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Jeton Le Citoyen J.Fabre
Le Citoyen J.Fabre
Liberté Egalité Fraternité - La Patrie en danger 1870 - Dupré
Cuivre rond, 28 mm


A lire :

LE SIEGE DE PARIS

Par

Francisque Sarcey

Ci-dessous, un article extrait du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle :


FAVRE (Claude-Gabriel-Jules), illustre orateur et homme politique, né à Lyon le 21 mars d'une famille de commerçants originaire de Savoie. Après des études brillantes au lycée de sa ville natale et un séjour d'une année en Italie, il vint faire son droit à Paris, où il assista à la révolution de 1830. On a rapporté qu'il avait alors adressé au National une lettre pour demander l'abolition de la royauté et la réunion d'une Constituante ; cette anecdote, qu'on trouve dans plusieurs biographies, notamment dans celle de M.Vapereau, est entièrement controuvée, au témoignage de M. Jules Favre lui-même. La vérité est qu'à cette époque, sans être indifférent à l'œuvre patriotique et libérale, il songeait moins à la politique qu'au travail et à son avenir de jurisconsulte.
De retour à Lyon, il entra au barreau, et, tout en s'adonnant avec assiduité à ses études de droit, il suivit le mouvement des idées et des affaires, et prit part aux polémiques en insérant dans le Précurseur de nombreux articles de politique et même de littérature. Il fut naturellement l'avocat de ce journal, qu'il assista dans ses nombreux procès. Lui-même fut poursuivi pour un article contre la magistrature, mais acquitté. Comme la plupart des hommes d'élite, M. Jules Favre a développé ses talents naturels par un travail obstiné et persévérant. Ce n'est pas sans effort qu'il est arrivé à cette puissance oratoire dont ses adversaires eux-mêmes subissent l'entraînement. On rapporte que, pour mieux rompre et assouplir son style, il a longtemps écrit ses plaidoyers de plusieurs manières différentes, sauf à plaider, à l'audience, d'une nouvelle manière improvisée d'inspiration. On raconte même qu'à ses débuts, pour dompter le sommeil et se briser aux fatigues de l'étude, il plaidait seul pendant de longues heures, ou écrivait sur une chaise, agenouillé sur le froid carreau de sa chambre. Cette constance, ces exercices, cette ardeur au travail ne rappellent-ils pas un peu les fameux cailloux de Demosthène ?
Connu déjà à Lyon par divers procès dans lesquels il avait soutenu la cause des ouvriers, il fut choisi en avril 1834 pour défendre les mutuellistes, prévenus d association illicite. En fait, cette société d'ouvriers en soie existait depuis 1828 et elle était exclusivement industrielle ; mais elle se trouvait atteinte par la loi sur les associations. Le jour du procès, par une coïncidence terrible, la guerre civile éclatait dans la ville, et le combat, engagé autour du palais de justice, venait interrompre la plaidoirie de l’avocat. Jules Favre sortit en robe, ainsi que les magistrats, et recueillit ceux-ci dans sa maison, qui était aux environs. Certaines biographies ont raconté qu'il n'échappa que par miracle à la fusillade et à l'exécution sur place d'un arrêt du conseil de guerre. Ce qu'il y a de vrai, c'est que la rigueur des consignes militaires l'obligea, comme tous les habitants, à rester renfermé plusieurs jours dans sa demeure, autour de laquelle retentissait la fusillade. Le quatrième jour, il demanda à être conduit auprès du préfet, M. de Gasparin, pour le supplier de faire des efforts en vue d'arrêter l'effusion du sang. On lui donna une escorte militaire, et c'est peut-être cette circonstance qui a donné lieu à cette histoire de conseil de guerre qui n'a aucune réalité.
Une année après ces événements, s'ouvrait ce procès des accusés d'avril qui eut un si grand retentissement (V. dans ce Dictionnaire, AVRIL). La chambre des pairs avait été, par ordonnance royale, transformée en cour de justice, et l'accusation reliait en un même faisceau les mouvements insurrectionnels qui avaient éclaté sur divers points de la France. Le parti républicain, qui, d'ailleurs, voulait élever le débat à la hauteur d'une lutte politique, protesta en masse contre cette juridiction exceptionnelle. Accusés et défenseurs étaient sur ce point unanimes, et refusaient d'accepter la compétence de la cour. On peut voir à ce sujet les détails que nous avons donnés à l'article AVRIL (procès d'). M. Jules Favre, défenseur des principaux accusés de Lyon, était opposé à cette ligne de conduite, et il décida ses clients à accepter le débat et à se séparer sur cette question de leurs coaccusés. On pensa généralement alors qu'il avait cédé au désir d'exhiber avec éclat sur un grand théâtre son talent de parole. Il plaida, du reste, avec un talent, une énergie et une puissance de passion qui lui firent pardonner par la masse du parti son manque de discipline. Pendant près de trois mois, il porta seul tout le poids de la défense. Il sortit de ce grand procès avec une renommée consacrée, mais brisé par la fatigue et par la maladie. Ses amis purent craindre même un moment pour sa vie ; il se rétablit cependant, et, l'année suivante (1836), il vint définitivement se fixer à Paris. Outre ses travaux du barreau, il collaborait assidûment au Droit, au National et au Monde, dont il fut un instant rédacteur en chef après Lamennais. Il était dans la plénitude de sa force et voué aux labeurs de sa profession, lorsque la révolution de Février éclata. Appelé par Ledru-Rollin au ministère de l'intérieur, en qualité de secrétaire général, il prit, comme administrateur, une part active aux événements de cette glorieuse époque.
On l'a souvent accusé d'avoir rédigé, ou tout au moins inspiré les fameux Bulletins de la République; mais on n'ignore plus que ces bulletins, œuvre de Mme Georges Sand, étaient visés à tour de rôle par les membres du gouvernement provisoire. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que ces pièces ne sont nullement empreintes du caractère de violence qu'affecta d’y voir la réaction. Ce qui appartient à M. Jules Favre, ce sont les circulaires électorales adressées aux commissaires du gouvernement. On a aussi beaucoup attaqué ces factums officiels, en les confondant souvent avec les Bulletins; mais c'est avec la plus insigne mauvaise foi qu'on les a représentés comme des déclamations incendiaires. Le fonctionnaire de la République y recommande la vigueur aux envoyés de la révolution ; mais, en définitive, ceux-ci n'avaient pas sans doute pour mission de prendre les ordres des anciens préfets. Quant à la liberté du vote, jamais elle n'a été plus entière qu'à cette époque ; tellement entière, que les partis les plus hostiles, comme les légitimistes et les cléricaux, purent s'organiser sans le moindre obstacle et nouer leurs intrigues en plein soleil.
Elu représentant du peuple par le département de la Loire, M. Jules Favre donna sa démission de secrétaire général pour se consacrer entièrement aux travaux parlementaires, et vint siéger à la Constituante parmi les républicains modérés. Il eut part à la nouvelle organisation du pouvoir, à la nomination d'une commission exécutive, et montra une grande activité dans le travail des commissions. Après les événements du 15 mai, il fut nommé rapporteur de la commission chargée d'examiner la demande en autorisation de poursuites contre Louis Blanc. Organe de la majorité de cette commission, il conclut à l'autorisation réclamée par le réquisitoire, ce qui produisit une impression d'autant plus pénible que son rapport était rédigé en des termes modérés qui avaient pu faire espérer des conclusions tout autres. L'impression fut si vive que cette modération même parut de pure forme et perfidement calculée. Un journaliste plein de cœur et d'esprit, Ribeyrolles, qualifia le rapport par une expression souvent citée depuis : il l'appela une jatte de lait empoisonné. On voulut même y voir une vengeance contre un passage de l'Histoire de dix ans, dans lequel Louis Blanc, avec tout le parti républicain, blâmait, mais d'ailleurs avec autant de modération que de convenance, la tactique suivie par M. Jules Favre dans le procès d'avril.
Nous avons dû rappeler cet incident de la vie parlementaire de M. Jules Favre, parce qu'il laissa dans le public une impression qui fut de longue durée. Ce n'est pas dans cette seule circonstance que l'illustre orateur fléchit, ou du moins qu'il adopta et défendit des idées opposées à celles de la majorité du parti démocratique. Ainsi, il vota la loi contre les attroupements, le décret sur les clubs, contre la loi des incompatibilités, contre la réduction de l'impôt du sel et s'abstint dans plusieurs questions importantes, notamment sur l’amendement Grévy, qui avait pour but de faire nommer le président de la République par l'Assemblée nationale. Quoi qu'il en soit, et si les actes que nous venons de rapporter prouvent que M. Jules Favre a voulu se séparer des républicains les plus ardents, nous croyons que rien dans sa conduite n'a jamais pu motiver l'opinion de ceux qui voient en lui un ennemi de la république et un traître.
Son opposition démocratique s'accentua davantage après l'élection du président de la République. Il soutint, des luttes fort vives contre le côté droit et les ministres, et, dès lors, prit, parmi les tribuns les plus renommés de la démocratie, entre Michel (de Bourges) et Ledru-Rollin, une place que, durant vingt ans, il a occupée dignement, sinon sans reproches.
Par excès de confiance ou d'imprévoyance, il vota le crédit de 12 millions affecté à l'expédition de Rome, et se plaignit amèrement ensuite qu'on eût détourné cette expédition de son but en attaquant la république romaine et en préparant la restauration du pape. On a le droit de trouver cet étonnement un peu naïf, car il n'était pas nécessaire d'avoir une grande expérience des duplicités ministérielles pour discerner que c'était là précisément le but que poursuivait le gouvernement.
Quoi qu'il en soit, M. Jules Favre n'a jamais cessé depuis de protester contre l'occupation de Rome, et de plaider en faveur de l'indépendance italienne. Dans une lettre (inédite) adressée, en 1856, à un réfugié italien, nous trouvons le passage suivant, témoignage de cuisants regrets : « Si je suis attaché par les plus vives sympathies à votre noble et malheureuse patrie, j'ai le regret amer de n'avoir pas fait pour elle tout ce que j'aurais dû, et peut-être d'avoir cédé trop facilement aux fourbes qui m'ont trompé... Un des plus beaux jours de ma vie, s'il m'est réservé de le voir, sera celui où l'Italie, délivrée, pourra conclure avec la France libre et régénérée un pacte de fraternelle alliance.»
Réélu à la Législative par le département du Rhône, il parla avec la plus grande vigueur contre cette malheureuse expédition romaine, mais d'ailleurs ne prit aucune part à la tentative du 13 juin. Il resta l'un des principaux orateurs de la gauche, mais sans appartenir précisément à la Montagne. Lors du coup d'Etat du 2 décembre, il échappa à l'arrestation ; mais il ne paraît pas avoir joué un rôle très énergique dans les tentatives de résistance. Activement recherché, mais secrètement protégé par son ancien ami, M. Billault, il obtint un passeport sous un nom supposé ; au moment de monter en wagon, il lui prit la même nostalgie qu'à Danton, et, songeant comme lui qu'on ne pouvait emporter la patrie à la semelle de ses souliers, il renonça à son départ, quelque péril qu'il y eût à rester.
Heureusement, le conseil de l'ordre des avocats s'émut, et tous ses membres, après une délibération animée, se résolurent à une démarche qui honore le barreau tout entier ; ils se rendirent en robe auprès du ministre, et demandèrent et obtinrent que Jules Favre ne fût plus inquiété.
Le grand orateur demeura six ans éloigné de la vie publique, entièrement livré à l'exercice de sa profession. Parmi les causes qu'il plaida avec le plus d'éclat dans cet intervalle, il faut citer celle de l'aga Bel-Hadj, dans l'affaire Doineau, et celle d'Orsini.
En 1858, il fut nommé député de Paris dans une élection partielle, et fut un des cinq qui luttèrent avec tant d'énergie pendant la deuxième législature de l'Empire. Aucune discussion importante ne l'a trouvé silencieux ou indifférent. La trop fameuse loi de sûreté générale lui fournit, dès sa rentrée, l'occasion de défendre avec éclat la cause de la liberté individuelle, qui avait tant souffert et qui souffrait tant encore sous le régime nouveau. Il réclama l'émancipation de la pensée par l'affranchissement de la presse, la sincérité dans les élections par la suppression des candidatures officielles, défendit la cause italienne contre le principe de l'intervention, attaqua avec, vigueur le gouvernement personnel, prit part enfin à toutes les luttes pour la revendication des libertés enlevées à la France par le régime du 2 décembre.
Aux élections générales en 1863, M. Jules Favre fut élu à Paris et à Lyon. Les électeurs démocratiques de Paris, 5e circonscription, avaient devancé les Lyonnais, puisqu'ils lui donnèrent au premier tour de scrutin 18.000 voix environ sur 37,798, et qu'il fallut à Lyon un second tour de scrutin dans lequel le chef des cinq obtint environ 11,000 voix sur 19,300. Mais, pour faire entrer à la Chambre un député de plus appartenant à l'opposition,et plus certain du succès à Paris qu'à Lyon, M. Jules Favre opta pour Lyon.
Pendant toute cette nouvelle législature, qui commence en 1863 et finit en 1868, M. Jules Favre est resté le chef de la gauche démocratique. Les députés opposants sont devenus plus nombreux, et toutes les nuances de l'opposition, depuis les républicains absolus jusqu'au tiers parti dynastique, y sont représentées. M. Berryer y siège à côté de M. Thiers. Ces changements n'amoindrirent pas le rôle de M. Jules Favre, dont le talent comme orateur politique ne fit que grandir.
Dans toutes les questions de politique étrangère, de finances et d'administration, il ne cessa d'être sur la brèche, et fort souvent sa véhémence et son ironie soulevèrent au sein de l'assemblée des tempêtes, des clameurs d'indignation, des protestations, des menaces, dont on peut retrouver au Moniteur l'émouvant tableau. Pendant toute cette législature, M. Jules Favre et M. Thiers furent les deux adversaires les plus redoutables qu'ait eu à combattre M. Rouher, ministre d Etat.
En 1868, M. Jules Favre entra à l'Académie française en remplacement de M. Cousin. Par une transaction entre les diverses coteries politiques qui régnent à l'Académie, il fut nommé le même jour que le père Gratry, qui a succédé à M. de Barante. Quelques journaux annoncèrent alors que l'immuable républicain de 1834 refuserait de se soumettre à l'usage traditionnel et qu'il ne se ferait pas présenter à l'empereur.
M. Jules Favre ne songea pas à imiter à cet égard l'exemple donné par Berryer. Le dimanche 3 mai, il se rendit aux Tuileries et fut présenté par M. de Sacy et M. de Rémusat. En les recevant, l'empereur exprima ses regrets pour la perte de M. Cousin, dont il loua l’esprit élevé et le patriotisme. M, Jules Favre répondit : « Sire, heureusement les hommes comme M. Cousin ne meurent pas tout entiers ; ils survivent dans leurs ouvrages, et enseignement philosophique auquel il a attaché son nom restera. » L empereur ajouta :
C'est juste, et cet enseignement est une des gloires de la France. » Le reste de l'entretien se borna à quelques paroles polies du souverain, rappelant à M. de Rémusat et à M. Jules Favre qu'il ne les avait pas vus, le premier depuis 1849, à l'Elysée ; le second depuis le procès de Doineau, dont il demanda la grâce. Dans cette courte entrevue, rien ne sembla rappeler que le défenseur d'Orsini était en face de celui qui avait failli être la victime de l'attentat.
La réception au palais Mazarin eut lieu le 23 avril. M. de Rémusat fut chargé de répondre au nouvel académicien. Dans son discours, après avoir fait un éloge très étendu de M. Cousin et de ses œuvres philosophiques, M. Jules Favre fit une sorte de profession de foi spiritualiste et libérale. A la tribune du Corps législatif, il avait déjà plusieurs fois affirmé cette philosophie spiritualiste et ce libéralisme démocratique qui forment l'ensemble de sa doctrine. La jeunesse matérialiste des écoles ayant, à diverses reprises, menacé dans sa popularité électorale le député en raison de son spiritualisme, on assure que M. Jules Favre voulut, à ce jour de son entrée à l'Académie, braver ces menaces et faire une déclaration complète de principes. Son discours a eu le malheur de ne satisfaire personne ; au point de vue littéraire, on lui a reproché une surabondance d'épithètes, qui surcharge le langage, qui lui enlève sa précision, sa pureté, son élégance ; au point de vue politique, on comprend les protestations que devaient soulever les doctrines du républicain de 1830, parmi les adversaires de ses idées ; en religion, on lui a reproché de substituer le rationalisme à la foi, et la liberté absolue de pensée à un dogme quelconque ; enfin les matérialistes l'ont accablé de leurs critiques pour avoir proclamé l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. La fin de ce discours mérite d'être citée ; elle est toute une synthèse de la doctrine de l'orateur.
« … La vérité n'a rien à redouter du contrôle de la raison. Du reste, qui ne devine les signes d'une inévitable et salutaire transformation ? Le génie de Chateaubriand le pressentait, quand il écrivait dans la préface de ses Etudes historiques : « L'âge politique du christianisme finit ; son âge philosophique commence. » En dépit de toutes les résistances, cette révolution bienfaisante s'accomplira. La religion et la philosophie ont leurs sources en Dieu ; elles s'uniront en remontant à lui par la même route, celle de la science et de la liberté.
Souhaitons pour notre chère patrie que cette voie s'ouvre bientôt devant elle. Dans le monde moderne, les nations ne peuvent être puissantes qu'à la condition d'être libres et croyantes. Elles ne peuvent être croyantes qu’à la condition d'éclairer leur foi par la raison dégagée de toute entrave. Cette conviction a été l'âme de ma vie. Je me fais cette illusion que ma fidélité à combattre pour elle n'a pas été étrangère aux motifs qui ont déterminé votre bienveillance. Sachant bien que personnellement je ne puis la mériter, j'en reporte l'insigne honneur au noble drapeau que je suis fier de tenir ici d'une main ferme, et sur les plis glorieux duquel le génie de la France a depuis longtemps confondu ces deux devises : Liberté philosophique ; liberté politique. »
En 1860, M. Jules Favre avait été élu bâtonnier de l'ordre des avocats à Paris ; il fut réélu l'année suivante. Comme avocat, il a eu, depuis 1835, une des carrières les plus actives, les plus remplies, dont le barreau puisse offrir l'exemple. Les affaires politiques et les procès civils qu'il a plaides à Paris et en province sont innombrables. On a remarqué toutefois qu'après avoir eu toujours à l'audience un grand succès comme orateur, il avait peu d'influence sur ses juges et n'était pas heureux dans le résultat des procès, en général. Sa parole est d'une facilité étonnante ; elle est simple, abondante ; sa phrase est toujours d'une correction et d'une pureté irréprochables, et c'est là le côté le plus rare de son talent. Il passe des formes douces, élégantes et polies aux élans énergiques, sans efforts, sans soubresauts ; il a l'art de se faire écouter. On le trouve même si disert, si habile, si maître de lui-même, qu'il ne paraît pas convaincu, et cette impression, produite sur presque tous les auditoires, a pu ne pas être toujours favorable à ses clients. Mais, dans les grands débats politiques, il reprend aisément le prestige de son éloquence, et gagne sa cause, au contraire, par l'ardeur de ses convictions, l'autorité de son caractère et de son merveilleux talent. Comme orateur politique et judiciaire, l'illustre député de la gauche est classé maintenant parmi les plus hautes réputations de notre temps. Il s'est dégagé peu à peu de la véhémence de la jeunesse ; il est plus contenu, moins passionné, moins acerbe ; mais il a plus de hauteur dans la pensée, plus de noblesse dans l'expression ; il pratique plus magistralement l'art de donner à la force les grâces de la douceur. Nul ne sait mieux que lui, d'ailleurs, envelopper le trait dans une période étincelante et le faire pénétrer d'autant plus profondément. Dans les répliques, quand il est excité par la lutte et la contradiction, il est parfois terrible par une puissance d'amertume et d'ironie qui est une des sources de son talent et qu'il laisse alors déborder sans aucune des atténuations oratoires qui lui sont familières. Nous trouvons, dans le Monde judiciaire, et nous plaçons sous les yeux de nos lecteurs l'appréciation et le portrait suivants du grand avocat :
« M. Jules Favre est grand, de la taille à laquelle sied bien la toge de l'orateur : son front bombé est un relief de force et de reflexion ; sa lèvre inférieure s'avance en saillie, comme pour contenir plus d'amertume et d'ironie ; son sourire est cependant plein de grâce ; son œil, enflammé par les veilles et par la pensée ardente, est profond et fier ; il a une telle expression, que les lunettes ne le déparent point ; son geste est contenu et noble ; il ne se traîne pas sur la barre, ne la meurtrit pas, n'effraye pas les voisins ; il accompagne l'harmonie des paroles avec de belles mains gracieuses, qui caressent, maîtrisent et lancent l'argument ; sa voix, d'une sonorité mélodieuse, s'interrompt parfois, comme pour prendre un point d'appui et s'élancer, plus pure, avec des vibrations railleuses, des tendresses ineffables ou des colères éclatantes. C'est un charme d'entendre M. Jules Favre, c'est un saisissement de le voir ; dans un emportement superbe, agiter sa tête comme un lion qui secoue sa crinière.
Quant à son style, il a un nom : c'est le style Jules Favre, c'est-à-dire la pureté et surtout l'harmonie, le nombre. Parfois, c'est peut-être un peu trop le flot qui berce la cadence ; mais, quand la passion souffle, chaque phrase écume et soulève l'admiration. Ce style si beau est cependant le désespoir des sténographes ; il a trop d'abondance pour être suivi dans toutes ses variations ; le geste, la voix, le regard, lui donnent une ponctuation difficile à noter. Souvent M. Jules Favre s'engage dans une période luxuriante de parenthèses, s'aventure dans une forêt vierge d'expressions, d'où il semble impossible qu'il sorte à son honneur ; et pourtant, par d'ingénieux détours, avec une souplesse merveilleuse, il arrive triomphalement au but... Son talent descend rarement de sa hauteur ; peut-être est-ce pour cela que certains sceptiques lui trouvent un peu de monotonie ; mais souvent il s'élève au-dessus de lui-même, et alors il touche au sublime. Que de fois j'ai admiré sa parole, courant comme un frisson électrique sur tout l'auditoire ! Que de fois, au sortir de l'audience, j'ai vu des mains enthousiastes frôler instinctivement sa robe, comme si, pareille au manteau de Buckingham, elle était ruisselante de diamants ! M. Jules Favre passe pour être l'avocat de l'ironie, de l'âpreté, du mot empoisonné qui tue en égratignant... Et cependant, sous un abord un peu froid, il est le plus serviable des hommes ; aucun avocat n'est plus désintéressé, ne prend avec plus de chaleur la défense du pauvre et de l'opprimé. Son dévouement va parfois jusqu'à l'illusion. D'où lui vient donc cette réputation menaçante qui fait rêver l'ambition de tant d'autres ? C’est qu'à l'audience M. Jules Favre ne connaît plus que sa cause; il ne transige pas à la barre ; il s'enivre de l'éloquence qui fermente en lui ; son esprit, merveilleusement exercé par un travail de feu, trouve sur-le-champ le trait qui perce. Il ne l'émousse pas à tâtonner, à chercher le défaut de la cuirasse ; il sait par intuition où et comment attaquer. Tantôt, comme le toréador sur de lui-même, il éblouit et frappe ; tantôt, dans un duel plus courtois, il pique, irrite, blesse, exaspère et désarme son antagoniste. Mais où son talent est prodigieux, c'est quand, avec une admirable habileté, il soumet à son adversaire une allusion terrible, à laquelle celui-ci est obligé d'applaudir, pour ne pas avoir l'air de s'y reconnaître, de telle sorte que son applaudissement est sa propre condamnation. Mais si M. Jules Favre a l’art de tout dire, d'enchanter, de vaincre, il n'a pas toujours le don de garder sa conquête. Sa plaidoirie finie, on s'aperçoit souvent que la forme si belle a éclipsé le fond, que la mélodie a distrait des paroles, et qu'en admirant l'éclat des fleurs de son éloquence on a laissé le parfum s'évaporer. Mais heureux et glorieux qui n'a d'autre défaut qu'un tel excès de richesses ! »
Aux élections de 1869, il fut porté dans une quinzaine de circonscriptions départementales ; il ne passa dans aucune, probablement à cause même de la multiplicité de ses candidatures. A Paris, il s'était présenté tardivement dans la 7e circonscription contre deux candidats radicaux, M. Cautagrel, ancien représentant, et M. Rochefort, auteur de la Lanterne, alors réfugié à Bruxelles. Au premier tour de scrutin, il eut 12,000 voix, Rochefort 10,500, Cautagrel 7,500, et le candidat officiel 4,500. M. Favre maintint sa candidature, malgré les réclamations du parti radical, qui tenait à donner à l'élection un caractère de protestation très accentué. Au second tour, ne se trouvant plus qu'en face de Rochefort, en faveur de qui Cantagrel s'était désisté, appuyé par le parti démocratique modéré et par les feuilles gouvernementales, qui voulaient à tout prix empêcher le succès de Rochefort, il passa avec une majorité de quelques milliers de voix, qu'il dut bien évidemment au déplacement des suffrages au candidat officiel en sa faveur. Ce triomphe sur la fraction la plus avancée de son propre parti lui créait une situation très fausse, et sa popularité en fut sérieusement atteinte.
La révolution du 4 septembre 1870 vint brusquement changer la situation de Jules Favre et le faire passer de l'opposition dans le sein même du gouvernement. Il prit le portefeuille du ministère des affaires étrangères, le plus lourd de tous les portefeuilles, en présence de l'ennemi qui s'avançait, des désastres qui avaient anéanti notre armée et qui devaient nous mettre, cinq mois plus tard, dans la nécessité de traiter sur les bases les plus défavorables. Il acceptait ainsi d'avance une énorme responsabilité ; aussi essaya-t-il d'arrêter diplomatiquement la marche victorieuse des années allemandes ; mais, plein de confiance encore dans la vitalité de la France, dans ses inépuisables ressources, il ne put se résigner à abandonner, en face de Paris prêt à se défendre, deux de nos plus belles provinces et prononça, alors cette fameuse phrase qu'on lui a tant reprochée depuis, par laquelle il déclarait que la France ne céderait « ni un pouce de terrain, ni une pierre de ses forteresses. » Parole imprudente, puisque les événements pouvaient forcer à la démentir, mais qui semblait inspirée par la douleur la plus profonde et le patriotisme le plus énergique, et c'est le seul sens que le Grand Dictionnaire donne à cette phrase digne d'un Romain, et dont se sont tant moqués les béjaunes impuissants de la petite presse.
Examinons impartialement les faits, l'enchaînement fatal des circonstances. Lorsque, le 15 août 1870, M. Ollivier vint « d'un cœur léger, » déclarer au Corps législatif que le gouvernement, renonçant à toute tentative nouvelle de conciliation, rompait ses relations diplomatiques avec la Prusse et en appelait au sort des armes, M. Jules Favre s'était joint a M. Thiers pour demander à la Chambre de prendre le temps de la réflexion avant de s'associer, en votant des subsides, à la politique du cabinet, et de ne pas se jeter dans des aventures terribles, d'où pouvait dépendre la destinée du pays, avant de savoir, par des documents certains, si une réelle injure avait été faite à l'honneur de la France. Comme on le sait, ce patriotique langage fut étouffé par les clameurs d'une majorité servile et corrompue, et M. Jules Favre dut se borner, ainsi que le petit groupe des républicains de la Chambre, à protester par ses votes contre la dernière et la plus désastreuse entreprise du règne de Napoléon III.
A la nouvelle de la honteuse capitulation de Sedan, le Corps législatif se réunit le 4 septembre, à une heure du matin. M. Jules Favre, comme chef de la gauche, demanda alors la déchéance de Napoléon III et la nomination d'une commission de gouvernement chargée de résister à l'invasion. Ce jour même, à trois heures de l'après-midi, la salle des séances était envahie par la garde nationale et, aux acclamations de Paris tout entier, l'Empire renversé faisait place à la République.
M. Jules Favre et les députés de Paris furent alors appelés au périlleux, à l’écrasant honneur de constituer le gouvernement de la défense nationale. Fatalement inspiré, il céda la présidence du gouvernement au général Trochu, prit la vice-présidence et fut chargé du portefeuille des affaires étrangères. Deux jours après, le 6 septembre, il adressait aux agents diplomatiques une circulaire au mâle et fier langage, dont l'effet fut immense, et dans laquelle se trouvaient ces paroles mémorables : « Prêts à tout, nous envisageons avec calme la situation qui nous est faite. Cette situation, je la précise en quelques mots. Je la soumets au jugement de mon pays et de l'Europe. Nous avons hautement condamné la guerre, et, protestant de notre respect pour le droit des peuples, nous avons demandé qu'on laissât l'Allemagne maîtresse de ses destinées. Nous voulions que la liberté fût à la fois notre lien commun et notre commun bouclier ; nous étions convaincus que ces forces morales assuraient à jamais le maintien de la paix. Mais, comme sanction, nous réclamions une arme pour chaque citoyen, une organisation civique, des chefs élus : alors nous demeurions inexpugnables sur notre sol. Le gouvernement impérial, qui avait depuis longtemps séparé ses intérêts de ceux du pays, a repoussé cette politique. Nous la reprenons, avec l'espoir qu'instruite par l'expérience, la France aura la sagesse de la pratiquer. De son côté, le roi de Prusse a déclaré qu'il faisait la guerre, non à la France, mais à la dynastie impériale. La dynastie est à terre. La France libre se lève. Le roi de Prusse veut-il continuer une lutte impie qui lui sera aussi funeste qu'à nous ? Veut-il donner au monde du XIXe siècle le spectacle de deux nations qui s'entre-détruisent, et qui, oublieuses de l'humanité, de la raison, de la science, accumulent les ruines et les cadavres ? Libre à lui ; qu'il assume cette responsabilité devant le monde et devant l'histoire. Si c'est un défi, nous l'acceptons. Nous ne céderons ni un pouce de notre territoire ni une pierre de nos forteresses. Une paix honteuse serait une guerre d'extermination à courte échéance. » Lorsque M. Jules Favre écrivait ces lignes, ce programme, il avait la conviction que la France, débarrassée de l'empire, rendue à elle-même, retrouverait, pour combattre l'invasion, l'indomptable énergie qu'elle avait montrée en 1792. C'est donc à tort qu'après la funeste issue de la guerre, on a reproché au vice-président du gouvernement de la défense nationale d'avoir tenu un langage auquel les événements devaient donner un si cruel démenti. Dans la terrible situation où l'empire, seul responsable de la guerre, avait mis le pays, il importait au plus haut point de relever les âmes et les courages. Eh bien ! c’est incontestablement ce que faisait M. Jules Favre, lorsqu'il disait encore dans la circulaire du 17 septembre, au sujet de la convocation d'une Constituante : « Ce n'est pas notre autorité d'un jour, c'est la France immortelle se levant devant la Prusse ; c'est la France dégagée du linceul de l'empire, libre, généreuse, prête à s'immoler pour le droit et la liberté, désavouant toute politique de conquête, toute propagande violente, n'ayant pas d'autre ambition que de rester maîtresse d'elle-même et de travailler fraternellement avec ses voisins aux progrès de la civilisation ; c'est la France rendue à sa libre action, qui demande immédiatement la cessation de la guerre, mais en préférant mille fois des désastres au déshonneur. »
Ce langage est magnifique de logique et surtout de patriotisme. Certainement, M. J. Favre était pénétré de ces idées, lorsqu'il résolut de se rendre auprès de M. de Bismark et de tenter de mettre fin à l'effusion du sang en proposant de traiter sur les bases d'une indemnité pécuniaire. Le 18 et le 19 septembre, il eut avec le ministre du roi Guillaume, dans le château de Ferrières, plusieurs entrevues dans lesquelles l'homme d'Etat prussien révéla dans toute leur brutalité ses projets d'extorsion. Non seulement il exigeait, pour conclure la paix avec une assemblée nationale convoquée ad hoc, la cession de l'Alsace et de divers autres territoires, mais encore il demandait, pour accorder un simple armistice, qu'on le mît en possession de Strasbourg, de Toul, de Phalsbourg et d'un fort dominant Paris. Le 27, M. Jules Favre publiait dans un rapport le résultat de son entrevue, et le gouvernement de la défense rapportait son décret sur la convocation d'une assemblée, et appelait le pays à la guerre à outrance.
Au moment de l'entrevue de Ferrières, l'investissement de Paris s'achevait, et le gouvernement dont M. Jules Favre faisait partie venait de commettre une de ses premières fautes. Il avait décidé que la plus grande partie de ses membres, y compris le ministre de la guerre, resteraient dans la capitale, et pour organiser la défense en province , il avait envoyé à Tours un vieillard, un avocat, M. Crémieux, dont l'incapacité en pareille matière était absolue. A cette heure de crise terrible, ce qu'il fallait à la France, c'était le génie organisateur d'un Carnot, l'énergie républicaine des Hoche et des Marceau, des masses armées prêtes à vaincre ou à mourir, et tout cela manquait à la fois. Lorsque, le 6 octobre, M. Gambetta quitta Paris pour aller suppléer à l'insuffisance de M. Crémieux, M. Jules Favre se chargea par intérim du ministère de l'intérieur, dont l'action ne dépassait pas l'enceinte de la capitale. Au 31 octobre, il se trouva pendant quelques heures au pouvoir des insurgés, à l'Hôtel de ville, et il essaya vainement de se faire entendre. Après le vote du 3 novembre, qui confirma les pouvoirs du gouvernement de la défense, et le résultat négatif de la mission de M. Thiers pour amener des négociations de paix provoquées par l'Angleterre et les puissances neutres (6 novembre 1870), M. Jules Favre ne joua plus qu'un rôle secondaire. Toutefois il attira encore sur lui l'attention publique par la circulaire du 12 janvier 1871, relative aux négociations engagées sur la révision des traités de 1856, révision ayant, comme on le sait, pour objet d'effacer d’un trait de plume, au bénéfice de la Russie, les résultats obtenus par la guerre d'Orient.
Un laisser-passer lui ayant été offert pour assister aux conférences de Londres, le ministre des affaires étrangères refusa de quitter son poste pour aller débattre des questions qui intéressaient surtout l'Angleterre, en un moment où la France était tout entière absorbée par la défense de son territoire. Depuis lors, il garda le silence. En ce moment, en effet, il ne s'agissait plus que d'une chose : débloquer Paris, agir avec la dernière vigueur, et tous les regards étaient portés vers le principal acteur de ce grand drame, le général Trochu, en qui, hélas ! l’on avait confiance encore. Mais pendant qu'on attendait d'heure en heure que le chef du gouvernement mit à exécution son plan tant annoncé, la situation de Paris s'empirait, et bientôt les vivres allaient manquer. Gambetta pressait le gouvernement de Paris d'agir, l'accusait de manquer d'énergie et demandait à Jules Favre de provoquer le remplacement de Trochu.
Dans une réponse à Gambetta datée du 21 janvier 1871, M. Jules Favre s'est attaché à dégager sa responsabilité en ce qui touche l'action militaire. « Le général Trochu, dit-il, ne veut se retirer que devant un général qui croira possible une nouvelle action à laquelle il se refuse. Voici un mois que Picard et moi avons constamment demandé qu'il fût remplacé... La majorité du conseil n'a pas trouvé un général qui, dans sa pensée, valût le général Trochu. J'ai constamment été de l'avis contraire. Mais devais-je, sur une question de cette nature, donner ma démission ? Je n'aurais pas hésité si un général s'était présenté à moi et m'eût fait entendre une seule parole capable de m'inspirer une confiance quelconque. N'ayant autour de moi que des hommes découragés, ayant néanmoins sans cesse opiné pour le remplacement du général Trochu, je ne pouvais faire un éclat, provoquer peut-être une sédition pour donner le commandement à un officier qui n'aurait amené aucun changement réel dans l'état des choses. C'est ainsi que nous nous sommes avancés jusqu'au bord de l'abîme... Quant à nous, nous sommes dans une situation terrible... Nous n'avons plus que dix jours de pain, et Dieu veuille encore qu'il n'y ait pas quelque mécompte. »
En ce moment, en effet, la situation était devenue désespérée, et le conseil des généraux réuni venait de déclarer que toute résistance était impossible. Ce fut alors que M. Jules Favre reçut de ses collègues du gouvernement la cruelle mission de se rendre à Versailles et de négocier la capitulation de Paris. Deux jours après, le 28 février, le ministre des affaires étrangères apprenait à la France et à Paris, frappés de stupeur, qu'il venait de signer le jour même les conditions de la capitulation de Paris, qu'un armistice de vingt et un jours était convenu et que les électeurs étaient convoqués, le 8 février, à l'effet de nommer une Assemblée nationale.
Tous les forts de la capitale livrés aux Prussiens, une contribution de guerre de 200 millions devant être payée par la ville avant le quinzième jour de l'armistice, la ligne et la garde mobile prisonnières de guerre, tels étaient les termes de cette capitulation désastreuse. Tout ce que M. Jules Favre avait pu obtenir, c'était que la garde nationale conservât ses armes pour le maintien de l'ordre ; et cet adoucissement à l'amertume d'un pareil acte, il devait le déplorer lui-même et en « demander pardon à Dieu et aux hommes. »
Aux élections du 8 février, M. Jules Favre fut élu député dans six départements. Le 13, il était à Bordeaux et déposait entre les mains des représentants du pays les pouvoirs du gouvernement de la défense nationale. Le soir même, il partait pour Versailles afin d'y négocier une prolongation d'armistice devenue nécessaire, et, le 18, M. Thiers, devenu chef du pouvoir exécutif, le maintenait dans son poste de ministre des affaires étrangères, où il ne resta, selon ses propres expressions, que « pour assister M. Thiers dans la tâche cruelle dont il acceptait la responsabilité avec une admirable et patriotique abnégation. » Ce jour même, M. de Chaudordy apprit à M. Favre que le pape était sur le point de quitter Rome et demandait à venir en France. Le ministre fit répondre sur-le-champ à Pie IX que, tout en restant, en ce qui le concernait, l'adversaire du pouvoir temporel, le gouvernement était prêt à le recevoir, mais qu'il le suppliait de patienter encore.
Après avoir obtenu une prolongation de l'armistice et pris part avec M. Thiers aux négociations qui eurent lieu à Versailles pour déterminer les conditions préliminaires de paix imposées par la Prusse (26 février), M. Jules Favre fut particulièrement chargé de régler avec les plénipotentiaires prussiens les questions de détails, qui devaient être vidées avant la conclusion du traité définitif. Ces négociations, si délicates et si laborieuses par suite des exigences d'un implacable vainqueur, se prolongèrent jusqu'au 10 mai 1871, jour où M. J. Favre signa à Francfort ce traité à jamais néfaste qui nous enlevait deux provinces et devait laisser en nos cœurs une blessure incurable. Depuis cette époque, le ministre des affaires étrangères, pris d'une lassitude profonde, dépopularisé, attaqué sans trêve ni merci, se tint en quelque sorte à l'écart et se fit rarement entendre dans les débats de l'Assemblée. Lorsque le mouvement communaliste de Paris fut vaincu, il adressa, le 7 juin, aux agents diplomatiques de la République une remarquable circulaire dans laquelle il s'attacha à expliquer les causes politiques et morales des terribles événements qui venaient de s'accomplir et à formuler un énergique réquisitoire contre l'Internationale. « Introduire dans les lois les sévérités que réclament les nécessités sociales et appliquer ces lois sans faiblesse, c'est, dit-il en terminant, une nouveauté à laquelle il faut que la France se résigne ; c'est pour elle une affaire de salut. Mais elle serait imprudente et coupable si, en même temps, elle ne travaillait pas énergiquement à relever la moralité publique par une saine et forte éducation, par un régime économique libéral, par un amour éclairé de la justice, par la simplicité, la modération, la liberté. » La discussion qui eut lieu le 22 juillet 1871 à l'Assemblée nationale sur la pétition des évêques, demandant l'intervention du gouvernement en faveur du rétablissement du pouvoir temporel du pape, fournit à M. Jules Favre un prétexte pour sortir du ministère et du gouvernement. La majorité de l'Assemblée s'étant prononcée pour le renvoi de la pétition au ministre des affaires étrangères, celui-ci vota pour l'ordre du jour pur et simple, donna irrévocablement sa démission et fut remplacé, le 2 août suivant, par M. de Remusat.
Après avoir épuisé la coupe des amertumes politiques, il était réservé à M. Jules Favre d'être frappé dans ses plus chères, dans ses plus intimes affections ; et ce fut un ami de vingt ans qui se chargea de lui porter ce dernier coup. M. Laluyé, ancien avoué à la cour de Paris, devenu le voisin et le confident de M. Favre, rompit avec lui à propos d'une question d'intérêt futile, et des procès qui s'ensuivirent rendirent la rupture irrémédiable. Pendant la Commune, l'ancien avoué, par un procédé difficile à qualifier, n'hésita point à faire publier dans le Vengeur, journal de Félix Pyat, des secrets de famille que l'illustre avocat lui avait confiés , et à produire contre lui les accusations les plus odieuses. Après l'entrée des troupes de Versailles à Paris, M. Laluyé, dont les relations avec Millière et autres chefs de la Commune étaient notoires, ayant été arrêté pour ce fait à Rueil, accusa dans les journaux M. Favre de l'avoir fait arrêter arbitrairement et illégalement. En présence de cette nouvelle attaque, l'ancien ministre des affaires étrangères ne crut pas pouvoir garder plus longtemps le silence et poursuivit son accusateur en diffamation. Le 7 septembre 1871, à la suite de débats pendant lesquels M. Favre fit avec une éloquence émue la confession, moins douloureuse encore pour lui-même que pour les êtres qui lui sont chers, de sa vie la plus intime, et fut amené à révéler au public la situation extralégale des enfants dont il est le père, M. Laluyé fut condamné par le jury à un an de prison et à 1,000 fr. d'amende.
Quelle est la part de responsabilité qui incombe à M. Jules Favre dans les sombres événements qui ont amené la fin du gouvernement de la défense nationale ? L'heure n'est point venue, il nous semble, de porter à cet égard un jugement définitif, car la lumière est loin encore d'être faite. Toutefois, nous pensons que la majorité du public a jugé, avec une sévérité excessive, avec une injuste partialité, la conduite du vice-président du gouvernement de la défense. Que M. Jules Favre ait manqué d'énergie, ou se soit bercé d'illusions, c'est possible. Quoi qu'il en soit, c'est évidemment au général Trochu, qui s'était chargé de défendre Paris, qui a persisté à vouloir conserver la direction des opérations militaires lorsque, dès le début, il jugeait la résistance à outrance une héroïque folie, c'est au général Trochu que revient à peu près entière la responsabilité d'une capitulation qui mit le comble à nos malheurs. Mais, hâtons-nous de le dire et ne l'oublions jamais, le grand coupable, le véritable auteur de tous nos désastres ne se trouve point, comme des intéressés voudraient le faire croire au peuple, parmi les hommes du 4 septembre. Le vrai coupable, c'est l'homme qui nous a jetés follement et de la façon la plus inepte dans cette guerre terrible ; c'est l'homme de Sedan, c'est celui qui, par vingt années de despotisme, avait étouffé dans la généralité des âmes les vertus viriles qui seules, à l'heure du péril, pouvaient nous sauver.
On doit à M. Jules Favre : De la coalition des chefs d'atelier de Lyon (1833) ; Anathème (1833) ; Sixième procès du Précurseur (1833) ; Affaire Ladvocat et Boullenois (1837) ; la Liberté de la presse (1849) ; Discours du bâtonnat ; Défense de Félix Orsini (1866) ; Rome et la République française (1871) ; le Gouvernement de la défense nationale (1871, in-8°), ouvrage d'un haut intérêt, écrit avec beaucoup de convenance et de modération, En 1868,il fut un des fondateurs de l'Electeur libre, journal hebdomadaire. Littérateur à ses moments perdus, il commença, en 1837, la publication d'une Biographie contemporaine, dont il ne parut que deux livraisons, et fonda, en 1840, avec George Sand et M. Anselme Petetin, un journal quotidien, la Mode, dont l'existence fut éphémère. Enfin, il fit jouer chez lui, à huis clos, en 1865, un proverbe de sa composition, le Trait d'union, et il a publié sans nom d'auteur, il y a quelques années, un volume en vers, intitulé (…illisible), qui n'a été distribué qu'aux intimes.



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