|
|


Ci-dessous, un article extrait du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle :
GRÉVY (François-Paul-Jules), homme politique et jurisconsulte, né à Mont-sous-Vaudrez (Jura) le 15 août 1813. Il sortait du collège lorsque la révolution de 1830 éclata, et il est probable que c'est par erreur que certaines biographies le font figurer à l'attaque de la caserne Babylone. Après avoir fait son droit, il fut reçu avocat et conquit une place honorable au barreau de Paris. Talent grave et même sévère, ayant horreur de la phrase et de la déclamation, il n'est d'ailleurs arrivé que lentement à la renommée, ne recherchant ni les succès bruyants ni les causes à éclat. Bien que ses opinions républicaines fussent connues, il se borna à défendre plusieurs de ses coreligionnaires politiques devant les tribunaux, et ne prit aucune part aux luttes actives du parti. Cela tint, sans doute, à ce qu'il s’était élevé aux idées républicaines, moins par entraînement de passion que par la réflexion et par l'étude, et qu'il était bien plus un homme de théorie que d'action. Homme sincère et convaincu, M. Grévy ne dépassa d'ailleurs jamais un certain niveau politique ; il appartenait au groupe dont le National était l'organe ; du moins il était dans cette nuance un peu pâle. Lors de la révolution de Février, il fut nommé commissaire de la République pour le département du Jura. Il remplit ces fonctions difficiles avec autant d'intelligence que de modération, et sut faire accepter et aimer la République par toutes les classes de la population. « Je ne veux pas, disait-il, que la République fasse peur. » Ces paroles devinrent sa règle de conduite, et il se concilia si complètement les esprits, que, lors des élections à l'Assemblée constituante, il fut nommé représentant du peuple par la presque unanimité des suffrages.
Membre de la commission faisant les fonctions de conseil d'Etat, il fut aussi l'un des vice-présidents de l'Assemblée, et rendit de grands services par ses connaissances, son zèle exempt d'apparat, son esprit net et pratique. Il votait avec la gauche républicaine, et il a soutenu dans l'Assemblée deux luttes mémorables, à l'une desquelles son nom est resté attaché.
Le comité de constitution, présidé par Cormenin, avait eu la malheureuse idée de transplanter chez nous l'institution du président de la République, que repoussait la démocratie radicale, mais à laquelle les républicains modérés étaient fort attachés. Bien qu'appartenant à ce dernier groupe, Grévy comprit le danger d'une telle fonction dans un pays à traditions monarchiques, et qui n'a qu'à choisir entre les prétendants. Il proposa donc, dans un amendement resté célèbre sous le nom d'amendement Grévy, d'éliminer le président de la République, fonctionnaire aussi dangereux pour la liberté qu'inutile à la direction des affaires. Voici les articles qu'il proposait d'inscrire dans la constitution, à la place de ceux qui consacraient l'institution de la présidence :
« L'Assemblée nationale délègue le pouvoir exécutif à un citoyen, qui reçoit le titre de président du conseil des ministres.
Le président du conseil des ministres est nommé par l'Assemblée nationale au scrutin secret et à la majorité absolue des suffrages.
Le président du conseil est élu pour un temps illimité ; il est toujours révocable. »
On comprend quels changements l'adoption de cet amendement eût apportés dans la situation politique de la France. M. Grévy le défendit avec sa netteté habituelle, avec sa forte et sobre dialectique, mais sans parvenir à le faire adopter. « Le seul fait de l'élection populaire, dit-il, donnera au président de la République une force excessive. Oubliez-vous que ce sont les élections de l'an X qui ont donné à Bonaparte la force de relever le trône et de s'y asseoir ? Voilà le pouvoir que vous élevez, et vous dites que vous voulez fonder une république ! Que feriez-vous de plus si vous vouliez, sous un nom différent, restaurer la monarchie ? » Ces prévisions si sages paraissent réellement prophétiques, quand on les rapproche des événements. La Montagne et l'extrême gauche appuyèrent l'amendement ; mais les républicains modérés et surtout les dynastiques de toute nuance le repoussèrent obstinément, les premiers par esprit de système, les autres par calcul, parce qu'ils voyaient dans la dignité présidentielle un retour aux formes monarchiques, une espérance d'avenir pour leur parti.
Lors de la discussion de la proposition Rateau, qui avait pour objet la dissolution de l'Assemblée constituante avant le vote des lois organiques, Grévy, nommé rapporteur, proposa le rejet de la proposition et soutint son opinion avec une grande force, en montrant clairement que les vues de la réaction étaient de faire nommer une Assemblée nouvelle sous l'impression de l'élection de Louis
Bonaparte à la présidence. Ainsi, dans deux circonstances essentielles, il s'était prononcé avec autant de prévoyance politique que de raison.
Réélu à l'Assemblée législative, il combattit à la fois la politique de l'Elysée et la coalition monarchique de la Chambre, parla et vota contre toutes les mesures réactionnaires, expédition de Rome, lois sur la presse, sur le droit de réunion, sur l'état de siège, loi du 31 mai, révision de la constitution ; enfin, il vota pour la proposition des questeurs, qui avait pour but de garantir la représentation nationale contre l'éventualité d'un coup d'Etat, en plaçant une force armée dans la main de l'Assemblée.
Le crime du 2 décembre accompli, Grévy se retira de la scène politique, comme il convenait à un homme de son caractère et de son opinion. Il rentra au barreau, et s'isola dans sa profession d'avocat, toujours ferme dans sa foi politique, invariablement fidèle à son principe, mais dédaigneux de l'action, ou peut-être trop douloureusement impressionné d'avoir vu s'accomplir les événements qu'il avait si bien prévus. Toutefois, au mois d'août 1868, une élection partielle pour le Corps législatif ayant eu lieu dans la deuxième circonscription du Jura, M. Grévy, vivement sollicité par ses amis, consentit enfin à rentrer dans la vie politique active. Il se présenta comme candidat démocratique, et, malgré tous les efforts de l'administration, 22,000 suffrages contre 10,000 donnés au candidat officiel l'envoyèrent siéger à la Chambre. Cette nomination fut regardée avec raison comme une énergique protestation contre les agissements de l'Empire autoritaire, et on s'en émut vivement aux Tuileries. En même temps, pour ajouter un nouvel éclat à cette manifestation de l'opinion, le barreau de Paris s'empressait de nommer M. Grévy bâtonnier de l'ordre.
En arrivant à la Chambre, le représentant du Jura se montra tel qu'on l'avait connu jadis, plein d'énergie et de modération. Par l'invincible fermeté de ses opinions républicaines, par l'austérité de son caractère, par sa clairvoyance politique bien connue, il eut au Corps législatif une situation toute particulière. A plusieurs reprises, il prit la parole, et chaque fois son langage vigoureux et simple, à l'argumentation solide et nerveuse, trouva, même parmi ses adversaires, des auditeurs attentifs. Lors des élections générales de 1869, il fut réélu presque à l'unanimité dans le Jura. Pendant les sessions qui suivirent, il prononça encore plusieurs discours, notamment au sujet de la pétition par laquelle les d'Orléans demandaient le rappel des lois de bannissement qui les frappaient.
Le 4 septembre 1870, quand l'Assemblée eut cesse de vivre, M. Grévy rallia, le soir, un certain nombre de députés dans la salle à manger de la présidence, et s'associa à leur protestation. Un des huit députés délégués à l'Hôtel de ville, il s'y rendit avec ses collègues ; mais déjà un gouvernement provisoire s'y était installé. Lors des élections du 8 février 1871, il fut élu par deux départements, les Bouches-du-Rhône et le Jura. Il opta pour ce dernier. S'adressant à ses mandataires, il leur résumait ainsi son programme : « La république toujours ; la paix, sauf revanche, par tous les moyens acceptables. » La Chambre, lorsqu'elle constitua son bureau définitif le 16 février, nomma, presque à l'unanimité, par 519 voix sur 536 votants, M. Grévy pour son président. Le jour même, ce dernier présentait à l'Assemblée, de concert avec M. Dufaure, une proposition ayant pour objet de faire nommer, par les députés, M. Thiers comme chef du pouvoir exécutif de la république française. Cette proposition fut adoptée, le 17, par une immense majorité, de sorte qu'au bout de vingt-trois ans, M. Grévy put voir, avec un légitime orgueil, la France se rallier à son fumeux amendement à la constitution de 1848. Depuis lors, le représentant du Jura n'a cessé de présider l'Assemblée nationale avec un esprit d'équité, avec une dignité, qui lui ont concilié les sympathies de tous. Le 23 mai 1871, M. Guizot, ayant voulu exposer publiquement ses idées sur les difficultés de la situation, ne crut pouvoir mieux faire qu'en adressant sa lettre à M. Grévy. « Vous maintenez, lui dit-il, dans l'Assemblée nationale, au profit de tous ses membres, quelles que soient leurs opinions, la liberté et l'ordre que la France aspire à voir régner partout dans son sein. J'ai confiance dans votre patriotisme, et je me permets de vous adresser les inquiétudes et les espérances du mien, comme au premier citoyen de la France libre, et appelée à régler, selon le droit et ses légitimes intérêts, ses propres destinées. »
Elevé au milieu des mœurs les plus fortes et les plus pures, dans l'habitude du travail, M. Grévy se montra, des son extrême jeunesse, laborieux, énergique, d'une imagination peu vive, mais d'une grande sagacité d'esprit. Un peu rustique de manières, et de vie très austère, ennemi juré des phrases et du vide, impitoyable creveur d'outres, il se distingue surtout par son argumentation solide, par sa logique serrée. Ce n'est point un homme du monde : quand il a travaillé sept ou huit heures avec une puissance merveilleuse d'effort intellectuel, il va faire, avec quelques amis, une partie de dominos ou de billard, et ne tient aucun compte du cant.
Un de ses confrères du barreau. M. Laurier, l'appréciant comme avocat, a tracé de lui un portrait dont nous citerons quelques traits :
« …A la barre, il est un redoutable adversaire, précis, serré, sans faconde, professant et pratiquant l'horreur de la phrase. Il plaide avec une simplicité extraordinaire, sans faste, presque sans bruit, comme un homme qui ne s'attache qu'au raisonnement et ne fait aucun cas du reste. Il parle d'une voix claire, nette, peut-être un peu molle, contraste singulier avec le nerf de sa dialectique ; mais, sous cette parole négligée et comme flottante, on sent bien vite une argumentation de premier ordre. Incapable d'ailleurs d'employer un moyen, non pas mauvais, mais douteux, préoccupé non de séduire, mais de convaincre, il plaît néanmoins malgré lui par une espèce de bonhomie ronde et malicieuse en même temps, qui donne à sa logique une saveur particulière, et fait de lui une sorte de Phocion légèrement teinté de Franklin. »
- Son frère, M. Albert GRÉVY, exerce comme lui la profession d'avocat. Bâtonnier de son ordre au barreau de Besançon, il s'est fait connaître dans cette ville par ses talents oratoires et par ses opinions républicaines. Elu député du Doubs, aux élections du 8 février 1871, il est un des membres distingués de la gauche républicaine.