les costumes, les soies. Celles-ci,
représentées par de beaux spécimens
et accompagnées d'une histoire de la fabrication allant du
dévidage des cocons au tissage, arrêteront les visiteurs
autant que les visiteuses. Maints objets requièrent d'ailleurs
les dames, ne serait-ce que la collection des cahiers d'école
et des travaux manuels de garçons et fillettes indigènes,
exposés par les instituteurs français de la
colonie. Et puis, ce sont les costumes de théâtre, le
bambou et ses mille et une applications industrielles ou domestiques,
les bois laqués, les incrustations de nacre, les sièges
de rotin, les écailles, les modèles d'habitation, de
barques, de charrettes, etc.
Pour ne pas
intéresser le gros public, les produits du sol n'en ont pas
moins leur éloquence. Citons les riz, - la Cochinchine est un
des pays les plus grands producteurs de riz, la nourriture principale
des trois cinquièmes des Asiatiques, - les fruits, les
fécules, le tabac, les arachides, le café, l'indigo, le
miel, etc.
Au sujet de ces
produits, les curieux, comme les spécialistes, pourront se
renseigner au pavillon du service des Renseignements commerciaux.
A gauche du Palais
central - le visiteur tournant
toujours le dos à la grande allée et au Palais
du Ministère de la Guerre -
se trouve le
Plus
violemment bariolé que celui de la Cochinchine, moins fin,
pour ainsi parler, et d'un art qui semble à première
vue plus primitif, il n'est pas moins exact. Sa forme et ses détail,s
empruntent peut-être davantage à la Chine, mais non a la
Chine du sud, à Canton comme le palais voisin. L'influence du
Céleste Empire doit être venue au
Tonkin et en Annam du Quang-Si, voire du Yun-Nam et a mâtiné
une architecture dans laquelle on retrouverait peut-être aussi
quelque chose du Siam, le voisinage du
Laos aidant.
Le bois y joue
encore le rôle principal, la majeure partie de ces régions
manquant de pierre à bâtir et les marbres de certains
points du littoral ou des montagnes restant difficilement
transportables, et n'étant guère employés que
pour quelques edifices religieux ou royaux. Charpentes de bois dur,
briques, plâtre et stuc, pisé, nattes bambous tuiles
vernissées, terre glaise qui, fraîche, est écaillée
de tessons de porcelaine de mille couleurs : tels sont les matériaux
employés par les architectes tonkinois.
Nous disons : tonkinois pour annamites, et réciproquement. Le
visiteur doit en effet se rappeler qu'à l'exception du
Cambodge et du Laos, l'Indo-Chine française est habitée
(nous ne parlons pas de ses colonies malaises et chinoises, ni de ses
sauvages Muongs, Moïs, Chams, etc...) par une race une : la race
annamite, laquelle a ses variétés, d'après les
climats et les divisions politiques, mais qui est dotée d'une langue unique.
Un Tonkinois et un Cochinchinois sont annamites, tout comme un
habitant de l'Annam proprement dit, ainsi qu'un Marseillais et un
Normand sont Français.
Le palais que nous
visitons a la forme d'une des innombrables pagodes que nous
avons vues en Annam et au Tonkin. Sa décoration de même
que ses charpentes est l'œuvre d'artistes indigènes que
Paris y a vu travailler plusieurs mois.
Petits comme tous
leurs compatriotes (et comme la plupart des Indo-Chinois et des
peuples à filiation chinoise, malaise, indienne), ces
industrieux ouvriers, pareils à des singes, féminins
d'allures avec leurs pantalons larges, leurs chignons épais,
leur face glabre - franchement laids d'ailleurs, les dents noircies
et rongées par le bétel - étaient, bien avant
l'ouverture de l'Exposition, la grande attraction de l'Esplanade des
Invalides. Leur façon de travailler n'étonnait pas
moins les Européens, ouvriers de profession : anglais,
américains, français, suisses, espagnols, belges, etc.
que les badauds de Paris. Le pied utilisé parfois à
l'égal de la main, la ténuité des outils, la
simplicité des procédés, la patience des
opérateurs, leur courage au travail par un froid auquel ils
n'étaient point préparés, toutes ces choses qui
mériteraient l'étude, attiraient l'attention.
Plus que tout,
cependant, on remarquera leur bizarre manière un peu shocking
de s'accroupir. Cent fois, dans
nos promenades aux chantiers, nous avons dû expliquer aux
curieux cette attitude essentiellement annamite, cette posture
d'homme au repos qu'on dirait vaquant à de misérables
besoins naturels, le bas du dos reposant presque sur les talons,
parfois la seule pointe des pieds appuyée sur le sol et
portant tout le poids du corps. Au premier que nous vîmes ainsi
devant la copie de la pagode d'Angkor-wat, nous
nous sommes crus transportés dans cet Extrême Orient si
étrange et si captivant que, correspondant du Figaro
et du New York Herald,
nous avons parcouru deux années,
du Japon à Singapore, et où nous avons fait les
campagnes du Tonkin.
On excusera cette
personnalité dont l'unique but est de souligner notre
admiration pour l'Exposition coloniale. Elle
enchante les artistes, et c'est parfait ; mais il était bon de
dire que, pour les globe-trotters comme
pour les colons, elle est très suffisamment exacte.
Ici, en effet, comme
au Palais de la Cochinchine, rien
n'a été abandonné au caprice des architectes et
des décorateurs occidentaux. Tout est extrême oriental,
copié sur nature ou moulé, et ce sont des indigènes
aussi qui, après avoir décoré les intérieurs,
les toitures et les façades, ont mis en place les envois de
leur patrie.
Le Palais de
l'Annam et du Tonkin est
construit sur une place carrée, avec une cour centrale, en
partie occupée par un riche baldaquin abritant un magnifique
génie. Cette statue est le moulage du grand Bouddah de
Hanoï (Tonkin), une des œuvres les plus colossales
qu'aient jamais livrées les fondeurs indo-chinois. Ce grand
Bouddah, but de nos promenades à Hanoï, en 1884 et 1885,
enfermé là-bas dans une sorte de cave obscure, au fond
d'une pagode, et que nous n'avons pu admirer qu'à la
lueur de nos allumettes, est bien indo-chinois. Il daterait,
dit-on, du XVIIIe siècle et représenterait, non un
génie, mais un général chinois qui commandait
alors au Tonkin. D'aucuns en ont conclu qu'il était l'œuvre
d'artistes célestes et non annamites, ceux-ci n'ayant
jamais su, comme ceux-là et comme les Siamois et les Japonais,
fondre de grandes pièces, et ce jusqu'au jour où
le déchiffrage des inscriptions a permis d'en faire honneur
aux fondeurs tonkinois. De même, il est bien certain que le «
Grand Bouddah » ne représente point Bouddah, ni un des
millions de dieux que compte le panthéon bouddhique, mais que
cette statue est un chef-d'œuvre par la perfection de sa fonte
et la saisissante expression qui relève la lourdeur de
son art conventionnel.
Cette reproduction,
avons-nous dit, occupe la cour centrale. Viennent ensuite deux
salles d'exposition de 21 mètres 50 sur 8 mètres de
largeur, disposées sur les deux façades et reliées
entre elles par deux galeries longeant la cour centrale où
sont exposés les bustes des hauts fonctionnaires annamites,
membres du Comat de Hué,
c'est-à-dire - autant que l'on peut assimiler les choses
d'Asie à celles d'Europe - des membres du conseil des
ministres.
L'entrée
principale de la pagode de Quan-Yen (Tonkin) a servi de modèle
à la porte de cet édifice sur l'avenue centrale
conduisant à l'Hôtel des Invalides.
Quant aux portes
latérales et postérieures, elles sont imitées
des plus beaux spécimens de l'architecture tonkinoise.
Les fermes de
charpente sont supportées par des colonnes en bois reliées
entre elles par des entraits et traverses richement sculptés,
et les plafonds faits de nattes peintes par des artistes indigènes.
Les façades extérieures sont décorées de
peintures, de morceaux de faïence blanche et bleue, et de motifs
de sculpture moulés à Hué sur les palais de
Tien-tri, Tu-duc, Gia-long et sur les tombeaux de Minh-Mauh par les
soins de M. Vildieu, architecte des bâtiments civils de
Cochinchine.
Sur les façades
latérales, deux magnifiques terrasses dans l'axe des
portes, sont décorées d'écrans à jour, de
vases de porcelaine contenant des arbustes rares. Ces
terrasses, fort en usage dans les pagodes et dans les maisons des
Tonkinois, produisent avec leurs balustrades à jour un effet
très harmonieux.
Les charpentes,
menuiseries, etc., ont été exécutées à
Saïgon par des ouvriers indigènes et les peintures, comme
nous l'avons dit, au moyen de vingt artistes annamites envoyés
à Paris.
Maintenant entrons,
et ne jugeons ni le Tonkin, ni l'Annam d'après la pauvreté
- très relative - de leur exposition. Il n'en faut accuser que
la bureaucratie française et notre singulier système de
placer à la tête des services coloniaux des
fonctionnaires n'ayant jamais vu de colonies, avec, pour sous-ordres,
des gens de couleur inféodés à des petites
querelles de clocher, et partiaux dans les discussions entre colons à
peau différemment teinte.
Voici, comme dans le
Palais de la Cochinchine, des
modèles de maisons, de jonques, de bateaux divers,
d'instruments aratoires, des armes - armes de parade et armes
religieuses : les hallebardes des suisses de nos églises
-, des panneaux sculptés et laqués, des nécessaires
de table annamite, de bureau ; de l'argenterie, de l'orfévrerie,
des éventails, des instruments de musique, des soieries, des
broderies, des nattes, des porcelaines, des bronzes, des
incrustations surtout, du bambou dans toutes ses applications
industrielles et domestiques, des boites à chiques de bétel,
des fumeries d'opium, de merveilleux meubles, des bois, des lits, des
marbres, des coffrets, des cercueils - ce meuble essentiel du
bouddhiste indo-chinois, que le fils offre à ses
parents, - des statues, etc.
Parmi les produits
du sol, à signaler, la ramie, cette extraordinaire plante
textile, l'essence de citronnelle, le bé-moc, et généralement
toutes les productions citées plus haut à propos du
Palais de la Cochinchine.
A
droite du Palais de la Cochinchine, nous
trouvons l'exposition du Cambodge rassemblée
dans la
Disons-le
tout de suite, ce nom de pagode d'Angkor-Wât n'est
pas absolument juste. La construction à laquelle nous arrivons
ne reproduit, en effet, qu'une des portes d'angle du temple
d'Angkor-Wât, un des monuments les mieux conservés parmi
ceux qu'ont laissés les Khmers, ce grand peuple disparu dont
les Cambodgiens actuels prétendent être les petits-fils,
- des petits-fils singulièrement dégénérés.
La région
d'Angkor - prise par les Siamois aux Cambodgiens - renferme des
constructions absolument merveilleuses, aux ruines respectées
des siècles. Découvertes par des missionnaires français
au XVIe siècle, elles ont été surtout étudiées
de 1861 à nos jours par Doudart de Lagrée, Delaporte,
etc. (Voir le musée Delaporte, au Trocadéro.)
Qui étaient
les Khmers, ces incomparables architectes, ces créateurs d'une
forme et d'un style, ces vrais artistes ? On ne sait trop. De récents
travaux tendraient à démontrer que le mot Khmer est
moderne, et veut dire : cambodgien. En même temps le
déchiffrage de certaines inscriptions d'Angkor a révélé,
il a deux ans, la date du IIe siècle, ce qui donnerait aux
plus vieilles de ces ruines, - car il en est de toutes dates dans
cette Rome morte, - l'âge des plus anciens monuments de l'Inde.
Dix civilisations et vingt races ont dû d'ailleurs lutter et
disparaître tour à tour entre le Mékong et le
Grand-Lac. A côté d'œuvres ravissant les artistes,
les fouilles ont mis à jour des objets de l'âge de
pierre. Tout ce qu'on sait tient en ceci : qu'entre le IIe ou le IIIe
siècle avant Jésus-Christ et le dixième de notre
ère, un grand peuple, d'une haute culture intellectuelle,
couvrit une partie de l'Indo-Chine de villes et de monuments dont les
ruines d'Angkor demeurent comme un superbe échantillon. Khmer
ou non, ce peuple avait avec l'Inde d'étroite parentés,
au moins religieuses et artistiques : inscriptions et pierres en font
foi. L'asséchement de la contrée, la transformation du
golfe en lac, d'autres causes encore inconnues ont appauvri,
disséminé, abâtardi la race, l'ont enfin fait
disparaître. Angkor seul subsiste qui témoigne,
pèlerinage des historiens comme des artistes ; et des
habitations lacustres, des sampans de pécheurs disent sur
l'emplacement des anciennes cités la perpétuité
de la vie indifférente aux révolutions.
Mais le visiteur
n'aura pas le temps de philosopher aux Invalides. Disons-lui
simplement que ce morceau de pagode tend à représenter
un fragment du monument dont seuls les chiffres suivants peuvent lui
donner une idée :
Le temple d'
Angkor-Wât - le véritable sanctuaire que l'on a voulu
rappeler et symboliser ici - occupait près de six mille
mètres. Le fossé qui l'entourait avait 200 mètres
de largeur et le rectangle qu'il englobait ne mesurerait pas moins de
827 mètres de largeur. La tour centrale avait 80 mètres.
L'ensemble ne se décrit pas. La photographie de cette
merveille architecturale édifiera les curieux.
Notre pavillon
cambodgien, dit pagode d'Angkor-Wât, la représente donc
à peu près aussi bien qu'une guérite
poméranienne représente le système
militaire allemand. Tel qu'il est cependant, il synthétise
suffisamment l'art dit : Khmer. Deux galeries et contre-galeries se
coupant à angle droit et à l'intersection desquelles
s'élève la tour - motif principal de sa façade ;
- voilà les éléments constitutifs de l'édifice.
La tour est partagée en étages simulant une
accumulation de parasols abritant l'image de la divinité en
l'honneur de laquelle cette partie d'Angkor-Wât a été
bâtie. Sur chaque face, des frontons, formés d'un
encadrement représentant un serpent à cent têtes,
décorent les étages. Les quarante mètres de la
tour sont ornés de la sorte et n'ont rien de lourd, ni
d'inexact, tout en rappelant un monument, qui, reconstitué tel
quel, aurait couvert, à lui seul, le Champ de Mars tout
entier, sans trop souffrir de l'écrasant voisinage de la Tour
Eiffel !
Peut-être
cependant aurait-on pu représenter les trésors d'Angkor
par un plus grandiose échantillon, mais on sait les paresses
françaises à l'endroit des richesses d'outre-mer, et
puis, le temps manquait, sans compter qu'à faire plus grand,
les organisateurs auraient dépensé des sommes énormes
pour satisfaire uniquement de rares sinologues et de plus rares
artistes. Regrettons seulement que cette reproduction d'un fragment
d'un art disparu ne soit pas plus fidèle, que les toitures du
monument, par exemple, ne soient pas plus vraies.
Tel qu'il est, ce
pavillon, s'il ne suggère pas l'intense admiration que mérite
l'art Khmer, frappera les visiteurs par ses détails. Pour
nous, il nous suffira de leur avoir inspiré la curiosité
de se renseigner dans nos musées sur ses merveilles.
En tous cas, le
promeneur ne devra point le quitter sans avoir parcouru l'exposition
intérieure : armes, bijoux, orfèvrerie, instruments de
musique, coiffures, meubles, vêtements, bâts
d'éléphants, palanquins, modèles d'instruments
domestiques et aratoires, etc., sont pour le retenir. Et nous ne
parlons pas des produits du sol, des bois et de toutes les richesses
que les spécialistes - les prenions-nous au sortir des
expositions de la Birmanie et du Siam - pourront admirer là.
A ces clients à part, il n'est pas besoin de rappeler que les
produits de l'Indo-Chine française (pays annexés ou de
protectorat), ne doivent point être estimés d'après
leur débit possible en Europe. Quelque opinion que l'on ait au
sujet de notre politique coloniale, il est bien certain que les
exportateurs indo-chinois ne peuvent et ne doivent vivre que par le
négoce avec la Chine - le seul pays où leur commerce
trouve des acheteurs pour des produits qu'inutiliserait Liverpool
aussi bien que Marseille.
Une des curiosités, non seulement de l'exposition hollandaise, mais de toute l'Exposition est le village (Kampong) javanais qui se trouve au bout de l'Esplanade des Invalides. Cette exposition toute privée a été organisée par M. Bernard, qui habite depuis dix-huit ans Java et qui a fait là une œuvre des plus intéressantes. Il a construit un village javanais : il y a ajouté quelques habitations indiennes qui lui ont semblé caractéristiques et l'a peuplé de 60 personnes qui sont presque toutes de la peuplade des Pranger de la montagne. On a là sous les yeux la vie menée par 21,000,000 d'êtres humains. On voit d'abord la maison du chef, construite comme toutes les autres en bambou, élevée sur pilotis pour protéger les habitants contre les attaques des fauves. On y a installé un restaurant où l'on peut déguster les produits du pays qui sont servis par des Malais vêtus de blanc. Un peu plus loin, une maison ordinaire où l'on voit des chapeliers tresser d'immenses chapeaux également en bambou ; puis la cuisine où une vieille Javanaise fait cuire le riz. Et dans tout cela grouille une population, mélange de Chinois et de Malais où les femmes à moitié nues ont les cheveux huilés et la peau fardée par des moyens que plus d'une Européenne voudrait connaître. Mais la merveille est le théâtre, où un orchestre composé de xylophones et de jeux de cloches de gongs de différents calibres et d'un violoncelle primitif fait danser des bayadères, des vraies, qu'on a eu toutes les peines du monde à obtenir du prince de Pranger, qui ne voulait pas les laisser sortir de son harem. Couvertes de bijoux, de pierreries, à peine vêtues d'étoffes précieuses aux couleurs étincelantes, un carquois sur le dos, une auréole de plumes autour de la tête, elles ont l'air, avec leurs 14 ans précoces, de brunes statuettes animées, échantillon d'une civilisation inconnue. Elles ont un charme particulier, et en les voyant lentement tourner, on se trouve très loin de l'Esplanade des Invalides et on est tout étonné d'entendre la corne du tramway. Le Kampong est certainement un des amusements de l'Exposition.
La république
Sud-Africaine a voulu être représentée
officiellement à l'Exposition de Paris. Le gouvernement a
accordé une subvention de 80,000 francs qui a permis à
cinquante-quatre exposants d'envoyer leurs produits à
l'esplanade des Invalides.
C'est en effet le
long du quai, dans l'axe de l'allée principale des
Colonies françaises, que la section Sud-Africaine occupe un
pavillon rectangulaire qui couvre une superficie de 200 mètres
carrés. Ce pavillon en bois, peint en blanc avec des filets
bleus et entouré d'une véranda est construit sur le
modèle des habitations européennes du pays. La forme
est la même ; mais, là-bas, on emploie la pierre dans la
construction des maisons, Quoi qu'il en soit, c'est dans ce pavillon
d'un aspect très gracieux que l'on peut voir les produits
exposés par la République.
Ce sont surtout des
céréales, des tabacs, de la laine provenant des moutons
dont on fait un grand élevage, des cuirs de bœufs, des
peaux d'antilopes et de léopards, des oiseaux, et des plumes
d'autruche, etc. Les murs sont décorés de cornes, les
unes gracieuses, les autres énormes et terribles, fournies par
les antilopes et les buffles qui sont, là-bas, très
nombreux.
Puis des spécimens
de l'industrie indigène : des panoplies composées
d'instruments de musique ou d'objets de ménage, grossièrement
façonnés ; des colliers et des ornements en verroterie.
Mais ce que l'on
constate en visitant la section Sud-Africaine, c'est la richesse
minière de ce pays qui possède des minerais d'or et
d'argent, de cuivre, de fer et de charbon. Il y a notamment un bloc
de minerai d'or, qui ne pèse pas moins de 3,000 livres. Il
provient des mines de Witwaters-rand appartenant à MM.
Charlton et Meyer, mines profondes de 90 pieds et qui contiennent de
grandes quantités de ce minerai que l'on appelle «
banquette ». La banquette donne cinq onces d'or par tonne.
Quoique cette
exposition soit très restreinte on ne saurait trop admirer
l'énergie des descendants des colons hollandais qui ont su, au
péril de leur vie et au prix des plus grands sacrifices, faire
de ce pays, qui n'était qu'un désert, un pays qui un
jour étonnera le vieux monde par sa richesse et son industrie.
Le pavillon du
Ministère des Postes et Télégraphes se trouve sur
l'esplanade des Invalides, au coin de l'allée centrale de
l'esplanade et du quai, à gauche, en se dirigeant vers la
Seine (voir le plan).
Construit sur les
plans de M. Boussard, architecte des Postes et Télégraphes,
ce pavillon forme un grand quadrilatère, n'ayant qu'un
rez-de-chaussée, divisé en deux salles.
Dans la salle
principale, se trouvent tous les appareils télégraphiques
et le matériel si perfectionné à l'heure
actuelle des Postes et Telégraphes : dans la salle annexe,
nous voyons les wagons-poste, les voitures de courrier, les omnibus
de facteurs, etc.
Nous examinons avec
intérêt le télégraphe multiple Hughes du système
Munier, plus simple et plus pratique que le merveilleux télégraphe
Baudot qui fut déjà un grand progrès. C'est
encore une innovation dans l'ordre de ces étonnants appareils
multiples qui atteignent dans la transmission des dépêches
des vitesses invraisemblables. M. Parment, agent de l'administration,
expose un télégraphe Hughes-multiple des plus curieux.
Signalons aussi l'intéressante exposition de la Revue
internationale de 1' électricité.
Le matériel
postal nous présente de curieux documents sur l'échange
automatique des dépêches sans arrêt du tram et autres
innovations à l'ordre du jour.
Le pavillon des
Postes et Télégraphes est d'un modeste aspect mais il
contient, en foule, les documents les plus utiles et les plus
instructifs à examiner. Nous engageons les visiteurs à
ne pas négliger cette réunion méthodique des
rouages les plus importants peut-être de la civilisation
actuelle.
Nous avons encore
deux classes à visiter, pour avoir terminé le groupe VI
dont la plus grande partie se trouve réunie dans le Palais
des Machines du Champ de Mars.
Ces deux classes sont groupées à l'Esplanade des
Invalides. Passons-les rapidement en revue.
CLASSE 64. - Hygiène
et assistance publique. - Si
nous avons eu parfois beaucoup à apprendre de
l'étranger dans les autres classes du groupe VI, nous croyons,
par contre, avec une satisfaction humanitaire, qu'il apprendra pas
mal de choses de nous dans la visite de la classe 64 ; on s y trouve bien dans le
pays de l'illustre Pasteur et tous les moyens de pourchasser le
microbe, de tuer le fâcheux germe, d'annihiler l'infiniment
petit mortel pour l'humanité, y sont savamment groupés.
Nous passons en revue les procédés d'assainissement des
habitations, d aération, de ventilation d'éclairage ;
le transport, la réception et le traitement des immondices,
cette plaie des grandes agglomérations humaines qui complète
l'infection des cimetières ; la crémation elle-même
y occupe une place d'honneur. On examinera
avec intérêt les plans, modèles et documents des
services d'hygiène dépendant de l'Etat ; les
aménagements d'hôpitaux, d'hospices, d'asiles, de
refuges, de crèches, etc. ; les plans d'ambulances civiles et
militaires. Le visiteur en sortant de la classe 64, emportera
cette conviction
que l'hygiène est bien, non seulement une Science, mais encore
la véritable Science de tous les jours et de tous les pays, ce
qu'il est toujours utile de démontrer comme diraient les
géomètres.
CLASSE 66. -
Matériel et procédé, de l'art militaire. - Le
matériel et les procédés de l'art militaire
devaient nécessairement occuper une large place dans une
Exposition ouverte
a l'heure actuelle, alors que, pour vouloir la paix, les plus
raisonnables et les plus sensés sont obligés de se
ruiner a préparer constamment la guerre. C'est une redoutable
industrie que l'industrie militaire et elle nous impose de dures
nécessités.
Voyez plutôt,
dans la classe 66, qui est - et pour cause - loin de contenir tous
les moyens les plus perfectionnés de détruire ou de se
défendre, tout ce que l'on a pu amasser de terriblement
ingénieux : fortifications blindées, fusils et
projectiles de toutes sortes, canons aux formes bizarres équipement,
habillement, campement. On croit rêver lorsqu'en sortant de ce
curieux arsenal en réduction, on voit les glorieux et
débonnaires canons de l'Hôtel des Invalides allonger
leurs cous de bronze au-dessus du fossé décoratif que
blindent la mousse et l'herbe des champs ; les moyens de conquérir
la gloire militaire ont, en vérité, bien changé
depuis nos pères !
Quoi qu'il en soit,
l'exposition de la classe 66 due, naturellement, à notre
Ministère de la Guerre lui fait un réel honneur. Sa
partie rétrospective est des plus attachantes et les travaux
exposés de topographie et de géographie militaires
montrent que la science est en honneur dans notre état-major :
les visiteurs y feront une visite éminemment attachante et
instructive.
Rappelons que cette
exposition rétrospective installée au Palais de la
Guerre, forme la section V de
l'Histoire du Travail dont
nous avons trouvé les quatre premières parties groupées
au Palais des arts libéraux.
A côté
du monument destiné à l'exposition du Ministère
de la Guerre, s'élève, près de la Seine, une
grande construction rectangulaire : elle abrite le matériel
construit par l'établissement d'aérostation militaire
de Chalais à Meudon, sous la haute direction de M. le
commandant Renard. La salle est élégamment ornée
de peintures murales qui figurent l'histoire de la navigation
aérienne et de la fabrication du gaz hydrogène. Depuis
la guerre de 1870, et l'histoire glorieuse de la poste aérienne,
les ballons n'ont pas été oubliés dans notre
réorganisation militaire ; chaque corps d'armée possède
aujourd'hui une équipe complète d'aérostats
captifs destinés aux reconnaissances aériennes et aux
photographies en ballon. Le visiteur qui pénétrera dans
le monument de l'Aéronautique pourra se rendre compte de
l'utilité de ce matériel qui comprend : 1° un
ballon en soie de Chine (ponghée)
rendu imperméable au moyen d'un vernis siccatif à
l'huile de lin cuite ; 2° un appareil pour la fabrication du gaz
hydrogène ; 3° une voiture treuil comprenant le câble du ballon captif, le
treuil où il s'enroule et le moteur à vapeur qui le
fait fonctionner. Tout l'ensemble de ce système a été
étudié depuis plusieurs années par M. le
commandant Renard qui a introduit dans la construction un grand
nombre de perfectionnements importants.
La pièce
capitale de l'exposition aéronautique est l'aérostat
dirigeable la France, dont la
nacelle de 33 mètres de longueur est suspendue à la
partie inférieure du ballon représenté en
saillie, au plafond très élevé de la salle. Le
ventre du ballon a été modelé en bois avec une
exactitude parfaite. La nacelle comprend l'hélice qui n'a pas
moins de 7 mètres de diamètre, la machine dynamo d'une
puissance de six chevaux, et la batterie de piles au bichromate de
potasse, qui forme le générateur d'électricité.
- On sait que l'aérostat dirigeable la France, construit
par MM. Renard et Krebs a été expérimenté
le 9 août 1884, et qu'après un voyage aérien de
quelques kilomètres, il a pu revenir à son point de
départ à vent contraire. Une deuxième expérience
a été exécutée avec non moins de succès
le 28 octobre 1884. Ces expériences mémorables
doivent être assurément considérées comme
ayant ouvert une voie nouvelle à la navigation aérienne.
M. le commandant Renard continue à étudier le problème
avec persévérance : il s'agit aujourd'hui de dépasser
la vitesse propre de l'aérostat la France, c'est-à-dire
de munir les ballons dirigeables de moteurs plus puissants et aussi
légers. La question des moteurs légers offre un intérêt
considérable ; l'avenir de la navigation aérienne y est
relié tout entier.
Derrière
l'exposition de Chalais-Meudon, le visiteur pourra voir un pavillon
qui abrite le matériel d'aérostats militaires d'un
ingénieur civil, M. Gabriel Yon. Ce matériel est formé
d'un ballon captif, dont on verra une nacelle tout arrimée, un
treuil à vapeur et un appareil à gaz. L'Exposition de 1889 comprend encore
d'autres exhibitions aéronautiques intéressantes,
notamment, dans le Palais des Machines (classe 52), et dans le palais
des Arts libéraux où M. Lachambre a exposé un
aérostat tout gonflé, de sa construction, et où
M. G. Tissandier a installé une collection d'estampes et d
objets divers qui résument l'histoire complète de
la navigation aérienne.
Cette exposition,
faite par les soins du Ministère de l'Intérieur, est
située à l'extrémité droit de l'Esplanade
en venant du quai d'Orsay, en face de la pagode d'Angkor et du
panorama du Tout-Paris.
Nous la signalons à
tous ceux qu'intéressent les questions sociales. Ils y
trouveront notamment une collection de documents bibliographiques du
plus haut intérêt.