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Mengin (ou Mangin) : marchand de crayon très célèbre pour
ses talents de bonimenteurs et les tours de prestidigitateur qu’il
effectuait avec ses crayons. On retrouve trace de ce personnage dans de nombreux textes de la deuxième moitié du XIXème siècle (Grand Larousse Universel,Fournel,Deguignet, Offenbach...), vous en trouverez quelques-uns ci-après.
Intermédiaire des chercheurs et curieux, 1864-1940 :
Mangin : Quelque aimable intermédiairiste pourrait-il m'apprendre à quelle date mourut Mangin, le fameux marchand de crayons dorés, en vogue à Paris vers 1850 et années suivantes ?
Mangin (T.G. 554 ; XLIX, 449) : Mengin (et non Mangin, comme l'écrivait déjà à tort l'Intermédiaire dans son tome XX, colon, 454 et 532) est mort au mois de janvier 1864, d'après la notice que lui a consacré le Grand Larousse Universel de Pierre Larousse. On trouvera de très curieux détails sur le célèbre marchand de crayons au mot charlatan de la même encyclopédie; dans un article de V.S. Fournel, les Artistes nomades, publié en la Revue de Paris, 15 octobre 1854; et dans le Paris grolesque, célébrités de la rue, de Charles Yriarte, 2éme édition 1868. A. Boghaert-Vaché.
Et Mangin ? (XX, 454.) : Charles Yriarte, dans son livre Les Célébrités de la rue (édit. de 1868, Dentu), écrit cet épilogue à la notice de Mangin :
"Mangin est mort peu de temps après Pradier ; il n'a pas laissé de fortune; nous avons envoyé chez sa veuve le jour de sa mort, on a trouvé un intérieur décent, propre, mais de la plus grande simplicité. La rumeur publique faisait aussi de Mangin un Crésus, mais on oublie qu'il avait une mise de fonds nécessaire, ses chevaux, son écurie, sa remise. Quel que fût son succès, il ne devait pas, avec de telles charges, arriver à la fortune, Mangin n'a pas été remplacé."
(source http://gallica.bnf.fr/ )
Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (Tome troisième, charlatan) :
(...) Mengin, lui, a vraiment été le dernier successeur légitime de Tabarin. Du reste, son nom vit encore dans toutes les mémoires. Qui n'a vu son casque ou n'en a entendu parler ? Les crayons qu'il vendait jouirent d'une vogue européenne, si bien que certains industriels adroits, aujourd'hui encore, se font une réclame féconde de ces trois mots collés derrière une vitrine : Crayon de Mengin. Ceux qui n'ont pas vu Mengin sur la place publique l'ont connu par les récits qu'on en faisait et qu'on en fait encore. Son portrait a été répandu de mille manières, sa vie a été raconté dans cent publications diverses, sa mort fut presque un événement public. C'est que Mengin a emporté dans la tombe le secret de la profession populaire qu'il avait fait revivre avec éclat; car Mengin, avec son esprit naturel et ses hardiesses de langage, son sang-froid et ses hâbleries, ses interpellations et ses caricatures faites en plein vent, sans parler de son casque et de son manteau en velours vert tout chamarré d'or, Mengin, disons-nous, était bien le type du charlatan, surtout lorsqu'il fendait une planchette avec la pointe de ses crayons. Avisait-il parmi son auditoire toujours nombreux une bonne et naïve figure de nouveau débarqué, il lui adressait la parole, et lui posait quelque question saugrenue, à laquelle celui-ci ne répondait qu'en rougissant jusqu'aux oreilles. Alors Mengin le considérant avec une grave attention : "Ah ! je comprends, je comprends ; messieurs, ayez un peu d'indulgence pour lui, c'est un Auvergnat." Et l'auditoire de rire...excepté l'Auvergnat. Contraste curieux, Mengin, dit-on, était dans la société d'un caractère doux et presque timide; cette faconde, cette assurance charlatanesque tombaient dès qu'il était descendu de sa voiture. On assure que les regrets que lui fit éprouver la perte d'un de ses enfants furent la principale cause de fin prématurée...
Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (Supplément, Mengin) :
Une des célébrités de la rue, mort en janvier 1864. Pendant une quinzaine d'années, il s'est coiffé d'un casque doré et vêtu d'une houppelande bariolée pour vendre des crayons : voilà ce qui l'a rendu célèbre ! Il avait un luxueux équipage, des chevaux superbes, et derrière lui tout un orchestre. Ses crayons, excellents du reste, étaient dorés ; il ne les vendait qu'accompagnés d'un jeton portant son effigie, un beau jeton tout neuf qui ressemblait à un louis :
Dans ce portrait frappant que chacun examine,
Reconnaissez Mengin et sa barbe aux flots d'or.
Mais c'est en vain qu'ici chacun vante sa mine,
Celle de ses crayons vaut beaucoup mieux encore.
Ce quatrain, œuvre du banquiste lui-même, accompagnait l'effigie placardée par ses soins chez les débitants de tabac, dépositaires de sa marchandise; conservons-le à la postérité.
Bien d'autres peuvent faire comme lui, mais ils ne seront jamais Mengin. Mengin était amusant; il avait le génie de la parade, c'était le type du charlatan hâbleur. Il dessinait assez bien la charge en quelques coups de crayon : cela n'a rien de miraculeux ; mais il taillait son crayon avec un sabre, ce qui est très fort, et, pour prouver la solidité de la mine de plomb, il tapait dessus à grands coups de maillet, comme pour l'enfoncer dans une planche; inutile de dire que, par un tour de passe-passe, il substituait au crayon un morceau de bois doré. Ce qu'il avait d'ingénieux, c'étaient ses boniments, l'aplomb avec lequel il débitait son éloge et se moquait des braves gens qui perdaient leur temps à l'écouter ; il avait de la verve, de l'imprévu, ne se répétait jamais, trouvait des inventions nouvelles pour faire arrêter les badauds, les retenir autour de sa voiture et bon gré mal gré leur faire acheter sa marchandise. « Ce, diable de Mengin! a-t-il de l'esprit ! disait-on en s'en allant. Quel dommage qu'on ne sténographie pas ses discours! » Un littérateur contemporain, M. V. Fournel, s'est amusé à suivre Mengin et a recueilli quelques-unes de ses parades (les Artistes nomades, revue de Paris d'octobre 1854). Eh bien, cela n'a rien de merveilleux. Il fallait l'entendre, voir sa mimique, son adresse à saisir l'à-propos. C'est ce qui avait fait sa vogue et ce qui est mort avec lui.
Ce qu'on voit dans les rues de Paris de Victor Fournel (Editeur E. Dentu, 1867) :
(...)Mais place à Mengin, place à l'homme près de qui tous ses confrères ne sont que des polissons, dignes tout au plus de jouer de la clarinette devant lui ! Qui n'a pas vu, qui n'a pas entendu Mengin, n'a rien vu, ni rien entendu. Contemplez-le, promenant sur la foule, du haut de sa tribune, un regard chargé d'ombre, tranquille et fier dans sa force, calme et presque dédaigneux dans le sentiment intime de sa supériorité, commandant par sa contenance, mieux que par son costume, la respectueuse attention de tous. Derrière lui, juché à une hauteur prodigieuse et coiffé d'un plumet extravagant, un être humain, d'une physionomie étonnante, joue à tour de bras de l'orgue de Barbarie, comme s'il s'agissait d'un vulgaire débitant de spécifique odontalgique.
Cependant voilà que l'auditoire s'amasse autour du carrosse luxueux et du cheval qui piaffe et parade, fier de traîner Mengin et sa fortune. Tous les yeux sont levés, toutes les bouches ouverte. Alors Mengin déploie solennellement un grand registre ou sont étalés les caricatures les plus divertissantes, et il en tourne lentement les feuillets devant la foule radieuse; puis il agite une sonnette : l'orgue se tait, et le silence s'établit, si complet et si profond, qu'on dirait que les yeux et les bouches de tout à l'heure se sont changés en oreilles. On se prépare, avec le recueillement qui sied, à entendre ces variations sur un air connu, débitées avec cet organe et ces gestes que tout le monde sait par coeur; mais point ! L'orateur prend une pose mêlée d'orgueil sans emphase et de douleur sans abattement; il donne à ses traits l'expression que devaient avoir ceux de Jonas quand il prêchait la pénitence aux habitants de la pécheresse Ninive. Ses yeux se ferment à demi, il remue la tête avec résignation, et commence d'une voix pénétrée un discours digne d'être transmis à la postérité la plus lointaine. (...)
"Messieurs, dit Mengin, vous n'avez probablement pas été sans entendre parler de moi jusqu'à ce jour. Les journaux vous ont dit mon nom (c'est vrai!), et vous m'avez déjà rencontré sans doute sur les places publiques. N'importe, Messieurs; écoutez-moi encore. On ne peut trop écouter l'homme qui apporte avec lui de bonnes paroles et d'utiles présents. Et j'ai cette prétention-là, moi, - Messieurs...Je suis Mengin, le marchand de crayons! (il faut voir comme cette phrase est jetée triomphalement en forme de preuve sans réplique! comme elle est scandée avec adresse, accentuée d'un ton significatif, et quelle pause superbe après ce grand nom de Mengin!)
"Messieurs, - chacun à son dada qu'il caresse; l'un - rêve la croix d'honneur; l'autre, - court après la fortune; un troisième - a l'ambition de porter des galons dorés sur toutes les coutures (profonde et amère ironie!). Moi, ce qui m'occupe, ce qui prend ma vie entière, mon dada, si vous voulez, ce sont mes crayons; mon rêve et mon ambition, c'est de faire connaître mes crayons à tout le monde; ma gloriole, c'est de vous vendre des crayons meilleurs que tous ceux qu'on vous a vendus jusqu'à ce jour. Si vous en doutez, je ne demande pas mieux - que d'en venir à l'épreuve; je ne demande pas mieux - que de descendre immédiatement dans la lice. Vous avez certainement sur vous - un de vos crayons ordinaires. Eh bien! Messieurs, voyons, - c'est à l'oeuvre qu'on connaît l'artisan. Je n'ai pas peur, n'est-ce pas ? et il faut que je sois bien sûr de la victoire pour parler avec tant d'assurance. Ah! Messieurs, - c'est que je ne m'aventure pas au hasard; c'est que je parle en toute connaissance de cause. Voilà dix ans - que je vend des crayons, et depuis dix ans - j'ai rencontré bien des concurrents, mais pas un rival. Mon crayon, Messieurs, c'est l'encre mis en bâton ! Le printemps a ses roses, le soleil a ses rayons, et Mengin a ses crayons. C'est ma découverte à moi ! - et il me semble que l'homme qui consacre son génie ( Le terme y est. Pourquoi pas ? Mengin ne hait pas le mot propre !)à faire des découvertes utiles à l'humanité, celui-là mérite l'estime et la reconnaissance du monde entier. Mais voulez-vous que je vous dise ce que j'ai contre moi ? J'ai contre moi l'envie, qui heureusement n'a jamais pu arrêter un grand succès; j'ai contre moi (Je voudrais que vous pussiez entendre ce "moi", comme il emplit sa bouche toute les fois qu'il revient, et il revient souvent !) la médiocrité et l'impuissance, toujours unies pour combattre le mérite. Voilà ce que j'ai conte moi ! Mais j'ai pour moi le public, qui me connaît, et qui sait à quoi s'en tenir sur mon compte. Maintenant, Messieurs, on ne peut plus parler de
Mengin sans parler de bons crayons, et on ne peut plus parler de bons crayons sans parler Mengin. Tous les jours je reçois des lettres de nos directeurs de collèges, de nos chefs de grandes institutions, des hommes les plus hauts placés dans la société, dans les beaux-arts et les belles-lettres, qui m'écrivent, pour me remercier et pour rendre pleinement justice à mes crayons. (Hélas ! il reste toujours un petit coin du charlatan vulgaire; c'est le bout d'oreille de l'âne passant sous la peau du lion !) Je rencontre quelquefois dans la rue des hommes, marqués à la poitrine du signe de l'honneur, qui viennent me serrer la main en me disant : "C'est vous qui êtes Mengin ? Monsieur, vous êtes un honnête homme, un bon citoyen : j'ai acheté de vos crayons; ils marquaient dix fois mieux et ils m'ont duré dix fois plus longtemps que les autres." Certes, Messieurs, cela fait plaisir à entendre, et de telles paroles peuvent consoler des crailleries des sots et des jaloux."(...)
A cet endroit de son discours, Mengin s'arrête. IL prête l'oreille et feint d'entendre à droite ou à gauche quelque réflexion saugrenue qui lui donne l'occasion de faire une triomphante réplique. Comme Démosthène et tous les grands orateurs, Mengin aime à prendre son auditoire à partie, à le mettre en scène pour dramatiser ses paroles.
"Tout à l'heure, dit-il, j'entendais un de mes auditeurs, - un vieux - de ce coté, - murmurer tout bas à son voisin : Mais, cet homme là n'est pas Français ! - Avec indignation. - Pas Français ? Oh !" - Il paraît réfléchir avec une grande contention d'esprit. - Ah ! oui, je comprends...ce costume, n'est-ce pas ?...cette marmite sur le front, cette casaque d'arlequin sur le dos !" - Il hausse les épaules et secoue doucement la tête d'un air de douloureuse pitié. - "Dites-moi, c'est donc bien vrai, Messieurs, que j'ai l'air d'un paillasse, d'un de ces hommes qui se déguise en Turcs au carnaval pour faire courir les polissons des rues ? Eh bien ! savez-vous pourquoi cette mascarade ? Je vais vous le dire, - moi, Messieurs. UN jour, ah ! je m'en souviendrai longtemps ! ( Ici rien n'égale l'accent de mélancolique résignation de l'orateur. Il y a tout un volume d'élégie dans cet "Ah ! je m'en souviendrai longtemps !") j'étais, comme aujourd'hui, sur une place publique, vendant des crayons comme aujourd'hui, vêtu comme vous, Messieurs, portant un habit pareil à celui-ci, un gilet - semblable à celui-là. (Excellente occasion pour soulever sa souquenille et montrer à la foule un habit fort beau, ma foi, sous lequel se dessine un gilet fashionable, orné de riches breloques; cela fait toujours bon effet !) A quelques pas était venu se placer un grimacier; oui, Messieurs, un grimacier, un misérable polichinelle avec ses deux bosses, un de ces baladins de carrefours, dont le métier est de faire rire les niais et les badauds. La foule s'amassait devant lui, et les quelques personnes qu'à la sueur de mon front j'était parvenu à rassembler me quittèrent bientôt pour s'y joindre. Mon baladin triomphait. Je restais là, seul, découragé; et quand un brave homme, qui m'apercevait en détournant la tête, demandait à son voisin qui j'étais : Ca ! - lui répondait-il, oh ! ce n'est rien, c'est un homme comme un autre ! (Quel mot d'une profondeur effrayante ! Vous en doutez-vous, ô Mengin ? ) . De ce jour, Messieurs, je me dis que puisqu'il fallait s'habiller en polichinelle pour attirer la foule, je m'habillerais en polichinelle. Et vous voyez bien, Messieurs, que j'ai eu raison, car vous voilà tous autour de moi, vous qui auriez passé sans vous arrêter si j'avais été mis comme tout le monde. Vous accourez aussitôt que je parais; quand je parle, vous m'écoutez attentivement (et on écoute), et vous ne partirez pas d'ici avant que j'aie fini. (Et personne ne s'en va. Voilà ce qui s'appelle connaître le coeur humain !)
"J'en entendais aussi un autre qui disait : Bah ! c'est un charlatan. Charlatan, Messieurs, oh ! mon dieu, je n'en suis pas sur les termes. Dites-moi d'abord ce que vous entendez par charlatan, et je vous dirai si je suis un charlatan. Ce ne sont pas les mots qui font les choses, et nous sommes trop grands pour nous payer de cette monnaie-là. Aussi bien, Messieurs, il y a longtemps que je suis blasé là-dessus, allez ! Dans les premiers jours, je l'avoue, quand je m'entendais nommer charlatan, cela me faisait quelque chose; ce mot me serrait le coeur. Pauvre sot !...J'étais si jeune, si neuf !...Mais maintenant !...Maintenant, Messieurs, tenez, si cela peut vous faire plaisir, appelez-moi charlatan sur tous les tons, j'y consens volontiers. N'ayez pas peur de me blesser; non, Messieurs. Voyez, est-ce que je rougis ? est-ce que je baisse les yeux ? est-ce que j'ai peur de me présenter à vous la tête haute ? Je suis charlatan, c'est vrai, mais je suis honnête homme. Je suis charlatan, mais j'ai du coeur et de la conscience. Je suis charlatan, mais je dis la vérité, et j'ai droit qu'on croie mes paroles. Je suis charlatan, mais je vends de bons crayons !!! ( Où ce diable d'homme a-t-il fait sa rhétorique ?)
"Ainsi donc, charlatan, soit, c'est arrangé ! c'est convenu ! Me voilà bien et dûment convaincu d'être un charlatan. Appelez-moi charlatan : personne ne vous démentira, pas même moi ! Mais ne dites pas que mes crayons sont mauvais; car alors je vous démentirais, et votre voisin avec moi, et le journal avec votre voisin, et tout Paris avec le journal !
"Et puis, Messieurs, croyez-vous donc que tous les charlatans soient sur la place publique ? Vous seriez bien naïfs, si vous le pensiez. Franchement, qui n'est pas un peu charlatan ici-bas, ceux-là mêmes qui s'en défendent le plus ? La dévote, qui se croit vertueuse parce qu'elle médit des vices de son prochain, charlatan ! La grisette qui parle de son amour, charlatan ! Le boursier qui vante son désintéressement, charlatan ! L'avocat qui prône sa discrétion, charlatan ! Le marchand qui jure sur sa conscience, charlatan ! Le médecin qui veut qu'on croie à ses cures, charlatan, charlatan ! Tout est charlatan ! Le monde entier n'est qu'une réunion de charlatans qui tâchent de faire plus de bruit les uns que les autres ! (O Mengin, Mengin, impitoyable observateur, par pitié, laissez-nous au moins quelques-unes de nos idoles !)
"D'ailleurs, Messieurs, examinez bien, et vous verrez que chaque état a son bon et son mauvais coté. L'enfant - on lui donne du sucre, mais on lui donne le fouet. Le soldat - a de l'honneur sans argent, et l'usurier - de l'argent sans honneur. Eh bien, moi, Messieurs, j'ai été plus heureux, et j'ai amassé à la fois de l'honneur et de l'argent. Il faut donc être philosophe et accepter avec résignation les inconvénient d'un état dont je recueille les profits." (...)
Mengin sent parfaitement sa valeur, il a raison : aussi a-t-il appendu son portrait, avec un quatrain superbe au coin de toutes les rues; il s'est même fait couler en bronze. Demandez-lui trois crayons, et vous aurez en prime une médaille, portant d'un coté son adresse, de l'autre son effigie, avec cette inscription : Hommage à l'inventeur ! Qui l'empêche de se faire dresser une statue ? (...)
(source http://gallica.bnf.fr/ , l'ensemble du texte est accessible sur le site de la B.N.F., le passage qui concerne Mengin va de la page 76 à 88.)
Suit deux textes de Théodore de Banville (1823-1891)
(Peter J. Edwards (ed.), Oeuvres poétiques complètes de Théodore de Banville, textes électroniques interactifs,, Mount Allison University, Sackville, N.B., 1996.)
http://www.mta.ca
| Comédiens Dans un chariot, sur la place Où Mangin vendait ses crayons, Casqué, poli comme une glace, Dans la gloire et dans les rayons; Un autre guerrier, qui se hâte Sous la pluie et ses arrosoirs, Vend avec orgueil une pâte Pour faire couper les rasoirs. Et moustachu, nullement glabre, Ingénieux à copier, Il découpe avec son grand sabre D'étranges portraits en papier. Mais tout est changé, hors le site! Mangin, le héros sans remords, A vu le flot noir du Cocyte. Il est au rivage des morts. Car suffit-il d'avoir le casque Et le sabre, farouche engin, Pour s'écrier d'un ton fantasque: Je suis Ajax! Je suis Mangin! Non, c'en est fait. Le cours des astres Emporte dans ses flots vermeils Les triomphes et les désastres Des Césars et des Rois-Soleils. Mais l'Histoire en vain se dépite En embrouillant son écheveau, Et la foule se précipite Vers le comédien nouveau. Comédien? Eh oui, sans doute! Malgré les anges gardiens Qui voudraient guider notre route, Nous sommes tous comédiens. Ayant la Mort pour spectatrice, Tous, frappés du même fléau, Nous jouons Hamlet et Jocrisse; Quelques-uns font les Roméo. Tel, de qui la folie est douce, Met sur sa poitrine un paillon, Et parmi sa perruque rousse Voltige un vague papillon. Telle, aux allures inhumaines, Pour laquelle nous ergotons, Joue en riant les Célimènes, Et telle autre fait les Gothons. Tous, Frédéricks élémentaires, Hypothétiques Beauvallets, Font les Dieux, les rois, les notaires, Les bouffons, les Turcs, les valets. Tel fait le capitan farouche. Moi-même, coiffé, sans humeur, Du noir béret de Scaramouche, Je joue un antique rimeur, Déja courbé par l'âge impie Et par son souffle meurtrier, Qui tousse et fait de la copie En remâchant un vieux laurier. 11 janvier 1884. |
Jocrisse Ce siècle, beau, mais décadent, -Comme l'ont prédit les augures, Voit au fond du rouge occident S'effacer les grandes figures. Mangin ne vend plus de crayons, Avec son bagout dur et leste. Peut-être qu'il vend des rayons, Dans une calèche céleste. Robert Macaire n'est plus roi Au bagne affreux ni dans le bouge, Et ne fait pas naître l'effroi, N'ayant plus son pantalon rouge; Et triste, faisant son paquet, Emportant sa malle et sa harpe, Le prodigieux Bilboquet Renonce à marchander la carpe. Prudhomme, exempt de tous mollets, Sur son front dévasté ramène Des crins, plus étirés que les Vers du récit de Théramène. Polichinelle est aboli. Dans la neige d'une avalanche Se dissipe son nez pâli, Aussi blanc qu'une truffe blanche. Pierrot, morne et l'air abattu, Se promenant à Pampelune, Dit: O Lune, me connais-tu? - Pas du tout, dit la blanche Lune. Oui, tous ces héros glorieux, Que les cieux de flamme éblouissent, Dans les lointains mystérieux S'effacent et s'évanouissent. Seul, ô Jocrisse, aimable enfant, Dont l'oeil doux charmait ta nourrice, Toi que l'Illusion défend, Chaste, ingénu, divin Jocrisse, Etre initial et sans prix, O toi que la brise courtise, Au milieu de nous tu fleuris, Éternel comme la Bêtise. Dans tes petits yeux radieux La Certitude heureuse éclate. Naïf, tu vas, comme les Dieux, Vêtu de la pourpre écarlate. Plus allègre que Jupillon, Pareil à la fleur sur sa tige, Un symbolique papillon Près de tes cheveux roux voltige. Et ce messager du ciel pur, Léger comme ta petite âme, Jette un éclair d'or et d'azur Dans ta chevelure de flamme. Toi, sur qui la Fée, en rêvant, Pose encor sa main protectrice, Ami du soleil et du vent, Incommensurable Jocrisse, Ignorant ce que les passants Peuvent abriter sous leurs crânes, Tu montres autant de bon sens Et de sagesse -- que les Anes! 22 janvier 1889. |