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Revue politique et parlementaire du 10 septembre 1926 (source : gallica.bnf.fr) :
Aux termes de l'article 99 du Traité de Versailles, le territoire de Memel a été détaché de la Prusse Orientale et placé sous la souveraineté des principales puissances alliées et associées.
Ce territoire, qui comprend 160.000 habitants, s'étend en longueur sur 150 km, en largeur sur 20, et a une superficie de 2.450 km. carrés est, au point de vue ethnique, moitié polonais et moitié lithuanien.
Au lendemain du Traité de Versailles, sa surveillance fut confié à des troupes françaises, et ce fut un général français, le général Odry, que devait remplacer plus tard un civil, M. Petisné, qui fut désigné comme Haut Commissaire des puissances alliées. Le général Odry organisa immédiatement le territoire confié à sa surveillance, en y instituant un "Directoire" dont il assuma la présidence, un "Conseil d'Etat", et un "Tribunal administratif".
Les difficultés ne tardèrent pas à naître du fait des revendications opposées de la Pologne et de la Lithuanie. La Pologne faisant valoir que son territoire était l'hinterland naturel de Memel, que ce port n'avait vécu de tous temps que du commerce des bois dont la majeure partie provenait, par le Niémen, des forêts polonaises, avait insisté, lors des négociations de Versailles, pour que la ville fût déclarée ville libre, et placée sous la protection des principales puissances alliées et associées. La Lithuanie avait, au contraire officieusement, mais énergiquement, réclamé le rattachement pur et simple à son territoire. Cependant, ni l'une ni l'autre de ces puissances n'avait obtenu pleine satisfaction. Le Traité de Versailles ne prit, en effet, qu'une décision de principe, le détachement de Memel de l'Allemagne, et laissa aux principales puissances alliées et associées le soin de fixer ultérieurement le sort que le territoire devrait recevoir.
La Conférence des Ambassadeurs, saisie comme la Conférence de la Paix, des réclamations polonaises et lituaniennes, aussi embarrassée et hésitante qu'elle ne se hâta pas davantage de prendre parti. Elle venait d'aborder, en novembre-décembre 1922, le problème qu'elle devait résoudre et avait tenu plusieurs séances, quand la Lithuanie, reconnue de jure depuis quelques jours (17 décembre 1922), brusqua la situation et tenta un coup de force. Le 11 janvier 1923, ses troupes s'emparaient du territoire de Memel, essayant de placer ainsi la Conférence des Ambassadeurs et la Pologne devant le fait accompli.
Une mission interalliée fut envoyé sur place, et de longs et difficiles pourparlers s'engagèrent avec le Gouvernement de Kovno, ayant pour but de l'obliger à faire évacuer le territoire que ses troupes avaient arbitrairement occupé. Finalement, ce Gouvernement céda, et, le 16 février, la Conférence des Ambassadeurs, ayant constaté que celui-ci avait satisfait aux demandes qui lui avaient été présentées, reconnut la souveraineté lithuanienne sur le territoire de Memel. Cependant, la Conférence posa diverses conditions, et notamment celle-ci : "L'organisation de la liberté du transit maritime, fluvial et terrestre, de manière à tenir compte des intérêts des régions lithuaniennes et polonaises, dont Memel est le débouché naturel - et la création d'une administration économique du port de Memel, appropriée à son développement, et donna notamment par l'établissement d'un zone franche et par la présence d'un représentant qualifié, toutes garanties que les dites régions intéressées de la Lithuanie et de la Pologne trouveront dans ce port les facilités nécessaires à leur commerce."
Le Gouvernement de Kovno accepta sans réserve, le 13 mars, cette décision.
La Conférence des Ambassadeurs élabora alors le statut de Memel et, son travail terminé, le communiqua, le 23 juillet, à la Lithuanie ; mais celle-ci refusa catégoriquement de l'accepte. La Conférence des Ambassadeurs, saisie de ce refus, renvoya l'affaire devant le Conseil de la Société des Nations.
Le Conseil délégua sur place une Commission spéciale, présidée par M. E. Davis, ancien Secrétaire d'Etat des Etats-Unis. Cette Commission élabora à son tour le projet d'un statut, lequel, avec certaines modifications, fut finalement accepté, le 13 mars 1924, par le Conseil de la Société des Nations.
Ce statut,avec ses deux annexes complémentaires, a fixé le régime territorial de Memel, laquelle est devenue autonome, sous la souveraineté de la Lithuanie, et celui du port, dont la direction devra être exercée par un Comité de trois membres, comprenant un Lithuanien, un habitant de Memel, et un membre nommé par la Commission du transit de la Société des Nations, n'appartenant pas à un Etat riverain du Niémen. Ce Conseil de direction veillera à ce que les intérêts économiques des région dont Memel est le débouché naturel soient sauvegardés. Le Gouvernement lithuanien devra, de son coté, abolir tous les droits sur l'exportation ou l'importation des articles dans la composition desquels le bois entre pour 65 % de la valeur. A défaut de cette franchise, une zone franche serait créée.
La Lithuanie accepta cette fois le statut proposé. Mais, à l'inverse de ce qui s'était passé en juillet 1923, ce fut la Pologne qui le refusa ! Elle fit valoir des raisons économiques et des raisons politiques. Le Gouvernement de Varsovie, en effet, estime que la Conférence des Ambassadeurs a pris, le 16 juillet 1923, vis-à-vis de lui, des engagements précis, dont le nouveau statut ne tient nul compte, notamment en ce qui concerne le libre transit à travers le territoire lithuanien, la libre navigation sur le Niémen, et des facilités diverses dans le port de Memel. Le mot "Pologne", a-t-il fait remarquer, ne figure même pas dans le statut voté, et la Pologne ne pourra même pas protester si la Lithuanie n'exécute pas le pacte qu'elle a accepté !... Au point de vue politique, le Gouvernement polonais soutient que ce pacte, loin de faciliter la paix avec la Lithuanie, ne peut avoir pour effet que d'accroître et de multiplier les exigences de Kovno. Dès maintenant, et malgré la décision du 15 mars 1923 de la Conférence des Ambassadeurs, le Gouvernement lithuanien ne réclame-t-il pas la propriété de Wilna, qui a été, cependant, définitivement attribué à la Pologne ? Il conserve vis-à-vis de celle-ci, une attitude hostile et même provocante, qui pourrait être de nature à engendrer un conflit grave. Enfin, à un point de vue plus général, la Pologne fait valoir le danger que constitue, pour la paix de l'Europe entière, le trait d'union de Memel entre l'Allemagne belliqueuse et la République des Soviets : le barrage polonais n'est-il pas une garantie indispensables à la paix du monde ? Pour être solide, ne doit-il pas avoir des fondations le long de la Baltique même ?...
Ces réclamations n'ont pas, jusqu'à présent, reçu satisfaction, et il est à craindre qu'elles ne demeurent sans écho. Il n'est pas douteux, cependant, que l'affaire Memel n'ait été entièrement organisé et dirigée par l'Allemagne, laquelle n'a cessé et ne cesse de soutenir et d'encourager la Lithuanie dans sa politique anti-polonaise. En agissant ainsi, le Reich n'a eu, et ne peut avoir, que des buts politiques. Sans doute, la perte de Memel a été pour lui, comme celle de Dantzig, onéreuse, le port, du fait même de son important commerce de bois, lui assurant des revenus appréciables. Mais la perte économiques ne saurait être comparée à la perte politiques. En organisant l'affaire de Memel, l'Allemagne a voulu rétablir une emprise solide en Prusse orientale, et, par là, assurer le contact avec la Républiques des Soviets. Il faut malheureusement constater que la Lituanie s'est associée à sa politique et a accepté ses directives...
Memel est un cadeau d'importance que la Société des Nations a fait au Gouvernement de Kovno, et on comprend sans peine l'amertume de la Pologne. Mais la Lituanie devra se souvenir que les bénéfices qui l'attendent à Memel seront d'autant plus importants qu'elle entravera moins le commerce polonais. Memel, comme Dantzig, ne vit que par son hinterland, et si une partie de celui-ci est lithuanien, l'autre est proprement polonais... Une fois de plus, c'est la géographie qui doit fixer et orienter la politique.
Ernest Lémonon.