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- Grand dictionnaire universel du XIXe siècle :
LAFFITTE (Jacques), financier et homme d'Etat français, né à Bayonne le 24 octobre 1767, mort à Paris le 26 mai 1844. Il était fils d'un maître charpentier, père de dix enfants. D'abord clerc de notaire, il vint à Paris en 1788 et entra comme teneur de livres, dans la maison de banque Perregaux. On raconte que, lorsqu'il alla demander un emploi à ce banquier, il fut d'abord éconduit. Comme, il traversait la cour de l'hôtel, il aperçut à terre une épingle, qu'il s'empressa de ramasser. Perregaux vit le jeune homme piquer avec soin cette épingle au dedans de son habit, fut frappé de cette preuve d'ordre et d'économie, le rappela et lui donna l'emploi qu'il lui avait refusé. Charmé, de son intelligence, de son esprit net et sagace, de son caractère vif et franc et de sa probité, Perrégaux conçut autant d'estime que d'affection pour son employé. En 1790, ses appointements furent portés à 1,000 écus. « Le jour où on me l'annonça, a dit plus tard Laffitte, je crus posséder les mines du Pérou. » Perregaux ne tarda point à lui donner une part d'intérêt dans sa maison; il le prit pour associé en 1800, puis le choisit pour son exécuteur testamentaire et son successeur. La capacité de Laffitte, la franchise de son caractère, son noble désintéressement le firent bientôt distinguer parmi ses confrères. Régent de la Banque de France en 1809, président du tribunal de commerce de la Seine en 1813, il fut nommé, par le gouvernement provisoire, le 25 avril 1814, gouverneur de la Banque. Les temps étaient difficiles : avec un désintéressement bien rare, il refusa les 100,000 francs attachés à cette place.
Louis XVIII, pendant la première Restauration, par une prévision digne de remarque, lui confia ses économies et celles de sa famille. Le 20 mars 1815, elles s'élevaient à 6 millions : il les remit, le jour même, au monarque contraint de regagner encore une fois le chemin de l'exil. Le duc d'Orléans, lui aussi, obligé de fuir, cherchait à négocier 1.000.000 francs de valeurs plus ou moins chanceuses. Pressé par les circonstances, il les offrait vainement à 20 pour 100 de perte. Laffitte les lui prit au pair : premier service rendu à un prince qui devait se montrer si ingrat. Nommé à la Chambre des représentants pendant les Cent-Jours, il prit peu de part aux travaux de cette Assemblée. Napoléon, après Waterloo, va s'expatrier à son tour. Il dépose aussi les débris de sa fortune dans les mains de Laffitte, qui veut lui donner un récépissé. L'empereur le refuse en lui disant : « Je vous connais, monsieur Laffitte : je sais que vous n'aimiez point mon gouvernement, mais je vous tiens pour un honnête homme. » II s'agissait d'une somme de 5 millions, qui fut restituée plus tard aux exécuteurs testamentaires du captif de Sainte-Hélène. La seconde invasion eut des suites cruelles pour la France. Pour éviter le sac de Paris par les forces étrangères, on avait stipulé que le reste de nos soldats se retirerait derrière la Loire; mais ils refusaient, voulant tenter un dernier combat ; d'ailleurs, ils réclamaient leur solde. Il fallait 2 millions, et le Trésor était vide. On parlait d'un emprunt forcé à la Banque. Le Crédit en eût reçu un fâcheux contre-coup : Laffitte préféra avancer la somme sur sa propre caisse. Les alliés entrent dans la capitale : embarras bien, plus grave. Blücher est à l'Hôtel de ville : il menace d'y mettre le feu et de livrer Paris au pillage si on ne lui compte sur l'heure 600,000 francs, premier terme de la contribution de guerre consentie. Il retient les principaux banquiers prisonniers chez eux, dans la nuit du 10 au 11 juillet. Le matin, Laffitte obtint de sortir sur parole. Il court auprès de Talleyrand, qui, lui-même, fit prévenir le roi de Prusse. Les banquiers ne cessèrent d'être gardés à vue que dans la journée. Laffitte, que Blücher avait menacé de le faire transporter dans la citadelle de Grandenz, reçut d'Alexandre des grenadiers de sa garde pour le protéger. Il fallait payer, enfin. On ouvrit une souscription dans les plus fortes maisons de banque. Celle-ci donne 1.000 francs, celle-là 500 francs, une autre même 150 francs. Laflitte, indigné, déchire la liste et compte lui seul la somme entière.
A partir de 1816, il ne cessa de siéger à la Chambre, comme député de Paris, dans les rangs de l'opposition. Défenseur sincère de la liberté, toujours prêt à flétrir les actes arbitraires du pouvoir, il se laissait plutôt guider par l'intérêt public qu'il n'obéissait a l'esprit de système. C'est ainsi qu'en 1818 il fournit 5 millions pour arrêter une crise désastreuse qui menaçait la place de Paris, et, en 1821, au risque de déplaire à ses amis politiques, il ne craignit pas d'appuyer le ministère Villele dans la question de la conversion des rentes 5 pour 100 en 3 pour 100. La dissolution de la garde nationale, eu 1827, vint lui offrir l'occasion de se relever d'une manière éclatante dans l'opinion des libéraux : il eut le courage de proposer la mise en accusation des ministres, sans se laisser intimider par les clameurs de la majorité de la Chambre. Possesseur d'une immense fortune, il en faisait le plus noble usage, secourant les malheureux, protégeant l'industrie et les arts, donnant à celui-ci le moyen de faire valoir son talent, relevant celui-là de sa détresse, toujours délicat, toujours grand dans sa générosité. Il payait les dettes du général Foy, ruiné par des jeux de Bourse, fournissait à Chateaubriand lui-même le moyen de désintéresser ses créanciers au moment de son départ pour l'ambassade de Rome. Ses obligés étaient innombrables; il en avait dans toutes les classes.
La popularité dont il jouissait lui permit d'exercer une influence prépondérante sur la marche de la révolution de juillet 1830. Le premier jour, le 27, il était encore indécis : une députation des élèves de l'Ecole polytechnique vint inutilement frapper à sa porte. Le lendemain, il tente, avec Casimir Périer, Mauguin, Lobau et Gérard, une démarche auprès de Marmont pour faire cesser l'effusion du sang, retirer les ordonnances et changer le ministère, démarche sans résultat, après laquelle il se jeta dans le mouvement corps et biens, selon ses expressions. Son hôtel devint le quartier général de la révolution. Là se réunirent les députés de l'opposition les plus hardis, d'abord seulement au nombre de 50 ; de là partaient tous les ordres. Les péripéties du combat produisirent plus d'une panique : Laffitte resta constamment calme et résolu, présidant à toutes les décisions. Quand d'Argout vint, le 29, proposer des accommodements au nom de Charles X, il lui lit cette réponse devenue fameuse : II est trop tard ! Quel parti allait-on prendre ? Celui de Laffitte était, depuis longtemps arrêté. Le duc d'Orléans lui paraissait la meilleure solution : on garantissait ainsi, pensait-il, les intérêts de la liberté et ceux de l'ordre. Il mit à vaincre les répugnances et à lever les obstacles toutes les ressources de sa popularité, toutes les séductions de son esprit, et il ne recula pas même devant des moyens que l'on a justement qualifiés du nom d'escamotage (v. -JUILLET 1830). Il lui fallait lutter aussi contre la feinte hésitation du prince. Le 29, dans la soirée, il lui lit dire de choisir entre une couronne et un passe-port. Le duc d'Orléans prit la couronne. C'est sous la présidence de Laffitte que les députés, réunis au palais Bourbon le 6 août, déclarèrent le trône vacant et l'offrirent, avec le titre de roi des Français, au duc d'Orléans, qui, sous le nom de Louis-Philippe, prêta serinent à la charte le 9 août.
Nommé d'abord ministre sans portefeuille, Laffitte accepta le ministère des finances et la présidence, du conseil, le 3 novembre 1830. Le prestige de son nom sur les masses servit à surmonter les premières difficultés; mais il ne tarda pas à s'aliéner a la fois la gauche de la Chambre, qui le trouvait trop tiède, trop peu progressif, et la droite, qui le trouvait trop prêt à céder à l'esprit révolutionnaire. La loi qu'il présenta sur la presse, la loi électorale, qui exigeait un cens de 300 francs, la demande d'une liste civile de 18 millions, l'entrée au ministère d'hommes tels que de Montalivet et d'Argout provoquèrent les plus vives critiques de la part des républicains et des libéraux. La cour, qui l'avait flatté tant qu'elle avait eu besoin de lui pour établir la monarchie nouvelle, se tourna contre lui dès qu'elle crut pouvoir se passer de ses services, et on ne lui épargna plus les humiliations. Par exemple, on lui cacha une dépêche annonçant l'entrée des Autrichiens dans la Romagne, au mépris du principe de non-intervention, proclamé par lui à la tribune: Quand il l'apprit, il remit son portefeuille (13 mars 183l).
Laffitte, en sortant du pouvoir, n'avait pas perdu seulement ses illusions, mais encore sa fortune, ébréchée par ses largesses pendant la lutte révolutionnaire, anéantie par la crise financière qui en avait été la suite. Déjà, il avait vendu au roi, pour 10 millions, la forêt de Breteuil (octobre 1830); il se défit également de Maisons-Laffitte, et ce n'est que grâce à une souscription nationale qu'il put conserver son hôtel à Paris. Sa liquidation terminée, il lui resta quelques millions, et il fonda, en 1837, un comptoir d'escompte destiné à soutenir le commerce et l'industrie de la capitale. A sa sortie du ministère, il avait pris place, à la Chambre, dans les rangs de l'opposition radicale, dont il ne cessa depuis lors de faire partie jusqu'à, sa mort, comme député de Bayonne, puis de Paris et de Rouen. Il signa, en 1832, le compte rendu de l'opposition, fit, lors de l'insurrection du 5 juin de la même année, partie d'une députation qui demanda au roi d'arrêter l'effusion du sang et de donner à son pouvoir des bases plus populaires, et il exprima à maintes reprises son regret d'avoir contribué à l'élévation de Louis-Philippe. On l'entendit un jour en demander pardon à Dieu et aux Hommes, en pleine tribune. Arago a dit, dans le discours prononcé, sur sa tombe : « Avant, que le mot pardon eût retenti à ses oreilles, la France avait absous Laffitte ; elle savait que, dans le cours d'une longue carrière, aucune idée ambitieuse ou intéressée ne pénétra dans l'âme de notre ami; que son cœur battit toujours vivement pour la liberté et l'honneur national, que ses déceptions dans la vie publique et privée prirent leur source dans une trop confiante bonté. » Ce jugement, la postérité l'a ratifié déjà. Si l'on éprouve un sentiment de tristesse à voir les suites cruelles des erreurs de certains hommes, on est tenté du moins de les absoudre quand il est démontré qu'il y a là une faute, et non un crime.
Laffitte venait de présider, comme doyen d'âge, à l'ouverture de la session des députés et avait prononcé un discours resté inachevé par suite des clameurs de la droite et des centres, lorsqu'il mourut presque subitement. Ses obsèques eurent lieu au milieu d'un concours de plus de 20,000 personnes. Homme d'un grand cœur, d'une excessive générosité, il n'avait cessé, pendant sa vie, de faire du bien et de rendre des services. Lorsqu'il mourut, on trouva dans ses papiers 7.200 dossiers contenant des commencements de poursuites qu'il avait ordonné d'interrompre. Tout le monde sait à quel point il se montra généreux envers Charles Nodier. Citons un trait moins connu, dans lequel Laffitte se montre tout entier. X, maréchal, des logis de cavalerie, qui venait de toucher 5.400 francs destinés à la solde de son régiment, entra, vers 1823, au Palais-Royal, à Paris, eut l'idée de tenter la fortune dans une maison de jeu et perdit la somme dont il était le détenteur. Désespéré, n'osant rentrer au quartier, il ne voyait devant lui que la mort pour échapper au déshonneur, lorsqu'il rencontra, par hasard, un de ses vieux amis, à qui il raconta ce qui venait de lui arriver. Celui-ci, sans fortune, cherchait en vain les moyens de tirer X de cette situation désespérée, lorsqu'il pensa tout à coup a Laffitte, qu'il connaissait peu, mais qui était du même pays que lui.
Une demi-heure après, ils se présentaient ensemble à son hôtel et étaient reçus par le riche banquier avec une cordialité, exempte de toute morgue, et si simple, qu'elle rendit plus facile à X l'aveu sincère et franc de ses torts. « En effet, dit Laffitte, ceci est grave, et 5.400 francs ne se trouvent pas aisément... Voyons, monsieur, si je vous les prête, quand pensez-vous pouvoir me les rendre ? - Monsieur !... - d'abord, quelles sont vos ressources ? - Hélas ! monsieur, je n'ai que ma décoration dont je puisse disposer; mais si vous voulez me sauver l'honneur, je vous jure de vous l'apporter fidèlement chaque année, jusqu'à ce que je me sois acquitté envers vous. - Eh ! eh ! ce sera bien long. Est-ce bien sûr encore ? - Je vous le jure. - Eh bien ! nous verrons. »
Quelques minutes après, on comptait à X 5.400 francs. En échange de cette somme, il signait un acte, garantie de sa parole. Il porta la somme au régiment, répara ainsi sa faute, et l'on ignora qu'il avait forfait à l'honneur.
Cinq mois après, X touchait sa décoration et apportait scrupuleusement ses 250 francs à Laffitte. « Ah ! dit celui-ci en le voyant entrer dans son cabinet, c'est vous. A la bonne heure, vous êtes un homme de parole. - Monsieur, voici la somme. - Que voulez-vous que je fasse de si peu ? Gardez cela....- Mais, monsieur... - Seulement, l'année prochaine, venez m'apporter 500 francs, - Je vous en prie, prenez toujours ceci, - Non, vous dis-je... je ne yeux pas... j'attends vos 500 francs dans un an. »
Un an s'était écoulé, et X, passé sous-lieutenant, se présentait de nouveau chez Laffitte ; il était porteur d'un billet de 500 francs.
« Allons, lui dit le banquier, décidément, vous êtes un honnête homme... Tiens, vous êtes officier, maintenant... C'est très-bien. - Monsieur, voici les 500 francs. - X, vous avez de l'honneur... gardez cet argent... Reprenez l'acte que vous avez souscrit. » Et il poursuivit en lui tendant la main : « Que la leçon vous profite !»
Laffitte avait marié sa fille au fils aîné du maréchal Ney, pour honorer la mémoire d'une des plus illustres victimes de la Restauration. Quant au titre de prince que portait son gendre, il en faisait bon marché : lui-même, s'honorant de son origine plébéienne, s'appelait, en plaisantant, prince du rabot.
M. Guizot a porté sur cet homme d'Etat le jugement suivant, jugement dans lequel on voit trop percer l'ancien adversaire politique :
« Homme d'affaires intelligent et hardi, causeur abondant et aimable, soigneux de plaire à tous ceux qui l'approchaient et bon pour tous ceux qui lui plaisaient, il était toujours prêt à comprendre et à obliger tout le monde. Quoique très-soumis, en définitive, aux influences révolutionnaires qui l'entouraient, il n'avait, pour son propre compte, point d'idées générales et arrêtées, point de parti pris et obstiné ; ni aristocrate ni démocrate, ni monarchique ni républicain, aimant le mouvement par instinct et pour son plaisir plutôt que dans quelque profond dessein, cherchant l'importance par vanité plus que par ambition, mêlant la fatuité au laisser-aller et l'impertinence à la bonté, vrai financier de grande comédie, engagé, dans la politique comme ses pareils de l'ancien régime l'étaient dans les goûts mondains et littéraires, voulant surtout être entouré, flatté, vanté, confiant dans son succès comme dans son mérite, auprès du roi comme auprès du peuple, dans les révolutions comme dans les spéculations, et traitant toutes choses, les affaires d'État comme les affaires d'argent, avec une légèreté présomptueuse qui se croyait capable de tout concilier, ne s'inquiétait guère des obstacles et ne prévoyait jamais les revers. »
Laffitte avait rédigé ses Mémoires, dont il se plaisait à lire des fragments, mais qui n'ont point été publiés. Il a fait paraître : Opinion sur le projet de loi relatif aux finances (Paris, 1817); Opinion sur le projet de loi relatif à la liberté de la presse (Paris, 1817); Discours prononcé le 12 mars 1818 (1818); Opinion sur le projet de loi de finances de 1822 (1822) ; Réflexions sur la réduction de la rente et sur l'état du crédit (1824); Laffitte, banquier à Paris, aux électeurs de. l'arrondissement de Vervins (1826); Dix millions de profits à garder ou un million d'intérêts à gagner (1832) ; J. Laffitte aux électeurs de Saint-Denis (1834) ; Note sur l'emprunt de 37 millions par le gouvernement du Texas (1841).
- Quelques liens à propos de Jacques Laffitte :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Laffitte
http://www.assembleenationale.fr/histoire/presidents/jacques_laffitte.asp
http://www.19e.org/personnages/france/L/lafitte.htm