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LE SIEGE DE PARIS


CHAPITRE PREMIER

AVANT LE SIÈGE

I

C'est le 19 juillet 1870 que la guerre fut déclarée à la Prusse.
Je me souviens que le 22 ou le 23, dînant en bonne et nombreuse compagnie, comme on vint à parler de la campagne qui commençait - il n'y avait guère à ce moment d'autre sujet de conversation - un des convives, qui nous avait écoutés longtemps en silence et tandis que nous contions nos espoirs et nos chances de succès, nous interrompit d'une voix grave:
- Messieurs, nous dit-il, je connais beaucoup l'Allemagne; j'y ai vécu des années; je sais parfaitement ses forces et les nôtres. Je vous fais la gageure qu'avant deux mois les Prussiens seront, en armes, sous les murs de Paris.
Ce ne fut qu'un haro sur le prophète de malheur ! On le traita de mauvais Français, de Prussien,

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d'espion vendu à Bismarck. Il fut houspillé de la belle façon, par des gens en humeur de rire, et qui ne voyaient dans cette boutade, que le paradoxe d'un boulevardier qui s'amuse. Il est certain qu'à ce moment-là l'idée que Paris pût jamais être assiégé, cette idée bizarre, impossible, invraisemblable, ne s'était présentée à aucune imagination, de ce côté du Rhin. Nous avions beau être avertis chaque jour, par nos fortifications, du sérieux de cette eventua1ité, jamais nous n'avions regardé ce long rang de talus, couverts d'herbes fraîches que comme un lieu de promenade, destiné à égayer le tour de la ville; et les placides bastions, avec leurs canons inoffensifs, nous faisaient l'effet de ces braves gardes nationaux qui montaient, pour la forme, avec un fusil désarmé, la garde à l'état-major de la place Vendôme. Et puis, Paris ! c'était pour nous la ville sainte, la capitale de la civilisation, et, comme disaient les Grecs, le nombril de la terre; qu'on osât y toucher jamais, c'était un sacrilège, dont il ne pouvait tomber dans la pensée qu'aucun peuple se rendît jamais coupable !
Ah ! Berlin ! c'était une autre affaire ! Nous trouvions tout naturel d'y entrer, après trois ou quatre grandes victoires tambour battant et enseignes déployées. M. de Girardin venait d'écrire, dans un article qui fut célèbre au moins huit jours, qu'il nous fallait reconduire ces vandales, à coups de crosse dans le dos, jusqu'à Berlin. Il exprimait en

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parlant ainsi, sous la forme vive du journaliste une idée qui était toute parisienne. Je ne crois pas que la guerre eût été dès l'abord très populaire chez nous. Mais comme on la savait inévitable à une époque plus ou moins éloignée, on s'y était résigné vite :
- Autant vaut tout de suite, s'était-on dit les uns aux autres.
La précipitation même du gouvernement avait rassuré les esprits. En voyant sur quel frivole prétexte il avait poussé les choses à l'extrême et brillé ses vaisseaux, on avait naturellement pensé qu'il se sentait absolument prêt, et l'on croyait que ce serait une affaire lestement menée, et qu'on serait à Berlin avant l'hiver.
- A Berlin ! à Berlin !
C'était le cri dont on accueillait les régiments qui traversaient Paris pour se rendre en Alsace, et l'on chantait la Marseillaise, en les accompagnant aux gares des chemins de fer, et Mourir pour la Patrie, et La Victoire en chantant nous ouvre la barrière, et la Casquette du père Bugeaud, et tous les chants patriotiques connus.
Etait-on de bonne foi avec soi-même ? Souhaitait-on aussi vivement la guerre qu'il l'eût semblé, à n'entendre que les braillards de la rue ? C'est un point qui n'est pas encore bien éclairci. Je croîs qu'une fois le gant jeté, le gros de la population s'était abandonné, sans trop de réflexion, à cette humeur

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belliqueuse, qui est le fond de tout bon Français. On ne hait pas, chez nous, de cueillir des lauriers, et l'exemple des guerres précédentes, qui toutes avaient été assez vite et assez glorieusement terminées, ajoutait encore à la confiance que nous avions en notre supériorité militaire. Notre invincible armée ! nos braves soldats ! nos vieux généraux d'Afrique ! On n'entendait que ces mots sur le boulevard et dans les rues, et il n'était si pacifique bourgeois qui ne sentit l'odeur de la poudre. Quelques-uns se précautionnaient déjà de drapeaux et de lampions.
Dans les théâtres, c'était comme un mot d'ordre. A peine le rideau tombé sur le spectacle du jour, vingt voix, trente voix, cent voix, criaient à pleins poumons : La Marseillaise ! L'administration, qui s'attendait à cette quotidienne manifestation d'enthousiasme, avait tout préparé pour y satisfaire. La toile se relevait, et l'un des artistes du théâtre entonnait 1'hymne patriotique. Aux premières mesures, un spectateur ne manquait jamais de jeter d'un ton de commandement le Debout! debout ! Toute la salle se levait à cette injonction, et reprenait le refrain en chœur.
Cette cérémonie, qui se renouvelait tous les jours, eut un caractère grandiose la première fois qu'elle naquit de l'élan spontané de la foule. C'était à l'Opéra. L'affiche ne portait point que la Marseillaise dût être exécutée ça soir-là. Mais tout Paris,

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le Paris des artistes et du grand monde, savait que, si le public l'exigeait trop vivement, Mme Marie Sass était prête à la chanter. Au troisième acte de la Muette, après quel le beau chant : Amour sacré de la Patrie eut tendu les cordes de nos âmes, ce ne fut qu'un cri de l'orchestre aux combles du théâtre : La Marseillaise ! la Marseillaise ! L'hymne sacré commença. Debout ! cria une voix claire et perçante, que tout le monde reconnut pour être celle de M. de Girardin. Le public, comme s'il était secoué d'un choc électrique, se leva tout entier, et une inexprimable émotion traversa la salle. Beaucoup d'hommes pleuraient, les autres n'avaient pas les larmes loin des yeux.
Ce n'était pas à vrai dire une opinion qui se manifestait ; cette foule n'en avait pas de bien arrêtée. C'était plutôt une explosion de sentiment : un sentiment mal défini, très obscur, mêlé de chauvinisme guerrier et de crédulité niaise. Un petit groupe d'hommes avaient seuls gardé leur sang-froid ; seuls ils avaient pu calculer, connaissant les ressources des deux nations, les chances de cette guerre si légèrement déclarée, et ils gardaient, à travers cet universel enthousiasme, un front soucieux et des appréhensions qu'ils n'eussent jamais osé exprimer en public, par crainte d'être lapidés. J'ai connu personnellement quelques-uns de ces hommes, et peut-être étaient-ils plus nombreux que je ne le supposais alors. Mais ils se taisaient

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par prudence personnelle autant que par nécessité de patriotisme. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'à ce moment ils ne formaient dans la masse de la population qu'une minorité imperceptible. Le public français, chez qui le tambour qui bat déconcerte si aisément les raisonnements les plus sages, eût penché bien plutôt du côté des blouses blanches, que la police soudoyait pour entretenir, à force de cris et de chants, dans les rues et dans les esprits, une agitation guerrière.

II

Ce frémissement belliqueux s'en alla toujours croissant, du 17 juillet jusqu'aux premiers jours d'août. Il se compliqua même bientôt d'une certaine impatience nerveuse, que les conseils des journalistes avaient bien de la peine à contenir.
- Eh quoi ! se disait-on, voilà deux semaines que la guerre est déclarée, et nous ne sommes pas même encore à Mayence ! A quoi pensent donc nos vieux généraux d'Afrique, et nos braves soldats, et notre invincible armée ? C'était bien la peine d'acheter des cartes, et des épingles surmontées de drapeaux !
C'est pour les Parisiens leur façon la plus ordinaire de prendre leur part des fatigues de la guerre. Ils achètent une carte - en a-t-on vendu pendant

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ces quinze premiers jours, des cartes d'Allemagne, bien entendu, il n'y en avait pas d'autres ! - et, s'armant de longues épingles qui marquent la position des armées belligérantes, ils les font voler sur le papier. Rien ne les arrête dans l'exécution de leurs plans. Ils franchissent les rivières, et traversent les montagnes, et s'emparent des villes fortes avec une promptitude merveilleuse. Un bon coup d'épingle, et voilà le drapeau tricolore qui flotte sur Trèves, sur Mayence, sur Cologne. Il n'en eût pas coûté davantage de le planter sur les murs de Berlin.
Cette manière d'opérer sur la carte est si simple qu'elle trompe généralement le bourgeois de Paris sur la difficulté des marches en campagne. Il ne pouvait se rendre compte du temps qu'il fallait pour réunir trois cent mille hommes, et les jeter sur l'Allemagne. Il se sentait déjà, aux environs du premier août tout hérissé de n'avoir pas gagné au moins une grande bataille. Ah ! s'il avait su ce qui se préparait ! l'effroyable désordre de ces troupes, mal commandées, mal nourries, insuffisamment armées, et chez qui l'indiscipline et le mépris du chef sévissaient depuis longtemps, comme un mal endémique !
Ce n'est pas qu'il manquât à l'armée de reporters capables de nous dire la vérité, mais on les écartait avec soin des états-majors ; mais beaucoup n'osaient en croire leurs yeux, et rompre avec ce préjugé de respect qu'un Français a toujours, quoi

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qu'il fasse, pour l'uniforme et le drapeau ; mais ceux mêmes qui avaient assez de sang-froid pour voir nettement les choses se fussent fait un scrupule de les dire, et d'apprendre à l'ennemi, en même temps qu'aux Parisiens, le secret de notre réelle faiblesse ; nous nagions donc en pleine illusion, et l'annonce d'un premier succès à Sarrebrück ne fit que nous confirmer dans la bonne opinion que nous avions de nous-mêmes. On s'amusa bien un peu du rôle qu'une dépêche télégraphique, demeurée célèbre, faisait jouer à l'héritier présomptif du trône ; l'empereur contait à sa famille que le petit Louis avait ramassé une balle tombée à ses pieds, et que le régiment en avait pleuré de tendresse ; le petit Louis ne fut plus dès lors appelé par le peuple de Paris que l'enfant de la balle. C'était le temps où l'on riait encore et où l'on faisait des mots !
Deux jours après éclata la nouvelle d'une grande victoire : c'était un samedi, par une belle journée d'été. Jamais je n'ai rien vu, et ne verrai sans doute rien de tel. Toute une population affolée de joie, et courant éperdue, sans savoir où. On se serrait les mains, on s'embrassait, en pleurant de joie, sans se connaître. Sur la place de la Bourse, la foule était énorme ; elle agitait ses chapeaux en l'air, et criait. On reconnut Mme Gueymard dans une voiture découverte, on lui demanda la Marseillaise ; elle l'entama de sa voix puissante, et cinquante mille hommes en reprenaient le refrain en chœur. Toutes

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les maisons s'étaient, comme par enchantement, pavoisées de drapeaux. Imaginez les manifestations les plus tumultueuses d'une joie qui tenait du délire.
Une heure après, un bruit commençait à circuler que la nouvelle était fausse. Il courut, comme une traînée de poudre, d'un bout à l'autre de la ville. On se précipita au ministère, aux rédactions de journaux, dans tous les lieux où il était permis d'espérer des renseignements vrais. Il fallut bien se rendre : cette prétendue victoire, n'était qu'une mystification de M. de Bismark, qui s'était amusé sans doute à éprouver la crédulité des Parisiens. De l'extrême joie on passa tout d'un coup à un excès de fureur qui ne saurait se peindre. La foule eût étranglé les ministres, si elle les avait tenus en ses mains. La déception était trop forte ; ce fut comme une explosion de rage, qui finit par se tourner en blagues, ainsi qu'il arrive toujours à Paris. Le lendemain personne ne voulait avoir cru à ce gigantesque canard ! On ne trouvait plus sur le boulevard que des gens qui n'avaient pas été dupes... qui l'avaient bien dit... Où diable l'amour-propre se va-t-il nicher !
Si je me suis arrêté un instant sur cet épisode, c'est que là, pour la première fois, il fut possible à l'observateur de bien juger cette population parisienne : comme elle est facile aux effarements subits ; combien elle est crédule, aveugle, emportée, et quel peu de fonds il faut faire sur son bon sens et

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sa raison ! Elle n'agit jamais que par caprice ; et flotte sans cesse, comme un vaisseau sans gouvernail sur une mer agitée de vents contraires, d'un extrême à l'autre, de la confiance la moins justifiée au découragement le plus profond. Après ce court instant où Paris fut illuminé d'une joie folle, il tomba dans le plus extraordinaire des abattements. J'avoue que cet incident, qui n'eut pas d'autres suites, ne me donna pas, non plus qu'à d'autres esprits froids, bonne idée de la force de résistance que pourrait jamais opposer un tel peuple au malheur.
Je ne prévoyais pourtant point tous ceux qui allaient nous frapper coup sur coup : le général Douay vaincu et tué le 4 à Wissembourg, et le surlendemain 6, cette défaite à jamais déplorable de Mac-Mahon, entièrement détruit à Wœrtht, à Freischwiller et à Reischoffen. Par la brèche ouverte, le torrent de l'armée allemande se précipita. Il n'y avait pas à s'y tromper : c'était l'invasion.
C'est ce jour, pour la première fois, que les Parisiens virent passer devant leurs yeux le spectre du siège de la ville. Ils ne savaient presque rien de la vérité, qui ne leur arrivait alors que par lambeaux incomplets et falsifiés ; ils ne se doutaient guère qu'à ces trois ou quatre cent mille hommes, lancés sur la France, en succéderaient des centaines de mille autres, que suivrait bientôt toute la population mâle de la vieille Germanie. Et cependant ils

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eurent comme une vision rapide de ce qui les menaçait.
Ils s'inquiétèrent tout de suite de deux mesures à prendre : les fortifications à mettre en état, et les Allemands, qui habitaient Paris, à en chasser au plus vite. Mais ce ne fut qu'une idée. Pour la population allemande, les économistes prouvèrent doctement que ce serait une grande faute de la renvoyer ; qui donc balayerait les rues, fabriquerait les bottes, taillerait des habits, tripoterait les affaires de la haute finance ? C'étaient de bonnes gens que ces buveurs de bière, très industrieux, très sobres, qui nous enrichissaient en faisant leurs affaires, et ce serait une grosse faute contre les principes édictés par Say que de se priver de leur concours. Ainsi raisonnait l'influent M. Chevalier, membre de l'Institut, sénateur, l'apôtre du libre échange et l'ange de la paix perpétuelle ; mais l'insouciance naturelle des Parisiens faisait plus encore que ses prédications. Nous sommes ainsi faits : nous crions comme des perdus contre un abus qui nous frappe, et le soir nous nous en allons gaiement au spectacle. On ne tarda pas à oublier les compatriotes de Bismarck. Il est vrai que ce ne fut pas pour longtemps, et que leur tour ne devait pas tarder à revenir.
Le souci des fortifications ne dura guère davantage. Les journalistes écrivaient nombre d'article pour démontrer que Paris ne pourrait jamais être investi à moins de quinze cent mille hommes, -

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douze cent mille au bas mot ; qu'une place de guerre qui pouvait se ravitailler et conserver ses communications libres était imprenable, à moins d'être emportée d'assaut. Quant à l'assaut, nous étions là !... on dénombrait les troupes de secours, et cette vaillante armée de quatre cent mille gardes nationaux qui surgirait de terre, aussitôt que nos chefs frapperaient le sol du pied. Ah ! ils n'auraient qu'à venir ! ils verraient bien...
Nous nous repaissions de ces chimères, que nous prenions, alors, que tout le monde prenait pour des réalités. Mais notre passion nous persuadait plus aisément encore que toutes les démonstrations des gens du métier. Nous ne nous demandions pas précisément s'il fallait faire grand fonds sur ces fortifications sur lesquelles on feignait de compter si fort. Non, nous partions de cette idée, tenace et profonde comme toutes les idées préconçues, qu'il était impossible que l'ennemi arrivât jusqu'à Paris, qu'il l'assiégeât et le couvrît de feux. Cette monstruosité ne pouvait nous entrer dans la cervelle. Le sol sacré de la patrie s’entrouvrirait sans doute et dévorerait les bataillons prussiens, avant que fût consommé cet horrible sacrilège.
Il y a des peuples dont les imaginations, naturellement tristes, sont hantées de papillons noirs. Les Parisiens, au contraire, ont l'esprit toujours ouvert aux crédulités et aux espérances. Jamais ils ne regardent en face la réalité qui leur déplaît; ils ressemblent

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à l'autruche, qui se cache la tête entre deux pierres pour ne pas voir le chasseur qui la vise. Ils se leurrent jusqu'au bout de chimères agréables, et détournent volontiers les yeux des malheurs qu'ils ne peuvent plus se dissimuler. C'était dans toute la presse comme un parti pris de mensonges, qui flattaient la vanité nationale. On ne pouvait guère cacher les progrès des Allemands, et leurs succès répétés, partout où ils rencontraient nos troupes. Mais on s'en tirait par des excuses que l'on tenait toutes prêtes, pour sauver à nos propres yeux notre amour-propre souffrant. Nos défaites étaient plus glorieuses que des victoires, et l'on disait de la journée de Wœrth que c'était un revers triomphant. On exaltait la gloire de nos retraites, et l'héroïsme des soldats qui les exécutaient.
Un jour Edmond About vint, qui conta naïvement ce qu'il avait vu, après Reischoffen, les troupes de Mac-Mahon en pleine déroute, les zouaves jetant leurs armes, pris de vin et pillant, les généraux qui avaient perdu la tête, et cent lieues de terrain abandonnées à l'ennemi, sans coup férir, quand il eût suffi de cinq cents hommes déterminés pour disputer les passages à une armée. A cette révélation, ce ne fut qu'un cri contre le malheureux feuilletoniste. On le traita de Prussien. Il y avait des vérités qu'il ne fallait pas dire, et c'était une, trahison de les révéler à l'Europe. Au reste, rien de

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tout cela n'était exact ; il avait mal vu, il exagérait. Comment supposer que les héros de l'Alma, de Magenta, de Solférino avaient fui honteusement devant les Pandours ?
Pandours! nous les appelions des Pandours, des Huns, des Vandales ; et nous leur versions sur la tête toutes les injures que nous fournissaient le vocabulaire et l'histoire ; de bonne foi, hélas ! combien peu d'entre nous étaient capables de se rendre compte des progrès que cette petite et humble Prusse, qui venait de se révéler tout à coup si formidable, avait faits non pas seulement dans le maniement des armes, mais encore dans les sciences et les arts, qui sont l'honneur de la paix ! Macaulay, le prudent et sagace observateur, avait déclaré dès 1843 que la monarchie prussienne, le plus jeune des grands Etats européens, que sa population aussi bien que ses revenus reléguaient au cinquième rang, occupait le second, après l'Angleterre, sous le rapport de l'instruction solide, du goût des arts et de la capacité pour tous les genres de sciences.
Et il n'était pas même question de nous ! Macaulay se trompait sans doute, car il ne nous aimait guère, en bon Anglais qu'il était, et la haine égare. Mais que l'on nous eût étonnés, si l'on nous avait dit ce jugement, porté par un esprit qui passe pour être un des plus impartiaux et des plus profonds de l'Europe ! Nous, la grande nation, au troisième rang ! nous qui croyions fixer les regards de l'univers,

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parce que toute la haute vie cosmopolite se faisait habiller à Paris et chantait nos refrains ! Il fallait que nous subissions bien des désastres encore avant d'accepter, sur notre propre compte, des vérités aussi désobligeantes. Sans compter que ce ne sont peut-être pas des vérités aussi incontestables que semblait le croire Macaulay !

III

Le premier moment de stupeur une fois passé, Paris, avec l'élasticité naturelle de son optimisme, rebondit à l'espérance. Le ministère Ollivier fut balayé en un jour, et l'on mit à la tête du gouvernement le général Montauban, comte de Palikao. C'était un vieux malin, qui n'eut pas de peine à nous prendre pour dupes. Je dirais même, si j'osais me servir de cette locution soldatesque, qu'il nous mit tous dedans. Il avait bien vu le mauvais effet qu'avaient produit sur la population les vanteries et les fanfaronnades du régime tombé ; il prit avec infiniment d'habileté le contre-pied juste de ce système. Il ne donna plus aucune nouvelle des opérations militaires. Chaque jour, après la séance, il prenait à part deux ou trois de ses familiers, et leur glissait mystérieusement a l'oreille des paroles énigmatiques : « Si Paris savait ce que je sais, il illuminerait ce soir... Chut »

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ajoutait-il en passant les doigts sur ses lèvres.
- Chut ! répétait Paris, le même soir, tout bas, du boulevard Montmartre à la chaussée d'Antin.
Et quand un membre de la gauche, impatienté de ce silence, s’avisait de demander à la Chambre quelques renseignements plus positifs :
- Je ne puis rien dire, répondait le ministre, mais tout va bien...
Et si on le pressait trop :
- J'ai à faire...il faut que je m'en aille...
Ou encore :
- Il m'est impossible de parler davantage ni plus haut ; J'ai depuis vingt ans une balle dans la poitrine, et elle m'interdit les longs discours.
Et l'on s'extasiait sur ces façons évasives de répondre : - Quel homme ! il a depuis trente ans une balle dans la poitrine !
Les journaux ne gardaient pas le même silence que Palikao. Il s'abattait tous les matins sur les kiosques une nuée de récits fantastiques, qui tenaient en haleine la confiance et la bonne humeur des Parisiens. Un jour, on contait que dix régiments prussiens, acculés contre des carrières taillées à pic, avaient été, d'un seul coup, précipités dans l'abîme, et qu'il avait péri vingt mille hommes, entassés les uns sur les autres. - Une effroyable purée ! Le lendemain, quelques soldats français qui faisaient semblant de laver innocemment leur linge sur le bord d'un étang, y avaient attiré le gros des

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forces ennemies que Bazaine avait ensuite entourées par un mouvement rapide de conversion, et qu'il avait exterminées.
On calculait le nombre des Prussiens morts depuis le commencement de la guerre : c'était par centaines de mille que l'on comptait les cadavres. Jamais les Grecs, ces Gascons de l'antiquité, contant les défaites de Xercès, n’avaient fait un aussi effroyable carnage de Perses.
Paris dévorait ces histoires. Un de mes amis, homme de beaucoup d’esprit, mais légèrement sceptique, avait le privilège d'en inventer d'inouïes, d'invraisemblables, qu’il avait le plaisir de voir gober aux snobs de ce public crédule. Il en a mis pour son compte une demi-douzaine en circulation, et, comme un jour après l'avoir entendu conter, de l'air le plus sérieux du monde une de ses bourdes habituelles, je lui demandais quel plaisir il trouvait à cet exercice :
- Moi ! aucun, me dit-il, c'est par philanthropie. Voilà des gens qui vont s'aller coucher sur des pensées riantes ; ils feront les rêves les plus agréables du monde ; ils seront heureux jusqu'à demain. Ce n'est donc rien que cela ?
Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que je lui ai vu mettre vingt fois la crédulité des Parisiens aux plus rudes épreuves, sans la lasser jamais. Tel est leur penchant à se repaître des nouvelles qui les flattent, qu'il les eût encore empaumés, en leur disant une

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des Mille et une Nuits de la princesse Shéhézarade. Un soir qu'il avait peut-être été un peu loin ! un des familiers du boulevard, qui l'avait écouté, se tourna vers moi, et d'un ton de regret :
- Je sais bien, me dit-il, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans toutes ces histoires ; mais c'est égal ! ça fait toujours plaisir !
Ça fait toujours plaisir ! Oui, c'est là le mot de l'énigme. L'âpre vérité est cruelle à regarder en face, et il est si doux de se bercer d'illusions consolantes ! Et cependant quelques voix austères glissaient timidement certaines réserves. On aurait pu même, en fouillant au fond des âmes les plus faciles à l'espérance, trouver je ne sais quel sourd sentiment d'inquiétude, qui allait s'accentuant tous les jours davantage.
Le bruits s'était répandu que Bazaine avait été renfermé dans Metz, où il restait bloqué. Si toutes les bonnes nouvelles qui nous arrivaient coup sur coup de la frontière lorraine étaient véritables, pourquoi demeurait-il là-bas, à peu près inactif, au lieu de se replier sur Paris ? On envoyait régiments sur régiments à Mac-Mahon, campé à Châlons, et qui s'occupait à y reformer une nouvelle armée. Mais cette armée, composée de pièces et de morceaux, où les mobiles parisiens entraient pour une forte part, n'inspirait qu'une confiance médiocre. Nous les avions vus partir ces mobiles, que le peuple avait, dans un langage familier, nommés les moblots,

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et leurs allures n'étaient pas faites pour donner foi en leur discipline et en leur courage. Ils avaient traversé Paris, débandés, chantant, beaucoup ivres, qui dans des fiacres, qui dans des carrioles et dans tous les véhicules qu'ils avaient pu mettre en réquisition, d'autres à cheval, et la plupart à pied, en tas, sans ordre de marche, sans distinction de grade. C'était plutôt une descente de la Courtille qu'un défilé de soldats.
Une fois arrivés à Châlons, ils avaient empli le pays des bruits de leurs désordres et de leurs folies. Les rumeurs les plus sinistres nous revenaient à Paris : une fois ils avaient mis le feu au camp ; une autre fois, ils avaient répondu par des cris d'émeute à leur général qui leur parlait d'honneur et de patrie. Ces récits, déjà navrants par eux-mêmes, se grossissaient d'exagérations ridicules en passant de bouche en bouche ; comment résister avec de tels soldats à des troupes exercées et victorieuses ?
Ces troupes, on apprenait d'heure en heure leurs progrès à travers les provinces de l'Est. Les villes tombaient l'une après l'autre entre leurs mains, toutes ouvraient leurs portes ; telle grande cité tremblait devant quatre uhlans, qui la sommaient de se rendre. Ces quatre uhlans, on les voyait partout à la fois, prompts et insaisissables, et à leur approche c'était comme un sauve qui peut général. Les places fortes de la Lorraine et de l'Alsace tenaient bon contre cette inondation qui se répandait

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autour d'elles et battait leurs murs ; mais l'ennemi, laissant des divisions pour en faire le siège, s'avançait toujours, à marches forcées ; ses têtes de colonnes menaçaient déjà la Champagne. Il n'y avait plus à se leurrer de chimères. Sous huit jours, mettons-en quinze, le prince royal déboucherait avec son corps d'armée victorieux dans la plaine de Gennevilliers.
Ce fut la seconde fois que Paris songea sérieusement au siège, en le voyant si proche. Il ne s'en émut pourtant pas encore, autant que l'eussent commandé les circonstances. Qu'espérait-il ? qu'attendait-il ? Je n'en sais rien, et il n'aurait pas bien pu le dire lui-même. Mais il comptait toujours sur un événement imprévu, sur un miracle, sur quelque chose.

IV

Le quelque chose arriva.
On apprit que l'armée de Mac-Mahon, au lieu de barrer le passage aux Allemands, ou de se replier sur la capitale pour livrer une grande bataille sous ses murs, s'ébranlait pour remonter vers le Nord, et, selon toutes les apparences, donner la main à Bazaine qu'elle se proposait de débloquer.
Je ne juge pas ce mouvement stratégique, dont l'effet nous a été si funeste. J'ignore si, poussé plus

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rapidement, il eût pu réussir. Je ne me connais pas trop en opérations militaires, et n'ai d'autre but ici que de montrer le contrecoup de ces grands événements sur la population parisienne.
Je ne crois pas me tromper, en disant qu'un soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines à cette nouvelle. Il peut se faire que les hommes du métier et les sages politiques aient été consternés de cette détermination, et l'on conte que M. Thiers se jeta aux genoux du conte de Palikao pour le supplier de donner contre-ordre. Je ne parle que des impressions manifestées par la foule ; elle fut enchantée. Le danger s'éloignait et pour ne plus revenir ; elle le croyait du moins. On contait avec une satisfaction orgueilleuse le nombre des régiments qui marchaient sous la conduite de Mac-Mahon. Il n'était pas permis d'évaluer les troupes de Bazaine à moins de 180.000 hommes, la fleur de l'armée française ! Que ne devait-on pas attendre de ces deux généraux, dont l'un avait grandi dans sa défaite, dont l'autre était connu par son indomptable énergie autant que par ses talents militaires, et qui s'était dans ces derniers temps, rendu plus populaire encore, en évacuant sur Paris l'empereur et les plumets de son état-major.
Ce fut un samedi soir que se répandit dans Paris la lugubre nouvelle d'un grand désastre. Depuis deux jours, Paris avait vécu sur les boulevards et dans les rues, chacun interrogeant ceux qu'il rencontrait :

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«Eh bien ! qu'y a-t-il de nouveau ?»
Les rumeurs les plus contradictoires n'avaient cessé de circuler dans cette foule, inquiète, surexcité et fiévreuse. On avait appris, à n'en pas douter, qu'une terrible bataille s'était livrée aux environs de Sedan, et qu'elle continuait avec des alternatives diverses. Mais le dénouement dernier ? C'est ce dénouement qu'on ignorait et qu'on attendait avec une agitation inexprimable. Les kiosques étaient assiégés de mains tendues qui s'arrachaient les journaux ; on montait sur les bancs des boulevards pour les lire à haute voix. Mais on ne formait que des conjectures, qui toutes se détruisaient les unes les autres. Rien de certain, rien de précis. Toute cette foule, sevrée ainsi de renseignements officiels, avait mal aux nerfs. Aux premiers mots d'une conversation, on se traitait de Prussien ou d'imbécile, et pour un rien on eût échangé des cartes. Les voix étaient brèves, cassantes, les physionomies farouches.
A huit heures du soir, je m'en allai au bureau du Gaulois chercher des nouvelles, si par hasard on en avait reçu. Je vis avec surprise la porte soigneusement fermée, et qui ne s'ouvrait qu'avec précaution aux initiés. J'entrai ; la consternation était sur tous les visages. On me tendit un journal, qu'un de nos reporters, qui arrivait à l'instant même de Bruxelles, venait de rapporter dans sa poche. J'y lus, avec un désespoir mêlé de stupéfaction, toute

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cette histoire de la capitulation de Sedan, vieille déjà de trente-six heures, et que personne à Paris ne savait encore.
- Est-il possible ! m'écriais-je atterré.
Le doute n'était malheureusement pas permis. Le rédacteur en chef était allé lui-même, le numéro à la main, chez le préfet de police lui demander si le récit était conforme à la dépêche reçue par le gouvernement. Le préfet de police avait baissé la tête. Nous agitâmes la question, si l'on publierait tout de suite une édition du Gaulois, qui répandit la fatale nouvelle. L'un de nous fit observer que rien n'était moins prudent, dans l'état d'exaspération où l'on voyait les esprits, que les bureaux pourraient bien être, dans ce premier moment de fureur, saccagés et brûlés. On s'abstint donc.
Mais la rumeur n'en allait pas moins grossissant à travers la foule. Les détails manquaient à tout le monde; mais que nous eussions subi quelque chose de terrible, cela paraissait certain, cela flamboyait à tous les yeux. Personne ne dormit cette nuit-là à Paris. La séance du Corps législatif était indiquée pour minuit.
Ah ! si la Chambre, à cette heure dernière, eût fait son devoir, si, envisageant d'un regard ferme la situation, elle eût tout de suite pris en main les destinées de la France et tiré de son sein un gouvernement où Paris et la province eussent été représentés également, que de malheurs nous

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eussent été épargnés ! Mais c'était écrit, comme disent les Orientaux. Tout le monde manqua de décision, et l'on remit au lendemain les mesures à prendre.
Le lendemain, c'était le dimanche 4 septembre. La République était faite.