|
|
IL y a en avant du
fort de Rosny un assez large plateau qui est protégé
par ses feux, et d'où l'on commande la route de Chelles :
c'est le plateau d'Avron. Dès le début de la grande
affaire du 31 novembre et du 2 décembre, il avait été
occupé, sans coup férir, par l'amiral Saisset, qui s'y
était établi avec un corps de troupes considérable,
et de là avait, en balayant la plaine à coups de canon,
aidé au mouvement stratégique qui s'opérait.
Depuis lors on l'avait gardé, et le gouverneur y avait
installé de gros canons de marine à longue portée.
La possession de ce
plateau nous avait consolés du méchant succès de
la grande sortie. « On a été forcé de
repasser la Marne, cela est vrai, disions-nous, mais nous avons
conservé le plateau d'Avron ; il est à nous, les
Prussiens n'ont pu nous l'enlever. » Les journaux nous
entretenaient chaque matin de l'importance de cette position, et du
rôle qu'elle serait appelée à jouer dans les
événements qui se préparaient. Nous aurions dû
faire une réflexion, qui était pourtant bien simple :
Si l'occupation de ce plateau offre de si grands avantages, pourquoi
302
ne s'y est-on pas
établi depuis trois mois, puisqu'on le pouvait impunément,
sous le feu du fort de Rosny ? Mais nous ne regardions pas si loin ;
quand je dis nous, j'entends le gros public, qui ne se connaît
point aux choses de la guerre, et prend pour vrai tout ce qu'on lui
raconte. Nous dormions donc bien tranquilles sur l'assurance que le
plateau d'Avron était une belle conquête, et que jamais
les Prussiens ne l'arracheraient de nos mains.
Le corps d'armée qui le gardait vivait également dans
cette douce quiétude. Nos troupes y gelaient, car le froid
était terrible, et le thermomètre, qui marquait huit ou
dix degrés dans Paris, descendait à douze sur ce
plateau ouvert à tous les vents ; mais de croire qu'on dût
jamais être attaqué là, personne ne s'en fût
avisé. Voilà qu'un matin, au petit jour, comme nos
hommes se levaient innocemment pour vaquer à leurs
occupations ordinaires, tout à coup retentit un bruit
effroyable ; c'est une batterie, deux batteries, trois batteries qui
tirent à la fois ; les obus se croisent dans l'air, avec ce
sifflement particulier que les Parisiens ont appris à
connaître, et ils tombent dru comme grêle
sur le plateau ; ils éclatent sur cette terre durcie par la
gelée ; c'est une trombe de fer et de feu qui passe, ravageant
tout. Il y eut, à ce qu'il paraît, un premier moment de
désordre inexprimable. Les soldats se sauvaient aveuglés,
éperdus. On se reconnut vite. Les canonniers, avec un
héroïque sang-froid,
303
coururent à
leurs pièces, afin de répondre au feu de l'ennemi par
un feu égal. On abrita, du mieux que l'on put, dans les
tranchées et derrière des obstacles naturels, le
reste des troupes, et le duel d'artillerie commença entre
nos batteries et celles des Prussiens.
Cette première
journée fut terrible. Le rapport officiel donné le soir
aux Parisiens n'avouait que huit tués et cinquante blessés
; peut-être disait-il vrai, mais l'effet moral fut désastreux.
Tous ceux à qui il a été donné d'être
les témoins de ce bombardement n'en parlent qu'avec une
admiration mêlée d'horreur. Jamais on n'avait vu chose
pareille. C'était une pluie continue de projectiles dont
les éclats, lancés en tous sens, jetaient à bas
hommes et chevaux, troués, déchirés d'horribles
blessures. Un ciel lugubrement chargé de neige embrumait d'un
voile gris cette scène de désolation. Rien pour se
couvrir, que quelques fossés qui pouvaient à peine
passer pour des abris. Une plaine nue, d'où l'on apercevait au
loin toute l'effrayante grandeur du spectacle, et en voyant tomber un
camarade, chacun se disait que ce serait bientôt son tour. Les
troupes supportèrent bravement ce choc, mais il fut dès
les premières heures évident qu'on
ne pourrait les tenir longtemps exposées à ce feu
incessant, dont la violence pouvait redoubler encore. Il eût
fallu prendre un parti tout de suite ; la crainte de l'opinion
publique arrêtait. Qu'allait
304
dire
ce peuple parisien, si impressionnable, si emporté aux
exagérations de la critique, en apprenant que l'on abandonnait
une position dont on lui avait avec tant de complaisance énuméré
tous les avantages ? On demeura donc la nuit du 28 au 29 tenant
bon, et s'imaginant sans doute que la patronne de Paris, sainte
Geneviève, descendrait du ciel pour toucher les canons ennemis
et les réduire au silence. Dès le matin, le
bombardement recommença, ainsi qu'on devait s'y attendre ;
moins furieux, il est vrai, que la veille, et déjà l'on
s'en applaudissait, quand, dans l'après-midi, de nouvelles
batteries se démasquèrent : il y en eut huit à
la fois qui battirent ce malheureux plateau ; les unes tiraient
de front, les autres le prenaient en enfilade, et c'étaient
cette fois les fameux canons Krupp qui entraient en scène. Ils
étaient placés hors de notre portée, et
lançaient à coup sûr leurs obus de cent
kilogrammes. Nos boulets s'en allaient mourir, inutiles, à
cinq cents pas de leurs bouches. Telum imbelle sine ictu !
On conte que nos officiers,
armés d'une lorgnette marine, voyaient les canonniers
allemands qui, à mesure qu'un de nos boulets tombait en deçà
de leurs lignes, le saluaient ironiquement, et faisaient à nos
marins décontenancés des pieds de nez moqueurs.
La position n'était
plus tenable, ni pour notre infanterie, qui attendait, l'arme au
pied, sous cette grêle de projectiles, ni pour nos canons, que
des
305
obus,
lancés droit sur eux, démontaient en abattant les
hommes de service. On attendit la nuit pour donner l'ordre de la
retraite. Elle n'était ni facile ni sûre ; car les
mortiers ennemis, tirant à toute volée et au jugé
sur la route par où l'on devait passer, la rendaient très
dangereuse, et il fallait déménager en quelques heures
tout un matériel qu'on avait mis trois semaines à
apporter et à établir. Ajoutez pour comble de malheurs
que la neige, durcie par le froid, n'offrait plus aux pieds des
chevaux qu'une nappe de verglas. Les marins furent là
héroïques et sublimes comme partout. Ils s'attelèrent
à leurs pièces, et les traînèrent, sur
cette glace périlleuse, sous le feu terrible des Prussiens,
jusqu'en lieu de sûreté. C'était presque un
triomphe que cette évacuation rapide. Mais avouez qu'il
était triste d'en être réduit à ne plus
compter pour victoires que d'heureuses retraites. Le bulletin qui
annonça cette nouvelle au public répandit chez nous une
agitation d'esprit qu'il est facile d'imaginer. Il parlait de la
Phase nouvelle dans
laquelle entrait le siège et laissait entendre, de façon
assez claire, que cette phase nouvelle, n'était autre que le
bombardement. Il ajoutait, cela est vrai, qu'elle avait été
prévue dès longtemps, et qu'elle allait modifier
les conditions de la défense, sans nuire à ses moyens
ni à son énergie.
Ce fut dans toute la
population comme un moment de stupeur, et l'étonnement
fit bientôt place à la colère. Quoi ! il y avait
quatre mois que nous
306
eussions pu occuper
le plateau d'Avron ; il y avait un mois que nous l'occupions de
fait, sans y avoir été inquiétés un seul
jour, et l'on n'y avait fait aucun des travaux nécessaires
pour s'y retrancher et pour y tenir ! Mais les Prussiens qui avaient
occupé le Bourget, sous le feu même du fort
d'Aubervilliers, avaient trouvé moyen, en trois semaines,
de fortifier assez puissamment cette position pour soutenir un
bombardement et un assaut. Nous en savions quelque chose. Et nous,
nous étions obligés, après deux jours de
bombardement, de battre en retraite sans avoir fait aucun mal à
l'ennemi, sans l'avoir vu presque ! A quoi donc songeaient nos
généraux ? A quoi songeaient nos officiers du génie ?
Ce qui nous
inquiétait bien plus encore, c'était le démasquement
subit de tant de batteries ignorées jusque-là.
Ainsi les Prussiens avaient pu, à quatre ou cinq mille mètres
de nos lignes, établir des travaux gigantesques sans que nous
en eussions le moindre soupçon, sans qu'aucun éclaireur
vînt nous en avertir. Ah çà ! mais qui nous
répondait que ces batteries, découvertes à
l'improviste, étaient les seules, qu'elles ne formaient pas
comme une ceinture autour de Paris, qu'au premier jour, elles
n'ouvriraient pas un feu terrible sur toute l'enceinte ? Ce feu,
j'en prends à témoin tous les Parisiens qui me
lisent, on ne le redoutait pas, on l'attendait avec une mâle
résignation ; mais on sentait redoubler son angoisse à
savoir que nos généraux
307
n'en avaient rien
prévu, qu'ils étaient aussi surpris que nous-mêmes,
qui étions pourtant bien excusables, car on n'avait cessé
de nous bercer d'illusions vaines. Nous repassions en nos esprits
l'histoire de tous les sièges passés. Nous y trouvions
toujours que les assiégés troublaient sans cesse les
travaux des assiégeants, qu'ils détruisaient les
ouvrages, enclouaient les canons ; qu'aux terrassements,
aux tranchées et aux parallèles, ils opposaient
des parallèles, des tranchées et des terrassements ; et
nous, nous n'avions rien fait, ou plutôt, on ne nous avait rien
fait faire, que deux ou trois grandes sorties de parade. Et puis,
tout à coup, voilà que nous étions foudroyés
par une effroyable quantité de batteries, sorties de terre,
comme un truc de féerie qui jaillit d'une trappe.
Ces batteries, on
nous les dépeignait, avec force détails, dans leur
formidable et ingénieuse complexité. Elles étaient
à trois étages, enterrées sous des épaulements
qui les protégeaient contre nos obus, disposées sur des
rails, de façon à changer de place et à tromper
ainsi les observations des pointeurs ennemis. Les servants se
cachaient, comme les taupes, dans des trous artistement creusés,
et, ne se découvrant jamais, ne couraient aucun risque.
- Ah ! ce sont des
malins !... s'écriaient les reporters militaires en
terminant. Et nous, nous ne pouvions nous empêcher de nous
dire : Est-il donc si difficile à nos officiers d'artillerie
d'être des malins,
308
eux aussi ! Toutes
ces idées paraissaient fort simples ; pourquoi ne les
ont-ils pas eues les premiers ? ou pourquoi, les voyant mettre en
pratique par des adversaires plus malins qu'eux, n'ont-ils pas eu la
malice de les imiter tout de suite ? Et nous nous sentions, en
nous-mêmes, un secret dépit de notre ignorance ; les
gens du métier ne nous répondaient qu'en haussant les
épaules, avec un air de mépris superbe, et nous
enragions de notre impuissance à les convaincre. Ils nous
perdaient, la chose n'était que trop évidente; mais il
n'y avait qu'eux encore pour nous tirer de là ; nous étions
assez avisés pour le reconnaître, et nous leur
répétions, joignant les mains, avec toutes sortes
d'objurgations, les unes tendres, les autres aigres, d'autres
désespérées et même furieuses : Faites
quelque chose... nous ne savons pas quoi... ce que vous voudrez...
mais, pour Dieu ! faites quelque chose.
Faites quelque chose
! répétaient à M. Trochu ses conseillers, ses
amis, et jusqu'à ses collègues, qui sentaient monter,
non sans quelque inquiétude, le flot de l'indignation
populaire. Le bruit de dissentiments graves qui auraient à ce
propos éclaté entre les membres du gouvernement faisait
sourdement son chemin dans le public, et Trochu, qui n'était
jamais en reste de proclamations, prenait aussitôt la plume :
il écrivait, écrivait, écrivait.
« Je déclare ici, disait-il un jour, que nous sommes, dans les
conseils du gouvernement, tous étroitement
309
unis en face des
angoisses et des périls du pays, dans la pensée et dans
l'espoir de sa délivrance » ; et une autre fois, ce
mot d'une emphase si malheureuse lui échappait : «
Rassurez-vous : le gouverneur de Paris ne capitulera pas. » On
était pris, à lire ces niaiseries par trop bretonnes,
d'une impatience bien naturelle. Il ne s'agissait pas en cette
affaire du gouverneur de Paris, mais de la ville elle-même. La
belle avance pour nous qu'il refusât de signer la capitulation,
si nous étions forcés de la conclure !
Le
parti extrême, qui guettait toutes les occasions de reprendre
la corde, avait bien compris que cet obscur mécontentement lui
donnait beau jeu. Il commençait à reparler de cette
éternelle Commune, qui
revenait toujours à point nommé, comme le prenez
mon ours du vaudevilliste, dans
les cas difficiles. Le journalisme lui faisait défaut ;
car il n'avait guère à lui de feuilles qui eussent la
vogue. Il eut recours aux affiches ; nous en vîmes s'étaler
une couleur de sang, sur nos murs, qui nous appelait à la
révolte, accusant le gouvernement de trahison et la
bourgeoisie de lâcheté. Ceux qui avaient en main la
force crurent que devant cet appel à la guerre civile, il
fallait sévir ; ils déclarèrent, par une
proclamation publique, que des poursuites étaient ordonnées
contre les auteurs de ce placard séditieux. Mais on sait bien
comment se font les choses ; ce ne sont jamais les vrais chefs qui se
mettent en
310
avant ; l'autorité
ne saisit d'ordinaire que les hommes de paille, les mannequins
du parti.
Parmi
les maires, un assez grand nombre, je l'ai déjà dit,
appartenaient à la faction de la Commune. Ce
n'étaient pas les administrateurs les plus habiles ni les plus
actifs. C'étaient ceux qui, sentant derrière eux
une faction bien unie, se mêlaient le plus de la politique et
parlaient le plus haut. Ils avaient provoqué des réunions
de maires, où l'on devait examiner la façon dont le
siège était conduit, et présenter des doléances
au gouvernement. Ces doléances se seraient vite changées
en ordres. La Commune, vaincue dans la rue, tâchait de se
glisser à nouveau par la porte entre-baillée d'une
légalité douteuse.
- Mais, disaient ces
messieurs, nous sommes, dans les circonstances présentes, les
seuls représentants du suffrage universel. C'est de lui
que nous tenons nos pouvoirs ; les membres du gouvernement ne doivent
les leurs qu'à une révolution.
- Il vous a élus, cela est vrai, répondions-nous, mais
pour un objet déterminé ; occupez-vous-en donc. Vous
êtes des magistrats municipaux ; restez dans les attributions
de votre municipalité. Ce
n'est pas la besogne qui vous manque ; la vôtre est
généralement fort mal faite. Retournez-y.
Cette discussion
aurait pu durer longtemps encore, parce que personne ne donnait
ses vraies raisons.
311
- Je veux le
pouvoir, aurait dû dire simplement l'un des deux partis.
- Et moi, aurait pu
répondre l'autre, je ne veux pas que vous le preniez, parce
que je me défie de vous plus encore que je ne suis mécontent
de ceux qui le possèdent. Il ne me plaît pas de troquer,
pour user d'un mot trivial, mais énergique, mon cheval borgne
contre un aveugle.
Ces
querelles se rouvrant si mal à propos présageaient
aux esprits attentifs une
nouvelle Journée. Il
était évident qu'elle aurait lieu dès qu'une
grande émotion publique
lui fournirait une occasion de se produire, et cette perspective si
désolante ajoutait encore aux inquiétudes du
bombardement.
Il continuait, ce bombardement, avec une intensité qui ne se
relâchait guère ! Il s'était borné d'abord
aux forts de l'est, à ceux de Rosny et de Nogent ; puis il s'était peu à peu
étendu à ceux du sud, à Montrouge, Bicêtre,
Issy ; puis vers le nord-est, où il s'était essayé
contre Aubervilliers, et l'on voyait déjà l'heure où,
remontant vers le nord, il s'en prendrait à Saint-Denis.
C'était sous le ciel de Paris comme un grondement continu de
canonnade, auquel nous avions fini par nous habituer. Quelques
coups qui éclataient plus haut, avec un bruit plus sec et plus
terrible, faisaient bien encore tressaillir, mais on se remettait en
pensant que c'était une des plus braves pièces de
marine qui crachait de la
mitraille aux Prussiens. Tous les
312
matins,
en ouvrant le journal, nous cherchions les dégâts de la
veille ; les rapports officiels étaient très
rassurants. Ils nous contaient que nos forts avaient
parfaitement résisté ; à peine si cette pluie de
projectiles avait égratigné la pierre. Les pertes
en hommes étaient insignifiantes. On nous parlait de trente
obus tombant à la minute, et au bout de la journée on
signalait un homme tué et deux blessés. Tout cela
pouvait être vrai ; car un bombardement est plus fait pour
effrayer que pour causer des dommages effectifs ; le malheur est que
nous ne croyions qu'à moitié la prose édulcorée
de nos gouvernants. Nous les avions pris quelquefois en
flagrant délit de mensonge, et cette facilité
qu'ils avaient déployée à nous tromper nous
avait mis en défiance.
On ne nous avait pas
positivement affirmé, mais on nous avait laissé croire
que le bombardement ne nous atteindrait pas ; qu'il se réduirait
à couvrir les forts d'obus et de boulets ; que peut-être
pousserait-il jusqu'à l'enceinte, mais qu'en aucun cas il
ne jetterait la dévastation dans la cité même.
J'ai, dans un chapitre précédent, expliqué
comment nos illusions étaient nées à cet égard,
et comment elles s'étaient fortifiées, jusqu'à
devenir presque inébranlables. Il en fallut bien reconnaître
la vanité. C'est le 5 janvier, dans la journée, que
Paris vit pour la première fois les obus prussiens. Il en
tomba sur le jardin du Luxembourg et sur le cimetière
313
Montparnasse.
L'Ecole normale, qui est située rue d'Ulm, le Marché
aux chevaux, le boulevard d'Enfer, la
rue Saint-Jacques, en reçurent quelques-uns. Il y eut d'abord dans la population
un moment de doute : « Ils le font exprès, disaient les
uns, c'est le dôme du Panthéon ou les tours Notre-Dame
qu'ils visent. - Point du tout, répondaient les autres, il
n'est pas dans les habitudes de commencer le bombardement d'une ville
sans le dénoncer au gouvernement dans les formes officielles ; ce sont des obus
égarés. Les positions occupées par les
Prussiens sont très rapprochées de notre enceinte
; il suffit que les canons soient tirés sous un angle un peu
trop élevé pour qu'ils dépassent le but, et
viennent à tout hasard s'abattre sur nos maisons. »
Ainsi raisonnaient
les bienveillants. Ah ! qu'ils connaissaient peu ces barbares du
Nord, ces fils de vandales, que Louis Blanc comparaît, dans son
style pittoresque, à des Mohicans qui auraient passé
par l'Ecole polytechnique ! Ce n'étaient point des obus
égarés, qui commençaient ainsi à pleuvoir
sur la grande ville, sur la capitale authentique de la civilisation
moderne ; ils lui étaient parfaitement destinés,
et si, contrairement à tous les usages diplomatiques, M.
de Bismarck ne nous avait pas prévenus, c'est qu'il n'y avait
pas besoin de se gêner avec des vaincus. Tout le corps des
ambassadeurs et des consuls résidant à Paris
protesta contre cette violation des lois divines et humaines ;
le chancelier
314
leur répondit,
avec son impertinence sarcastique, que c'était notre faute,
que nous l'avions mis dans cette nécessité cruelle et
qu'il s'en lavait les mains.
C'était notre
faute, en effet ! Pourquoi résistions-nous si longtemps ?
pourquoi ne tendions-nous pas de nous-mêmes nos bras aux
chaînes et nos fronts au déshonneur ? Nous étions
bien coupables de briser ainsi le cœur de ce bon vieux roi
Guillaume de
le contraindre à nous faire tant de mal ! Il en était
navré ; mais quoi ! il offrait nos souffrances au dieu des
batailles, qui l'avait toujours protégé. Il prenait à
témoin et sa chère Augusta, et - notre Fritz,
et la nation allemande tout
entière, la grande nation allemande !...
La grande nation
allemande avait dû pousser un cri de joie ! C'était elle
qui, de l'invincible poids de l'opinion publique avait poussé
à ce bombardement. Journaux et lettres particulières
(nous en prenions beaucoup sur les prisonniers ou sur les morts
prussiens) ne cessaient de répéter sur tous les tons :
Ah çà ! on ne les bombarde donc pas ? Pourquoi
tarde-t-on ainsi à les bombarder ? Est-ce que la brave armée
allemande reculerait devant l'idée d'un bombardement ? A quoi
songent nos généraux ? Ce n'était qu'un cri dans
toute cette bonne, blonde et loyale Germanie, un cri de jalousie plus
encore que de haine. Paris la gênait. Elle se sentait pour lui
cette férocité de haine dont un laideron contrefait
poursuit une belle fille. Elle lui aurait jeté du vitriol
315
au visage ; elle
eût, sous son pied stupide, écrasé ses traits
charmants pour le punir d'être magnifique, aimable, aimé,
pour le rendre semblable à elle.
Un
de leurs journaux, la Gazette de la Croix, si
j'ai bonne mémoire, qui nous était tombé entre
les mains, avait écrit sur ce sujet un long article où
il essayait de calmer la légitime impatience de ses
compatriotes. « Soyez tranquilles, leur disait-il, on les
bombardera ; mais M. de Bismarck sait ce qu'il fait ; c'est un malin.
Il attend le moment psychologique. » Et l'écrivain
partait de là pour expliquer ce qu'il entendait au juste
par le moment psychologique. Avec le pédantisme solennel des
formules allemandes, il prouvait que le bombardement n'ayant
d'autre effet que d'agir sur l'imagination, il fallait choisir
juste l'heure où cette imagination était la plus
propre à être ébranlée ; il fallait
remarquer que cette heure n'était pas encore venue ; qu'il
était bon que nous eussions d'abord souffert de la faim, puis
de la guerre civile, et qu'alors le bombardement, venant par
là-dessus, produirait le résultat qu'on serait en droit
d'en espérer ; ce serait le moment psychologique. Tout cela
dit d'un ton doctoral, dans un style lourd et rogue, où Henri
Heine eût tout de suite reconnu son Berlinois.
Vous
pensez si l'on avait ri chez nous de ce moment
psychologique. Le mot était
devenu à la mode et avait passé dans la conversation
ordinaire. On
316
disait couramment :
J'ai faim ; c'est le moment psychologique de se mettre à
table. Toutes les fois qu'une personne commettait une maladresse de
paroles, on lui reprochait de n'avoir pas choisi le moment
psychologique. On avait mis ce moment psychologique en chansons et en
caricatures. De sorte que le premier boulet tombant dans les rues de
Paris, tout le monde s'écriait en riant : « Tiens ! ils
croient que voilà le moment psychologique arrivé ! »
Eh
bien, non, il parait que ce n'était pas encore le moment
psychologique. Je crains, en contant la façon dont les
Parisiens accueillirent ces fâcheux hôtes, d'être
accusé d'exagération et de pose. J'affirme pourtant
qu'ici je vais dire la vérité, comme j'ai essayé
de le faire partout. Si étrange que paraisse ce récit,
il est absolument exact ; je l'ai vu, de mes yeux vu, et si quelqu'un
en doutait, je le renverrais à tous les journaux du temps, qui
en font foi. Le bombardement, loin de répandre la terreur,
n'excita dans toute la population qu'une curiosité vive.
On y courut comme à un grand et singulier spectacle. De
terreurs, de gémissements, de cris, pas l'ombre ; ce fut au
contraire une explosion de railleries, où ce tour d'esprit
particulier aux Parisiens, qu'on appelle la blague,
fit merveille, comme jadis le
chassepot. Les gamins et les pauvres gens guettaient l'arrivée
de l'obus ; à peine avait-il éclaté qu'ils se
jetaient sur les morceaux et les vendaient
317
comme souvenir du
siège. Il s'était établi comme une sorte de
bourse, où les éclats d'obus étaient cotés
suivant leur dimension ou l'étrangeté de leurs
échancrures. Un morceau, vendu chaud encore, valait cinquante
centimes de plus. Il y eut, pour les ramasser, des imprudences
commises, qu'aggravait encore l'impatience de la foule. Sitôt
que le projectile s'était enfoncé en terre,
hommes, femmes, enfants, tous couraient pour voir. Le gouvernement
fut obligé de défendre aux Parisiens, par un arrêté,
de s'assembler juste aux endroits où pleuvaient les obus.
Il expliqua, dans une circulaire, qu'un obus, tombant dans un lieu
déterminé, était presque toujours suivi d'un
autre, lequel en précédait un troisième, et
que c'était s'exposer de gaieté de cœur à
un péril inutile que de courir ainsi, quand il pleuvait, se
mettre sous la gouttière. On lut la proclamation, on la trouva
fort sage, et personne n'en tint compte. Ainsi est fait le
Parisien. Parmi les plaisanteries du moment, il y en a une qui sent
bien son gamin de Paris et qui est vraiment drôle. On nous
avait prévenus qu'aussitôt avertis de l'approche de
l'obus par le sifflement significatif dont son vol est accompagné,
il fallait se jeter ventre à terre, pour n'être pas
atteint par les éclats qu'il lance en l'air. Quand les enfants
d'ouvriers, ou même leurs pères, voyaient un brave
bourgeois, bien obèse, lourde chaîne d'or au gilet,
passer dans la rue, cherchant, les yeux en l'air, quelque chose
318
à voir, ils
attendaient qu'il arrivât près d'une flaque de boue, et
alors: « Gare l'obus ! » criaient-ils à pleins
poumons. Le bourgeois, comme poussé par un ressort, s'étalait,
ventre en avant, le nez dans la fange, et il n'était tiré
de là que par lin universel éclat de rire.
Ce
qui contribuait à entretenir cet esprit de gouaillerie, c'est
qu'en effet le bombardement, s'il lui est facile de détruire
une petite ville, dont les maisons bâties en bois se serrent
les unes contre les autres, est impuissant contre une cité
immense, toute coupée de larges boulevards, de terrains
vagues, de squares et de jardins, où les demeures des
particuliers, presque toutes bâties en pierre de taille,
ressemblent, par la masse de leur construction et par la force de
leur résistance, à des citadelles. Un obus, tombé
sur une de ces maisons, crevait deux ou trois planchers et faisait
quelques dégâts, mais des dégâts peu
sérieux et facilement réparables. Il eût fallu,
pour la réduire en poudre, des centaines d'obus, dirigés
tous sur le même point ; quant
à détruire un quartier de Paris, c'était là
une entreprise insensée, absurde. Quelles que fussent les
provisions de fer et de fonte accumulées par les Prussiens,
ils n'en seraient jamais venus à bout, s'y fussent-ils
obstinés dix mois de suite. Il n'y avait guère de
fortement endommagé que les devantures de boutique et les
mobiliers. C'était un sujet d'étonnement, à
qui s'en allait à travers le quartier Latin,
319
après
une nuit où le
bombardement n'avait pas pris une minute de relâche, de voir
combien peu de traces cette pluie d'obus laissait sur son passage.
Des murs éraflés, des glaces brisées. des tuiles
semées sur le trottoir et par-ci par-là une porte
éventrée, un trou creusé en terre, c'était
tout. Il fallait, pour voir de vraies ruines, tomber juste sur un
endroit où se fussent acharnés les boulets. Là
même les dommages excitaient plus de curiosité que
d'effroi, et pour terminer par un trait qui peint le Parisien à
vif, à Auteuil, un marchand de vins, dont la maison avait été
frappée de quelques projectiles, s'était avisé
d'écrire sur son enseigne, en grosses lettres : AU RENDEZ-VOUS
DES OBUS, et il y avait foule dans son établissement.
Les
Prussiens avaient complètement manqué leur coup, si
leur dessein était de semer chez nous l'épouvante.
Jamais, en revanche, je ne trouverai d'expression pour dire ce
qu'ils ont soulevé d'horreur et de colère. L'inutilité
même du bombardement ajoutait encore pour nous à
l'odieux de ce procédé. La guerre a ses nécessités
; il faut bien les
admettre, si cruelles qu'elles puissent être. Un régiment
loge dans un village ; on lui tue quelques-uns de ses hommes ; il met
le feu au village par représailles : cela est abominable sans
doute, mais s'excuse et jusqu'à un certain point se justifie
par le besoin qu'une armée en marche a de maintenir sa
sécurité. A quoi servait ce bombardement ? en quoi
faisait-il
320
avancer le siège
? L'état-major prussien n'ignorait pas que nos provisions
tiraient à leur fin, que la famine leur ouvrirait bientôt
nos portes malgré nous. C'était donc sans utilité,
sans but, pour le plaisir de détruire qu'ils détruisaient
; pour se donner et donner aux dilettanti de l'univers le délicieux
spectacle de la grande Babylone abîmée sous une pluie de
fer ? A cette seule pensée, notre cœur se gonflait
d'indignation et de mépris.
Si
les pertes matérielles étaient moins considérables
que ne le croyaient ces vandales, il y eut beaucoup de personnes
tuées ou blessées, et surtout, comme on devait s'y
attendre, parmi celles à qui leur âge et leur sexe
interdisaient de porter les armes. Les hommes, eux, étaient
aux remparts ou aux tranchées dont les obus s'écartaient
avec soin, ceux même que leur service ne retenait pas hors de
leur maison pouvaient la quitter plus aisément, pendant la
nuit, que des femmes, des vieillards, qui dorment au nid du chez
soi. Tous les matins, les
journaux nous apportaient le triste compte de nos morts : des mères
frappées avec le bébé qu'elles portaient dans
leurs bras, de pauvres petits êtres que l'obus écrasait
dans leur berceau, des femmes atteintes, au moment où elles
faisaient queue pour le pain, et qu'on avait relevées les
jambes brisées ou la poitrine défoncée par un
énorme éclat de fonte. Tout Paris frémit
d'indignation en recevant ce billet de faire part qui fut répandu
à profusion :
321
« M. et Mme
Jules Legendre ont la douleur de vous faire part de la mort de leurs
filles : Alice, âgée de trois ans et demi, et Clémence,
âgée de huit ans, frappées toutes deux par
un obus prussien. » Un projectile était tombé
sur la maison Saint-Nicolas, un des plus grands établissements
d'instruction publique de la capitale, et il avait tué ou
blessé cinq jeunes garçons de douze à quatorze
ans ; un autre avait crevé le toit d'un pensionnat de jeunes
filles, et en avait mutilé quelques-unes, en frappant deux à
mort. Les convois qui menaient ces innocentes et infortunées
victimes aux cimetières étaient suivis d'une foule
immense, et M. Jules Favre exprima, dans un admirable langage, à
l'enterrement des élèves de Saint-Nicolas, la
patriotique douleur que sentait toute la population à la vue
de ces attentats sans nom.
Il semblait que les
obus prussiens fissent exprès de tomber sur les endroits où
ils devaient porter le plus de deuil. A la distance où se
trouvaient les artilleurs ennemis, ils ne pouvaient que tirer à
toute volée, sans diriger leurs coups sur un but précis.
Mais une fatalité inconcevable menait leurs projectiles
juste sur nos musées, nos bibliothèques et nos
hôpitaux. La rive gauche est, comme on sait, très riche
en établissements hospitaliers : le nombre s'en était
fort accru des nécessités du siège. Aussi n'y
avait-il pas de jours que nous ne lussions dans les journaux quelques
protestations signées de médecins
322
célèbres,
contre les meurtres commis par les Prussiens dans les hôpitaux.
Leurs obus étaient tombés avec une sorte de rage
persistante sur le Val-de-Grâce. M. Trochu y fit
transporter les blessés prisonniers ; il en donna avis à
M. de Moltke, et l'on remarqua que depuis cette mesure prise, les
projectiles se détournaient de ce point avec le même
soin qu'ils avaient mis à s'y diriger. Le Luxembourg avait
reçu nombre d'obus, qui avaient forcé les malades
d'évacuer les vastes ambulances improvisées par là
; le Jardin des Plantes avait été ravagé,
saccagé ; des serres du Muséum, les plus belles du
monde, il ne restait rien que d'informes débris de fonte et de
verre, et le vénérable directeur de cet établissement
scientifique, l'illustre M. Chevreul, avait écrit sur les
registres la déclaration suivante, qu'il avait fait signer à
l'Académie des sciences : « Le Jardin des Plantes
médicinales, fondé à Paris, par édit du
roi Louis XIII, à la date du 3 janvier 1636, devenu le Muséum
d'histoire naturelle le 23 mai 1794, fut bombardé sous le
règne de Guillaume 1er, roi de Prusse, comte de Bismarck,
chancelier, par l'armée prussienne, dans la nuit du 8
janvier 1871. Jusque-là, il avait été respecté
de tous les partis et de tous les pouvoirs nationaux et étrangers.
»
On nous a dit que ce
qui exaspérait surtout les Prussiens, c'était notre
affectation un peu ironique à les traiter de barbares. De quel
nom pourtant
323
fallait-il
les appeler ? Barbares étaient
les Romains, lorsqu'ils pillaient ou livraient aux flammes les
trésors de Corinthe ; et eux, ces descendants d'Attila, ne
méritaient-ils pas ce nom de barbares, eux, qui sans aucune
nécessité, au mépris des droits de l'humanité
et des privilèges de l'art, répandaient la dévastation
et la ruine parmi cette ville toute pleine de chefs-d'œuvre ;
qui écrasaient de leurs stupides obus et cette Ecole de
médecine et cette Sorbonne, où ils étaient venus
puiser cette science dont ils se targuaient à cette heure, et
ces bibliothèques, où ils avaient trouvé une
hospitalité si généreuse et si large ?
L'Europe entière
s'émut et protesta par la voix de ses représentants les
plus autorisés. Mais que faisaient à un insolent
vainqueur, enivré de sa force et de ses triomphes, les timides
remontrances qui s'exhalaient en phrases diplomatiques ! Il répondit
avec un brutal cynisme, et sa réplique pouvait se résumer
en ce mot d'une énergie populaire: Mêlez-vous de ce
qui vous regarde ! Et le bombardement continuait toujours, et dans la
population, l'humeur gouailleuse des premiers jours avait fait place
à une résignation indifférente et fière.
J'ai parcouru plus d'une fois les quartiers atteints par le
bombardement : la vie n'y était changée en rien ; je ne
pouvais me défendre d'un sentiment d'admiration triste,
en regardant ces longues queues de ménagères qui,
paisibles, sans se plaindre, sous les incessantes
324
menaces de l'obus,
attendaient, les pieds dans la boue, leur maigre portion de pain
noir. Pas une récrimination, pas un murmure. Elles ne
riaient pas, elles ne plaisantaient pas, c'eût été
trop exiger d'elles. Elles avaient de l'héroïsme à
leur manière souffrant en silence, et très déterminées
à tout plutôt qu'à se rendre. Qui n'a pas vu ce
spectacle ne connaît rien de la population parisienne, ne sait
pas ce qu'il y a en elle d'abnégation vraie et d'ardent
patriotisme. Pour moi, j'en ai été plus d'une fois
touché jusqu'à en avoir les larmes aux yeux. Le
gouvernement avait fourni aux gens des quartiers menacés
toutes les facilités pour déménager ; outre que
tous les habitants de la rive droite, qui comptaient des amis de
l'autre côté de la Seine, leur avaient offert
l'hospitalité, l'Administration avait mis à leur
disposition des casernes, des logements vides, des baraquements.
L'émigration fut beaucoup moins considérable qu'on
n'aurait pu le croire. Je n'ai pas les données officielles
pour en établir le chiffre ; ce que je puis affirmer, c'est
qu'au quartier Latin, la population ne paraissait pas sensiblement
diminuée ; tous les pauvres gens tiennent à leur petit
mobilier ; et ils s'étaient obstinés à rester
chez eux, à tout hasard ! Des alarmistes s'étaient
imaginé que le bombardement, continué avec cette
violence, pendant un si grand nombre de jours, allait rompre les
rapports sociaux, que les maisons abandonnées de force par
leurs locataires seraient en proie aux
325
pillards, à
tous les écumeurs de terre, qui bouillonnent comme une
lie fumante dans la vase de toutes les grandes villes. Il n'y eut
rien de pareil ; la police était anéantie ou absente,
et cependant on ne signala ni vols ni meurtres, et tout ce quartier,
éclairé au pétrole, dégarni de sergents
de ville, tout plein de maisons vides, tout grouillant d'une
population affamée, resta aussi tranquille qu'on l'eût
jamais vu aux plus heureux temps de l'Empire.
Ce qui avait
contribué à maintenir la bonne et vaillante humeur des
Parisiens, c'était la persuasion que tout allait au mieux
de l'autre côté des lignes prussiennes. Depuis le 20
décembre jusqu'au 8 janvier, nous étions restés
sans nouvelles officielles. Le froid terrible qu'il faisait avait
arrêté les pigeons, qui ne voyagent que par des
températures tièdes. Quelques journaux, surpris à
l'ennemi, avaient suppléé tant bien que mal à
l'insuffisance de renseignements plus précis. Ces
journaux qui tournaient naturellement tous les faits à
l'avantage des armées allemandes, n'avaient pu néanmoins
nous cacher que le mouvement du pays, une fois lancé vers la
levée en masse, ne s'était plus arrêté.
Nous démêlions à grand'peine, à travers
leurs lambeaux de récits, qui semblaient embrouillés à
plaisir, ce qu'il pouvait y avoir de plus favorable à
notre cause. Cependant, vers les derniers jours de ce long
silence, il faut bien avouer que l'impatience était devenue
extrême, et presque douloureuse. Elle se traduisait
326
sous
la forme qu'elle affecte toujours dans les villes assiégées,
par des bruits de victoire mis en circulation, sans qu'on en pût
retrouver les auteurs. C'était, cette fois, un soldat, qui,
après avoir traversé le camp ennemi, serait venu
déclarer que le prince Frédéric-Charles avait
été battu à deux reprises par nos soldats de la
Loire, et qu'ils allaient arriver d'un moment à l'autre. Le
propos était vrai, mais il fut prouvé que l'homme par
qui il avait été tenu se trouvait dans un état
de surexcitation voisin de la folie, et qu'il ne fallait attacher
aucune importance à ses paroles. Tous les matins, les
feuilles publiques pressaient le gouvernement de rompre le silence ;
il leur paraissait impossible que de façon ou d'autre on ne
sût rien, on n'eût rien à dire. Ce qui irritait la
curiosité publique, c'est que dans un de ces articles de l'Officiel, qui
ressemblaient, par l'incohérence et l'obscurité de la
rédaction à des oracles de la sybille, il s'était
glissé une allusion à des
succès que nous aurions remportés et qui devaient nous
donner confiance.
- Quels succès
? s'étaient écrié en chœur les
journalistes ? Si vous les savez, pourquoi ne pas nous les dire
franchement ? Si vous les ignorez, pourquoi nous en parlez-vous ?
Le gouvernement se
renfermait dans un majestueux nuage de discrétion. Le
charme enfin se trouva rompu. Le temps était devenu plus doux,
et, le 7 janvier, des pigeons arrivèrent porteurs de
327
dépêches
importantes, expédiées par la délégation
de Bordeaux. Ils abritaient aussi sous leurs ailes vingt mille (c'est
bien vingt mille que j'ai dit) télégrammes
particuliers, et c'est le lendemain que, pour la première fois
depuis quatre mois, j'eus, par une ligne bien sèche, mais plus
douce que la rosée, quelques nouvelles des miens.
Les dépêches
de Gambetta nous rendaient compte des opérations de guerre
poursuivies par nos généraux dans le Nord. Le
général Faidherbe, après s'être replié
un moment sur Vitry, Arras et Douai, avait repris, dans les premiers
jours de l'année 1871, une vigoureuse offensive. Il s'était
porté au sud d'Arras, et avait livré près de
Bapaume, le 3 janvier, une grande bataille qui aurait duré
de huit heures du matin à six heures du soir. Il avait chassé
les Prussiens de toutes leurs positions. Les pertes ont été,
disait son rapport, sérieuses de notre côté,
énormes du côté de l'ennemi. Quelques jours
après, poussant plus avant, il avait gagné une nouvelle
bataille à Pont-Noyelle, près d'Amiens, et avait occupé
cette dernière ville.
Ce
qui nous intéressait plus encore que Faidherbe, c'était
Chanzy et Bourbaki. Chanzy était devenu à Paris, sans
qu'il s'en doutât probablement, le lion du jour.
Après qu'Aurelle de
Paladines avait été destitué, à la suite
d'Orléans évacué une seconde fois par nos
troupes, Gambetta avait nommé Chanzy général,
et, contant le récit des manœuvres
328
faites par ce
nouveau chef pour sauver l'armée, il avait assuré en
propres termes que Chanzy paraissait être le véritable
homme de guerre révélé par les événements.
Il n'en fallait pas davantage au peuple crédule et
enthousiaste de Paris. On ne jura plus que par Chanzy. L'impression
fut si forte qu'elle subsiste encore. Au moment où j'écris
ce chapitre, tout est fini, l'armistice signé, l'armée
de la Loire détruite, et nos forts aux mains des Prussiens, et
pourtant je sens flotter encore en moi une vague admiration de
Chanzy, dont je ne sais rien, sinon qu'il a été battu,
comme les autres. Quant à Bourbaki, il avait pour nous le
mérite d'avoir échappé (nous ignorons comment) à
la capitulation de Sedan et d'avoir repris les armes. Le premier de
ces deux généraux tenait vigoureusement tête aux
Prussiens, dans les environs du Mans, et les fatiguait par des
marches et des contre-marches. On n'était pas encore
exactement renseigné sur les mouvements du second, mais on ne
doutait point qu'il ne se préparât à frapper un
grand coup contre le prince Frédéric-Charles. On
croyait y démêler qu'il avait remporté un
avantage marqué à Nuits, tandis que Garibaldi entrait à
Dijon.
Ces nouvelles
répandirent dans Paris une joie universelle. Tous les fronts
brillaient d'une nouvelle espérance ; on s'abordait dans
les rues avec effusion ; on se serrait les mains : «Pensez-vous
que nous sortirons de là ? - Je commence à le croire.
329
- N'est-ce pas ? » On
s'encourageait à tenir ; on était si content qu'on
revenait sur le compte de Trochu : « Vous savez, disait-on,
tous ces mouvements de généraux s'accomplissent d'après
ses instructions... attendez, il sait ce qu'il fait... S'il n'agit
pas, c'est qu'il épie le moment favorable... »
En d'autres temps,
il nous eût suffi de ce réconfort pour nous faire
patienter trois ou quatre semaines : mais une longue attente
avait surexcité les esprits ; le bombardement continuait
toujours, s'étendant chaque nuit, et faisant par ainsi dire
tache d'huile. Les boulets s'avançaient chaque jour d'une
centaine de mètres, et l'on en avait signalé qui
étaient tombés jusque sur la rive de la Seine. Nos
forts répondaient ; mais quoiqu'on nous dît merveille
de leur feu, il nous paraissait que notre artillerie ne faisait
pas grand mal aux batteries prussiennes ; ce qu'il y avait de
sûr, c'est qu'elle ne les faisait pas taire. Ces forts
eux-mêmes, le bruit s'était répandu dans Paris
que quelques-uns d'entre eux, ceux d'Issy, de Vanves et de Montrouge
en particulier, étaient très entamés ; que les
casemates étaient défoncées, et que les
remparts, démolis par endroits, s'écroulaient en larges
brèches. Qu'y avait-il de vrai dans ces rumeurs ? Nous n' en
savions rien, ne pouvant y aller voir. Mais nous n'étions qu'à
moitié rassurés par les bulletins de M. Schmitz.
Nous nous rappelions
la terrible phrase de M. de Bismarck à Jules Favre : «
Nous prendrons, quand
330
il nous plaira, deux
de vos forts en quarante-huit heures. » - C'est qu'une fois
maîtres des forts, ils l'étaient de Paris ! Il fallait
donc les arrêter par d'autres moyens que le feu d'une
artillerie qui ne semblait pas de force à lutter avec leurs
canons Krupp.
Quels autres moyens ? Des sorties quotidiennes ou une grande trouée, n'importe ;
on ne savait pas ; mais on en revenait toujours là : il faut
faire quelque chose.. On y mettait d'autant plus d'insistance que
beaucoup de gens s'étaient imaginés voir dans ce
bombardement si violent et si continu une ruse de guerre. M. de
Moltke, disaient-ils, ne nous canonne si furieusement que pour nous
donner le change. Tandis que nous sommes tout entiers au bruit de ses
mortiers, nous garantissant de notre mieux contre ses bombes, il
détache sans doute quelque nombreux corps de troupes, qui va
tomber à l'improviste sur l'armée de Chanzy et la
détruire. Il faut s'en assurer ; ne laissons pas à
l'ennemi un moment de repos ; retenons autour de nous toutes ses
forces. Et pour appuyer cette manière de voir, les
personnes qui se prétendaient initiées au secret du
gouvernement assuraient que, dans la partie de sa dépêche
qui n'avait pas été publiée, Gambetta,
s'emportant contre l'inaction de Trochu, lui avait dit : «Vous
nous perdez ! battez-vous donc ! faites quelque chose ! »
On ne saurait croire le plaisir que fit à la population
331
le récit de
deux ou trois petites affaires de nuit qu'elle trouva le matin dans
son journal. Elles n'étaient pas fort importantes, et l'une
d'elles, même, n'avait pas réussi. N'importe ! C'était
signe que le général en chef avait compris la nécessité
de l'action incessante. On le pressait, on le suppliait de faire plus
encore. Les organes les plus accrédités de l'opinion
publique lui faisaient entendre par allusions voilées, que
s'il ne croyait pas au succès définitif, s'il ne se
sentait pas l'énergie nécessaire pour dompter la
fortune, son devoir était de passer la main à un plus
audacieux et à un plus jeune. On en voulait surtout à
son état-major, en qui l'on n'avait aucune confiance. Il est
certain que ce pauvre Schmitz avait toujours rédigé ses
bulletins de la façon la plus ridicule ; mais ce n'est pas une
raison, parce qu'on est un déplorable écrivain, pour
qu'on soit un général médiocre. On l'accusait de
bien pis que de médiocrité. La foule parlait tout bas
de trahison. Je ne rapporterais pas ces bruits, aussi absurdes
qu'odieux, si le général Trochu n'avait cru devoir les
démentir dans une proclamation qui fut affichée sur
tous les murs. On avait remarqué que les Prussiens étaient
toujours prévenus du lieu où devaient se faire
nos attaques, et que nous les trouvions toujours sur leurs gardes.
Par qui pouvaient-ils être ainsi avertis à point
nommé, sinon par les confidents de M. Trochu, les seuls qui
fussent dans le secret des expéditions projetées ? On
voit par ce
332
petit détail,
à quel point d'irritabilité étaient tendus les
esprits.
Aussi, y eut-il dans
toute la ville comme un soulagement inexprimable, quand, le 19
janvier, au matin, on lut sur les murs cette proclamation du
gouvernement : « L'ennemi, disait-il, tue nos femmes et
nos enfants ; il nous bombarde jour et nuit, il couvre d'obus nos
hôpitaux. Un cri : Aux armes ! est
sorti de toutes les poitrines. Ceux d'entre nous qui peuvent donner
leur vie sur le champ de bataille marcheront à l'ennemi ;
ceux qui restent, jaloux de se montrer dignes de l'héroïsme
de leurs frères, accepteront au besoin les plus durs
sacrifices, comme un autre moyen de se dévouer pour la patrie.
Souffrir et mourir, s'il le faut, mais vaincre !»
Cette
proclamation n'était point signée de M. Trochu. Nous
apprîmes par un ordre du jour, signé Le Flô, que
le général s'étant mis à la tête de
ses troupes, c'était le ministre de la guerre qui faisait, par
intérim, les fonctions de gouverneur de Paris.
Nous
en conclûmes que l'affaire serait très chaude. Il était
évident que l'intention de M. Trochu était de ne plus
rentrer à Paris. Il voulait ou enfin faire la grande trouée,
si souvent promise, ou mourir à la tête de ses troupes.
C'était les
régiments de marche, ces fameux régiments de
gardes nationaux mobilisés, à qui était réservé
cette fois l'honneur d'ouvrir le feu. Les culottes
333
de
peau affectaient de mépriser les bourgeois, déguisés
en soldats. On assurait qu'un des vieux généraux,
parlant de cette expédition, avait dit en propres termes : «
Ces blagueurs de gardes nationaux veulent absolument qu'on leur
fasse casser la gueule ; on
va les y mener. » Ce propos soldatesque avait été
traduit par les journaux dans un style moins pittoresque, mais plus
académique : « La garde nationale veut une saignée,
nous allons la lui faire faire. » Ces bourgeois si décriés,
ces pantouflards, comme
on les appelait par ironie, frappèrent d'étonnement,
par leur bonne volonté sérieuse, par leur attitude
martiale, par leur entrain et leur dévouement, tous les
officiers de l'armée régulière et de la mobile.
Je ne suis pas suspect en les louant ici ; je n'étais point
enrôlé dans ces régiments de marche, mon extrême
myopie faisant de moi un soldat plus dangereux pour les voisins
que pour l'ennemi. Je répète ce qui a été
dit partout, ce dont sont convenus devant moi nombre d'officiers
supérieurs, ce qui ne surprendra d'ailleurs que les esprits
peu philosophes. Il était tout naturel que des hommes
instruits, animés d'idées libérales et de
sentiments patriotiques, qui combattaient pro aris et
locis, de vrais citoyens
portassent à cette besogne de défendre leur ville,
sinon plus de courage que les soldats qui n'en ont que par métier,
un cœur tout au moins plus résolu et plus ferme, une
intelligence plus ouverte, un dévouement plus réfléchi.
Ah! si l'on
334
s'en
était avisé plus tôt ! si de ce chaos de la garde
nationale parisienne qu'on avait si longtemps laissé
bouillonner dans une agitation stérile, on eût d'abord
tiré les cent mille braves gens qu'elle contenait, jeunes
et en état de porter les armes, quelle armée on aurait
mise sur pied en trois semaines ! A quoi bon ces regrets douloureux !
Ce qui est fait est fait ; mais je n'y puis songer sans
que des larmes de rage ne me tombent des yeux ! Oh ! le bête et
absurde préjugé du bouton de guêtre ! Comme
nous en avons fini pour toujours avec lui ! comme nous allons, nous
aussi, nous constituer en nation armée, et n'avoir plus, et
pour soldats que des citoyens, et pour citoyens que des soldats ! Ils
verront... ils verront... et le jour de la revanche n'est peut-être
pas si éloigné qu'on l'imagine.
Les
bataillons de marche, commandés pour l'expédition,
s'étaient réunis dans la nuit, et ils étaient
tous gaillardement partis, le sac au dos. Ils enlevèrent
avec beaucoup d'entrain, après un combat très vif, la
redoute de Montretout, et pénétrèrent par la
brèche dans le parc de Buzenval. C'est là que tomba
frappé d'une balle, en faisant le coup de feu, un homme dont
la mort fut un deuil pour Paris tout entier. C'est Henri Regnault, le
peintre de la Salomé, un
tableau admirable de verve et de couleur, qui, au précédent
salon, avait emporté le grand prix, et promis à la
France un artiste de génie. Il n'avait que vingt-neuf ans, et
tous les connaisseurs s'accordaient
335
à voir en lui
un futur chef d'école, un de ces hommes qui renouvellent l'art
et font la gloire d'un siècle. Il avait vingt-neuf ans, il
était jeune, débordant de vie, fiancé
depuis deux ans, à une jeune fille dont il était
éperdument aimé. Un coup de fusil tiré au hasard
par quelque imbécile allemand, jadis balayeur de nos égouts,
et tout cela, ce bonheur, cette gloire, ces joies, tant de
chefs-d'œuvre espérés, évanoui, perdu à
jamais, et voilà une fiancée au désespoir, une
mère qui se meurt de chagrin, une nation et l'art en deuil !
Oh ! l'abominable et stupide chose que la guerre !
Une foule impatiente
et surexcitée attendait sur les boulevards et rue Drouot les
bulletins de la bataille qui se succédaient d'heure en heure.
Le premier nous avait rempli d'une joie, qui ne laissait pas, hélas
! d'être inquiète ; nous y avions été si
souvent pris, à nous repentir, sur la fin de la journée,
de nous être félicités trop tôt. Le second
était déjà moins rassurant, il parlait de
brouillard qui empêchait les observations. Le troisième
et le quatrième nous faisaient entendre clairement, à
travers leurs réticences, que si nous n'étions pas
repoussés, au moins n'avancions-nous plus ; le dernier, qui
datait de neuf heures cinquante, nous disait textuellement : «
L'ennemi ayant, vers la fin du jour, fait converger sur nous des
masses d'artillerie énormes et des réserves
d'infanterie, nos colonnes ont dû se retirer des hauteurs
qu'elles avaient gravies le
336
matin. Nos pertes ne
sont pas encore connues, nous avons su par des prisonniers que celles
de l'ennemi étaient fort considérables. »
Ainsi ce serait donc
toujours la même chose ! Toujours on nous parlerait de ces
masses énormes d'artillerie qui, arrivées à la
fin du jour, changeaient la face du combat ! Ah çà
! mais, et nous, nous n'avions donc pas d'artillerie ? Qu'avait-on
fait de ces centaines de canons, que nous avions, par élan de
souscription patriotique, fait fondre et offerts au gouvernement de
la défense nationale ? Apparemment il les gardait pour les
offrir aux Prussiens le jour de la reddition. Ces fâcheuses
impressions s'assombrirent encore, lorsqu'il nous fut donné de
lire les proclamations du lendemain : « Il faut, disait M.
Trochu, parlementer d'urgence à Sèvres, pour un
armistice de deux jours, qui permettra l'enterrement des morts et
l'enlèvement des blessés ! » Deux jours ! Mais il
y en a donc des montagnes ! Et comme pour servir de commentaire à
ce bulletin, le gouverneur ajoutait dans une lettre, qui fut publiée
avec le contre-seing de M. Schmitz : « Envoyez-moi nombre de
voitures, ramassez tous les brancardiers que vous pourrez réunir.
» Il semblait en vérité qu'il s'agît
de déblayer le champ de Waterloo.
Il y eut dans tout
Paris un moment de stupeur, qui fut suivi d'une tristesse infinie. On
ne le croira guère, mais ce fut cette même brave garde
nationale
337
qui s'était
si bien battue, qui dissipa ces impressions. Nous croyions à
une formidable bataille perdue : Mais non, pas du tout, nous
disait-elle, on nous a donné ordre de battre en retraite, nous
nous sommes retirés, mais de notre plein gré, sans être
poursuivis, et nous ne nous doutions pas même que c'était
là ce qu'on appelle en style militaire, une défaite.
Des morts et des blessés, il y en a, sans doute, et il n'y en
a que trop, mais pas tant que vous le croyez. Si M. Trochu a demandé
des brancardiers et des voitures de supplément, c'est
qu'il fait une boue de tous les diables, et que dix chevaux sont
nécessaires où un seul eût suffi, il y a huit
jours, par la gelée.
Ce ne fut qu'un cri : « On n'est pas si maladroit que cela !...
Puis, la réflexion aidant, on se demanda : Est-ce bien
vraiment maladresse ? ne serait-ce pas plutôt calcul ? ne
veut-on pas, en effrayant les imaginations, incliner les Parisiens à
l'idée d'une capitulation ? Ceux qui pensaient ainsi (et ce
fut bientôt tout le monde) faisaient remarquer la façon
dont le Journal Officiel venait
d'annoncer les nouvelles qui lui étaient arrivées de
province par pigeon. « On n'avait pu, disait le moniteur du
gouvernement, déchiffrer encore que les premières
phrases des dépêches de Bordeaux : elles indiquaient un
temps d'arrêt dans le progrès des armées de
l'Ouest et des succès importants dans l'Est. » Et, par
une préférence bizarre, le journal gardait un
338
profond silence sur
la nature de ces succès, qu'il qualifiait d'importants, se
complaisant à donner des détails sur ce temps d' arrêt
qu'avait subi l'armée de Chanzy.
Nous
ne tardâmes pas à connaître toute la vérité
; elle était navrante. Ce Chanzy sur lequel nous avions tant
compté, d'un si ferme espoir, il n'y avait plus à en
douter, il était battu, son armée dispersée ou
détruite. On nous donnait heure par heure des dépêches
et des ordres du jour ; le Journal Officiel, arrivé
au récit de sa défaite, la remplaçait par des
points. Mais que le silence de ces points était éloquent
! De ce côté-là tout était perdu ; et
cependant notre besoin d'espérer était si fort,
que nous nous rejetâmes aussitôt vers l'Est. Là,
on nous parlait d'un mouvement de Bourbaki, qui, secondé
par Garibaldi, s'élevait entre l'Allemagne et l'armée
assiégeante, dont il menaçait les derrières. «
S'il arrive à couper les communications des Prussiens,
disions-nous, nous pouvons être sauvés. Il donnera la
main à Faidherbe... » Car nous comptions aussi sur
Faidherbe !
Et cependant les
inquiétudes allaient croissant d'heure en heure ! Le
bombardement, un instant ralenti par notre attaque sur Montretout,
avait recommencé avec une violence inouïe, et les
Prussiens l'avaient ouvert le 21 au matin contre Saint-Denis.
Ils voulaient rendre Saint-Denis intenable à nos troupes, s'y
installer à notre place, et, de là,
339
foudroyer
Belleville. Ils se flattaient que la population turbulente de
Belleville, chassée de son quartier, se répandrait
dans Paris, mettrait partout le désordre, en y portant le
pillage. - Ainsi, nous étions menacés de la guerre
civile dans un avenir prochain. C'était le restant de nos
écus. II ne fallait plus, pour la prévenir, faire fond
sur le gouvernement ; il était absolument discrédité.
Il ne restait en place que par l'impossibilité où nous
étions d'en trouver un autre. Mais c'était de toutes
parts un effroyable déchaînement contre son inertie et
ses maladresses ; on s'en prenait surtout à Trochu ; le bruit
courait dans Paris que son illuminisme avait tourné à
la folie ; qu'il était en proie à des hallucinations
; qu'il voyait Geneviève, patronne de Paris, et qu'il avait
mis, dans une proclamation officielle, heureusement interceptée
par Jules Favre, les habitants de la capitale sous la protection de
la sainte. Il portait les bottes molles des héros
d'opéra-comique et le bonnet de soie noire du
marguillier. Il n'en faut pas davantage à Paris pour rendre un
homme ridicule, surtout quand il n'a pas réussi. Cette marée
d'impopularité monta si vite et avec un tel bruit, que le
gouvernement de la défense nationale se vit forcé
d'y céder : il décida que le commandement en chef
de l'armée de Paris serait désormais séparé
de la présidence du gouvernement. Il nomma le général
de division Vinoy commandant en chef de l'armée de Paris, et
tout en conservant
340
au général
Trochu la présidence du conseil, il supprima le titre et
les fonctions de gouverneur. Et c'est ainsi que fut accomplie
cette parole de l'Ecriture : « Le gouverneur de Paris ne
capitulera jamais. »
L'occasion était
belle pour l'émeute. Vous avez pu remarquer qu'après
chacune de nos grandes catastrophes les partisans de la Commune
avaient jailli de leur obscurité, comme les diables d'une
boîte à surprise. Nous ne pensions guère à
eux ; car leurs journaux s'étaient tus faute de public, et il
nous avait semblé que leurs rangs s'étaient fort
éclaircis. Si peu qu'il restât de ces fanatiques, qui ne
reculaient point devant l'idée de la guerre civile, ils se
tenaient prêts, et crurent le moment venu. Dans la nuit du
samedi au dimanche, une poignée d'émeutiers forçait
les portes de Mazas, avec la complicité du directeur de la
prison, qui fut révoqué deux jours après,
et enlevait plusieurs détenus politiques, parmi lesquels
l'inévitable major, M. Flourens. La troupe se rendit ensuite à
la mairie du XXe arrondissement, où elle pilla 2.000 rations
de pain, et but une barrique en l'honneur de la Commune restaurée.
On les balaya le lendemain sans qu'ils fissent mine de résister.
Mais peu après,
le 101e bataillon de marche s'en vint, au nombre de cent cinquante à
peu près, à l'Hôtel de Ville, et déboucha
sur la place, juste au moment où les délégués
d'une manifestation sans
341
armes sortaient
d'une audience qui leur avait été accordée par
les membres du gouvernement. Quelques coups de fusil partirent
de ce groupe, et frappèrent, dans les rangs, des mobiles
bretons qui gardaient l'Hôtel de Ville. Un lieutenant
tomba blessé de trois balles. Les mobiles ripostèrent
par un feu de peloton. La foule était énorme ; elle se
dispersa, courant, criant, se bousculant. Quelques victimes restèrent
sur le carreau. L'affaire semblait finie, quand tout à coup
les fenêtres des maisons situées en face de l'Hôtel
de Ville s'ouvrent, et de là éclate une vive fusillade.
Ordre est donné aux troupes massées sur la place de
prendre ces maisons ; on y saisit treize gardes nationaux armés
du 101e, et M. Sapia, l'ancien chef de bataillon, qui les
commandait. Tout cela ne dura guère que vingt minutes.
Jamais je n'ai mieux
senti que ce jour-là combien ce Paris était vaste, et
quel univers c'était que cette grande ville. Il faisait beau
temps, et c'était dimanche, en sorte que nous étions
descendus, quelques camarades et moi, sur les boulevards. La
population parisienne, qui fait toujours fête au soleil,
s'acheminait, nombreuse et gaie, vers les Champs-Elysées. Nous
rencontrâmes par hasard un ami, qui nous apprit qu'on se
battait à l'Hôtel de Ville. Nous courûmes de ce
côté ; sur notre route, rien que des flâneurs
indifférents. qui ne semblaient pas soupçonner qu'on se
tirât des coups de fusil à
342
un kilomètre
de là. A mesure que nous approchions, la physionomie des rues
changeait sensiblement : partout des groupes animés, des
orateurs en plein vent, une foule très houleuse, qui roulait
vers le lieu du combat. Nous traversâmes la place, derrière
les voitures d'ambulance qui emportaient les blessés, et
rencontrâmes le préfet de police, M. Cresson, qui nous
fit passer de l'autre côté ; car déjà les
troupes arrivaient et formaient un cordon autour de l'émeute
vaincue. Nous étions sur la rive gauche ; là sifflaient
les obus prussiens, tandis que grondaient les canons de nos
forts qui cherchaient à leur répondre. C'était
un tonnerre incessant d'artillerie. Nous remontâmes les
quais, presque déserts, et par le pont des Arts, nous
débouchâmes sur la place du Théâtre-Français.
Une
foule considérable sortait du théâtre, où
l'on avait joué ce jour-là le Mariage de
Figaro ; c'était l'heure
où paraissent les journaux du soir ; elle se répandait
pour les acheter autour des kiosques. Nous poussâmes,
remontant toujours, jusqu'aux Champs-Elysées ; les
enfants y jouaient comme à leur ordinaire, et tout un monde de
promeneurs endimanchés regardait curieusement passer
un escadron de cavalerie, qui s'avançait, fanfare en
tête, sur la chaussée. Et je me souvins alors de la
lettre de ce soldat prussien, que les journaux nous avaient donnée
dans le temps : « Tu n'imagines pas, écrivait-il à
sa mère, comme ce Paris est
343
immense ! mais les
Parisiens sont de drôles de gens ; ils trompettent toute la
journée. »
Cette échauffourée,
quand l'histoire en fut connue du public, ne fit pas grande
sensation. Elle excita plus de mépris que de colère. Le
nombre des assaillants avait été si faible, ils
avaient été si vite mis à la raison, leur
entreprise, ainsi conduite, semblait si absurde, qu'on les traita
plutôt comme des fous que comme des conspirateurs. On se
contenta d'ajouter que c'étaient des fous dangereux, et qu'il
en fallait finir avec ces éternels artisans de désordres,
qui voulaient ajouter à tant de maux dont nous souffrions déjà
celui de la guerre civile. Le gouvernement, en qualifiant, dans
l'acte d'accusation, les faits reprochés à
Flourens « de connivence ou intelligence avec l'ennemi »,
paraissait insinuer que M. de Bismark avait payé ces émeutes.
Beaucoup de gens le croyaient.
C'était
une opinion bien peu vraisemblable. Le ministre prussien n'avait déjà
plus, à ce moment, besoin d'une révolution dans Paris
pour lui en ouvrir les portes. Notre situation allait s'aggravant
d'heure en heure. Ce n'était plus seulement Chanzy, dont nous
apprenions la déconfiture, qui était complète,
c'était Faidherbe, c'était Bourbaki, Bourbaki
notre dernier espoir, qui se trouvait pris entre deux armées
ennemies, et qui, loin de venir à notre secours, avait
grand'peine à se sauver lui-même. L'Officiel nous donnait ces nouvelles, une
à une, sans
344
y joindre un mot de
commentaires, comme s'il nous eût voulu dire : « Vous
voyez ! c'est la situation ! qu'en pensez-vous ? que feriez-vous à
ma place ? »
Ce silence nous
irritait et nous désespérait en même temps, De
quelque côté que tombassent nos regards, nous
apercevions des signes non équivoques de dissolution
prochaine. On avait rationné la population à trois
cents grammes de pain par jour et à trente grammes de viande
de cheval. Il fallait trois heures de queue pour obtenir sa portion
chez le boulanger et chez le boucher, et souvent même les
mesures étaient si mal prises, que de pauvres gens, qui
n'avaient rien autre à manger, trouvaient en arrivant à
leur tour visage de bois et place nette. Il m'est plus d'une fois
arrivé de donner mon morceau de pain à telle femme qui
pleurait : « Comment voulez-vous que je fasse ? disait-elle.
Point de pain, et pas moyen d'en avoir. » Ce pain, il était
si horrible, que le cœur me soulevait rien qu'à le
voir sur la table. Je préférais manger du biscuit, dont
j'avais une petite provision. C'était pourtant la seule
nourriture d'une foule de familles, dont beaucoup avaient été
aisées. Elles se faisaient de la soupe au vin. Aussi la
diarrhée commençait-elle à faire de grands
ravages. Et cependant, je ne saurais trop le redire, cette population
si misérable demeurait calme et résignée.
Beaucoup de tristesse et de plaintes, mais sans qu'il vint jamais à
personne l'idée qu'en traitant
345
avec les Prussiens
on mettrait fin à tant de maux. Les privations étaient
de toutes sortes et de chaque instant ; je n'en veux citer qu'un
exemple : Paris resta plus de quinze jours sans bains, le charbon
de terre manquant pour chauffer l'eau. Les réquisitions
pleuvaient l'une après l'autre sur les denrées de
première nécessité ; un jour c'étaient
les pommes de terre, un autre jour le sucre. La réquisition
faisait, par le jeu naturel du commerce, enchérir
l'objet, et le gouvernement, s'apercevant de l'effet produit, levait
la réquisition. C'était un effroyable et universel
gâchis. Car si nous n'avons pas eu la chance, en ces jours de
misères, de trouver un général pour nous
conduire, nous n'eûmes pas davantage celle de rencontrer un
organisateur pour nous administrer. Les bras nous en tombaient de
découragement.
La nécessité
d'une capitulation commençait à se faire jour dans les
esprits, qu'elle remplissait de trouble et d'angoisse.
Les journaux
n'osaient encore prononcer ce mot définitif et terrible, mais
ils ne cessaient d'adjurer le gouvernement (je parle au moins des
plus sages). - « Votre devoir, lui disaient-ils chaque matin et
sous toutes les formes, est de faire le recensement exact de nos
approvisionnements, de savoir combien de temps nous pouvons
encore tenir et de prendre un parti en conséquence. Le temps
des indécisions est passé ; il faut des
résolutions promptes
346
et énergiques.
Quelle est la vôtre ? Quelle qu'elle soit, nous l'accepterons,
mais vous nous devez d'en avoir une et de nous la faire connaître.
» Les bruits les plus contradictoires couraient en ville au
sujet de l'approvisionnement de Paris. Les optimistes disaient
qu'on avait de la farine pour jusqu'au 15 mars ; les mieux informés,
ceux qui avaient leurs entrées dans les ministères,
avouaient qu'il ne restait plus à manger que pour huit jours
au plus, et que le 3 février, la ville se trouverait sans un
morceau de pain, aux prises avec les difficultés d'un
ravitaillement impossible. Un million de créatures
humaines mourrait de faim avant qu'un sac de blé eût
débarqué en gare.
On contait qu'à
l'Hôtel de Ville le gouvernement s'agitait sur place, en proie
à de cruelles incertitudes. Il avait convoqué en
conseil extraordinaire tous les officiers supérieurs de
l'armée, leur avait exposé la situation de nos
approvisionnements et de nos armées, et les avait interrogés
l'un après l'autre sur ce qu'il y avait à faire,
promettant le commandement en chef à qui voulait prendre sur
soi la responsabilité de la défense à outrance.
Des généraux on avait passé aux colonels, puis
aux simples capitaines, et tous avaient, l'un après l'autre.
décliné ce redoutable honneur. Un seul, si ce qu'on
rapportait alors est véritable, aurait exposé.
avec beaucoup de verve, le moyen infaillible selon lui, de faire une
trouée ; mais il reconnaissait
347
que la trouée
une fois faite, on tomberait dans le vide, avec une armée sans
munitions, sans vivres, qui ne tarderait pas à être
détruite.
Il ne restait donc
plus qu'à traiter. La conviction de nombre de personnes, c'est
que déjà Jules Favre négociait la convention, et
qu'on ne la révélerait au public qu'après
qu'elle aurait été signée. Il régnait
dans la ville une effervescence incroyable. A midi, on contait que
Gambetta, exaspéré de tant de désastres, s'était
tiré un coup de pistolet dans la tête, et que cette
guerre funeste, qui s'était ouverte par le suicide de
Prévost-Paradol, se fermait ainsi par la mort de Gambetta. A
deux heures, on assurait qu'il avait été assassiné
; à trois, qu'il avait été bloqué dans
Lille avec Faidherbe ; qu'un nouveau gouvernement était
installé en province, sous la présidence de M. Thiers,
qui aurait chargé lord Lyons de négocier un armistice
général. Ce qui donnait plus de poids aux bruits
d'armistice, c'est que le feu s'était ralenti, surtout du côté
du sud, car Saint-Denis continuait à être bombardé
avec violence. Nos oreilles, habituées au fracas incessant de
l'artillerie, étaient comme étonnées de ce repos
inattendu :
C'est
le 27 janvier que nous sûmes enfin notre sort. Il parut au Journal Officiel une
note ainsi conçue :
« Tant que le
gouvernement a pu compter sur une armée de secours, il était
de son devoir de ne
348
rien négliger
pour prolonger la défense de Paris. En ce moment, quoique nos
armées soient encore debout, les chances de la guerre les ont
refoulées, l'une sous les murs de Lille, l'autre au delà
de Laval, la troisième sur les frontières de l'Est.
Nous avons dès lors perdu tout espoir qu'elles puissent se
rapprocher de nous, et l'état de nos subsistances ne nous
permet pas d'attendre. Dans cette situation, le gouvernement avait le
devoir absolu de négocier. Les négociations ont lieu en
ce moment. Tout le monde comprendra que nous ne puissions en indiquer
les détails sans de graves inconvénients. Nous pensons
cependant dès aujourd'hui que le principe de la souveraineté
nationale sera sauvegardé par la réunion immédiate
d'une Assemblée ; que l'armistice a pour but la
convocation immédiate de cette Assemblée ; que pendant
cet armistice l'armée allemande occupera les forts ; que nous
conserverons notre garde nationale intacte et une division de
l'armée, et qu'aucun de nos soldats ne sera emmené hors
de notre territoire. »
Cette communication
était trop attendue, elle avait été trop
préparée pour frapper la population comme d'un coup de
foudre. Je ne saurais mieux comparer l'effet qu'elle produisit sur
nous qu'à ce mélange de sentiments contraires qui se
partagent notre âme à l'annonce de la mort qui termine
une longue et douloureuse maladie. Cette mort était inévitable
; elle décharge donc l'âme d'un invincible
349
poids, et il
s'échappe un soupir, non de satisfaction, mais de soulagement
: Ah ! c'est donc fini ! nous savons à quoi nous en tenir !
nous ne serons plus en proie à cette incertitude, à ce
flux et reflux perpétuel d'espoir et de terreur ! Il Y a comme
un affaissement de toutes les forces, comme une détente
des nerfs trop longtemps surexcités. Et d'un autre côté,
ce malheureux qui vient de mourir, on l'aimait tendrement ; si faible
que fût cette lumière d'espérance qui brûlait
dans les cœurs, on la conservait précieusement
allumée, tant que la vie respirait en sa poitrine, et elle
éclairait les visages d'un rayon de joie. Et voilà
qu'aujourd'hui c'est fini, bien fini ; une sourde rage contre le
destin, une morne douleur s'empare de ceux qui le regrettent, et les
plonge dans la consternation.
Ce
sont là, si je ne me trompe, les sentiments que l'on aurait pu
démêler dans la population parisienne. Ils ont
l'air de se contrarier, mais notre cœur est ainsi fait qu'il
unit avec une facilité merveilleuse les contradictions
les plus étranges. Par-dessus tout flottait encore cette
triste consolation : ce n'est pas notre faute ! nous avons manqué
d'hommes pour nous conduire. Ce témoignage que Paris pouvait
se rendre, M. John Lemoine, le spirituel polémiste des Débats, le
traduisit dans un article éloquent qui fit sensation. Après
avoir dit que ceux-là qui souffraient le plus de cette
dernière humiliation, ce n'étaient pas les braillards
de
350
Belleville,
qui allaient pourtant crier le
plus fort à la trahison, mais toute cette bourgeoisie honnête,
courageuse, laborieuse, dévouée, qui avait l'idée
et l'amour de la patrie, et qui soutenait depuis quatre mois tout
l'effort de la résistance ; le journaliste ajoutait, dans
une admirable péroraison :
« O vous tous, Français de toute la France, qui vous êtes
réunis et réconciliés dans ce combat suprême,
et dans l'âme desquels nous jetons en ce moment le désespoir,
dites-vous que vous n'avez rien à vous reprocher ; attestez
Dieu et les hommes que vous avez fait votre devoir jusqu'à la
dernière extrémité. Ce sera l'éternel
honneur de Paris, de ce Paris tant calomnié, d'avoir été
jusqu'au dernier jour, jusqu'à la dernière heure,
le porte-drapeau de la patrie. Dieu est trop haut,
la France est trop loin
! disait la Pologne expirante. Paris aussi peut dire : La France est
trop loin ! L'âme
de la nation, brisée et dispersée par tant de
révolutions, n'a pas pu se rejoindre ; ses débris
sanglants ont vainement cherché à se reconnaître
et à se réunir. Puisse-t-elle, dans cette horrible
épreuve, avoir retrouvé la conscience d'elle-même,
et avoir puisé dans son propre sang la vertu qui la fera
renaître ! »
Ce langage
patriotique n'était que l'écho de notre propre pensée.
Aussi l'armistice attendu n'excita-t-il pas les désordres
que l'on pouvait craindre. Quelques bataillons dé garde
nationale, les uns par
351
simple
pose, les autres emportés par l'excès d'une patriotique
douleur, protestèrent et demandèrent à marcher à
l'ennemi ; quelques corps francs brisèrent
leurs armes ; on répandit dans le public le bruit que certains amiraux songeaient
à se faire tuer sur leurs pièces plutôt que de
les rendre : on citait entre autres l'amiral Saisset, qui, venant de
perdre son fils, jeune officier tué d'une balle prussienne,
ne respirait que la vengeance. Tous ces bouillonnements s'échappèrent
en fumée. L'inexorable fatalité était là,
qui de sa main de fer pesait sur toutes les velléités
de révolte ; et ce fut avec une douleur profonde, mais sans
éclats de fureur, que nous lûmes sur les murs cette
proclamation signée de tous les membres du gouvernement :
« CITOYENS,
La convention qui
met fin à la résistance de Paris n'est pas encore
signée, mais ce n'est qu'un retard de quelques heures.
Les bases en demeurent fixées telles que nous les avons annoncées hier :
L'ennemi n'entrera pas dans l'enceinte de Paris;
La garde nationale conservera son organisation et ses armes ;
Une division de douze mille hommes demeure intacte ; quant aux autres troupes, elles resteront
352
dans Paris, au
milieu de nous, au lieu d'être, comme on l'avait d'abord
proposé, cantonnées dans la banlieue. Les officiers
garderont leur épée.
Nous
publierons les articles de la convention aussitôt que les
signatures auront été échangées, et nous
ferons en même temps connaître l'état exact de nos
subsistances.
Paris veut être
sûr que la résistance a duré jusqu'aux dernières
limites du possible. Les chiffres que nous donnerons en seront la
preuve irréfragable, et nous mettons qui que ce soit au défi
de les contester.
Nous montrerons
qu'il nous reste tout juste assez de pain pour attendre le
ravitaillement, et que nous ne pouvions prolonger la lutte sans
condamner à une mort certaine deux millions d'hommes de femmes et d'enfants.
Le siège de
Paris a duré quatre mois et douze jours ; le bombardement, un
mois entier. Depuis le 15 janvier, la ration de pain est réduite
à 300 grammes ; la ration de viande de cheval, depuis le 10
décembre, n'est que de 30 grammes. La mortalité a plus
que triplé. Au milieu de tant de désastres, il n'y a
pas eu un seul jour de découragement.
L'ennemi est le
premier à rendre hommage à l'énergie morale et
au courage dont la population parisienne tout entière vient de
donner l'exemple. Paris a beaucoup souffert ; mais la République
profitera de ses longues souffrances, si noblement supportées.
Nous sortons de la lutte qui finit,
353
retrempés
pour la lutte à venir. Nous en sortons avec tout notre
honneur, avec toutes nos espérances, malgré les
douleurs de l'heure présente ; plus que jamais nous avons foi
dans les destinées de la patrie.
Paris, 28 janvier 1871. »
C'était le
135e jour de siège. Tout était fini, bien fini, fini à
jamais. Nous baissâmes la tête et nous revînmes au
logis, les yeux pleins de larmes.
354
C'est aujourd'hui
dimanche 12 février. Paris et la France ont nommé leurs
représentants, la nation est rentrée dans ses droits.
Paris débloqué peut enfin communiquer avec la province
; tous deux se donnent la main et vont reconstituer la France.
Oh ! que ces treize ou quatorze jours ont été longs et
tristes ! Je ne crois pas que jamais peuple ait éprouvé
un ennui semblable à celui qui s'est abattu sur nous, durant
cette période de transition, qui fut si courte, et qui nous
sembla interminable. Ce n'était pas l'ennui de l'homme inactif
qui bâille ; c'était une sorte de mélancolie
noire, d'affadissement universel, de chagrin morne, qui, pour
user d'une locution populaire, mais énergique, casse bras et
jambes, et que les Latins exprimaient en disant qu'il résout
les membres et les forces, viresque resolvit. On
n'a plus de goût à rien, on s'affaisse plutôt
qu'on ne se couche, sur un canapé, fermant les yeux comme pour
ne rien voir des horreurs qui se passent à côté,
l'âme alanguie et la tête pendante. Ce sont là de
ces heures de nausée invincible, où l'on se
désintéresse de tout ce qui vous entoure, où la
compagnie vous importune autant que la solitude
355
vous pèse, où
l'on prend un amer plaisir à broyer du noir, où l'on
donnerait sa vie pour moins que rien. On est comme abruti, et s'il
arrive d'ouvrir un journal, on se sent comme un haut-le-cœur
: - Non, ne me parlez plus de rien ! ces misères et ces
hontes, tout cela m'est devenu indifférent, je ne suis plus de
ce monde. Allez-vous-en, j'en ai assez !
Et
quand, secouant cette torpeur, on descendait dans la rue, on ne
rencontrait partout que des sujets de noire tristesse. Je ne
parle pas des conditions de l'armistice ; à quoi bon ? toute
la France les connaît. Nous ne sentions que trop que l'on nous
avait livrés, pieds et poings liés, à un
vainqueur aussi astucieux qu'insolent. Chacun de ces articles nous
frappait comme d'un coup de poignard : Les Prussiens
n'entreront pas à Paris tout le temps que durera
l'armistice... et nous ajoutions
aussitôt. - Mais, l'armistice fini, ils ne manqueront pas d'y
faire leur entrée solennelle. - La garde nationale
ne sera pas désarmée, et
nous nous disions que c'était moins pour nous faire honneur
que par perfidie. Nos ennemis comptaient sur la guerre civile ; ils
espéraient qu'en laissant leurs armes aux Bellevillois,
ils exciteraient des troubles qui leur fourniraient un prétexte
à venir mettre le holà. Cette ligne de démarcation
qui séparait des lignes allemandes les misérables
restes de nos troupes, nous la suivions sur la carte, et nous
constations avec douleur qu'un quart de la patrie demeurait entre
356
leurs mains,
réquisitionnée, pillée, les nourrissant, eux,
gros et gras, qui chevauchaient superbement à travers la
contrée, impertinents et gouailleurs à travers la fumée
de leurs pipes. Il n'y avait d'exception que pour l'Est, où
l'on se battait encore, et nous ne pouvions nous dissimuler que cette
exception était faite contre nous : afin de venir à
bout de notre dernière armée, la seule qui tînt
encore ; de notre dernière forteresse, Belfort, qui se faisait
héroïquement bombarder.
Et quel spectacle
navrant que celui de nos pauvres soldats, qui rentraient, sans
armes, dans la grande ville ! Leur retour, hélas ! n'avait
rien eu de magnifique. L'indiscipline, qui nous avait perdus, avait
ôté à cette suprême manifestation le cachet
de grandeur qu'elle eût encore pu revêtir. Tous ces
malheureux, sauf les marins et quelques compagnies modèles,
étaient revenus sales, dépenaillés ; beaucoup
même ivres, et ne dissimulant pas sur leur visage
tiré de fatigue la satisfaction de la guerre finie. Ils se
promenaient sur nos boulevards, oisifs, ennuyés,
mécontents, et nous nous demandions avec un secret effroi ce
que pourraient sur ces âmes déjà ébranlées
les funestes conseils de l'inaction ; si ces gardiens naturels de
l'ordre n'allaient pas apporter à la guerre civile un nouvel
et plus terrible appoint.
Ces remparts que nous avions vus si
animés et si fiers, qui bravaient l'ennemi par ces milliers de
canons aux gueules ouvertes, le désert s'était fait
357
autour d'eux :
quelques rares factionnaires, près d'une pièce
renversée de son affût ou tournant le dos aux Prussiens
; partout l'image de la désolation et du désespoir.
Mais ce qui affligeait plus encore les regards que cet abandon,
c'était l'empressement de toute une partie de la population à
franchir les portes et à s'en aller aux avant-postes prussiens
acheter des vivres. Il convient de dire, à la décharge
des misérables qui nous ont donné ce dégoûtant
spectacle, que Paris commençait à mourir de faim ; que
l'horrible pain de son, notre seule nourriture, n'était
distribué qu'en très insuffisante quantité ; que
le moral n'étant plus soutenu par aucune espérance,
on entendait crier plus haut ses entrailles à jeun. N'importe
! il eût mieux valu attendre. C'était quelques jours de
patience de plus ! on pouvait faire encore ce court crédit à
l'honneur du nom français, après avoir enduré
quatre mois tant de souffrances. Tout le monde n'eut pas ce courage.
Une foule énorme se pressait aux avant-postes prussiens,
tendant les mains, les uns pour en accepter l'aumône de
quelque bouchée de pain ou de quelque morceau de charcuterie,
les autres pour acheter des victuailles ; et c'était un
spectacle à briser le cœur que de voir le flegme
insolent, la dédaigneuse pitié de ces soldats, qui
regardaient cette bousculade, souriant et haussant les épaules.
Il n'y avait de plus désagréable que la politesse
froide et tranchante de leurs officiers.
358
Ces
déplorables scènes se prolongèrent plus
longtemps que nous ne l'eussions souhaité. Les Prussiens,
soit impossibilité matérielle, soit mauvais vouloir ne
hâtaient point le ravitaillement de Paris. Ils élevaient
toutes sortes d'objections, entravaient les trains, arrêtaient
les voitures chargées de victuailles, et, à toutes
les objections répondaient simplement, sans donner aucune
raison : « Nix, nix, pas passer ! » Des files énormes de chariots attendaient leur tour, piétinant
et jurant ; les simples particuliers qui revenaient avec des
malles ou des paniers bondés de pains et de gigots n'étaient
jamais sûrs que l'on ne confisquerait pas leur chargement. Une
fois échappés des mains de l'ennemi, qui se relâchait
parfois de sa rigueur, ils avaient un autre danger plus sérieux
à courir. Ils rencontraient des escouades de rôdeurs de
barrière, qui, n'étant plus contenus par aucune crainte
de la police, se postaient entre les forts et les remparts, et
là, de cette voix rogommeuse, familière aux voyous
parisiens, leur reprochaient de se bien nourrir quand le peuple
crevait de faim, et les pillaient au nom de la fraternité.
Les campagnards n'osaient plus se hasarder sur des routes si peu
sûres. C'est cette même population qui, le premier
jour où se rouvrirent les halles, en livra deux ou trois
pavillons au pillage. Le lendemain on les ferma, et les denrées,
qui avaient commencé de baisser à l'annonce de
l'armistice, rebondirent à des prix insensés. La
police ne se mêla
359
point de ces émeutes
; elles furent réprimées par le bon sens public. On fit
comprendre à ces forcenés que le meilleur moyen
d'arrêter l'approvisionnement de Paris et de maintenir le
haut prix des vivres, c'était précisément
d'effrayer ceux qui les vendaient et de les taxer. L'ordre se
rétablit peu à peu ; mais les prix ne baissèrent
que lentement. C'était tous les matins à la halle une
épouvantable cohue, une furie d'enchères sur les
gigots, les légumes frais, et avant tout sur la marée.
Paris tout entier
eut, durant huit jours, un désir de manger du poisson frais
qui, par son intensité, ressemblait à une envie de
femme grosse. Je me souviens que deux jours après
l'armistice un de mes amis, qui avait obtenu d'aller à
Versailles, et en avait rapporté à travers mille périls
du pain blanc et des provisions, nous invita à dîner. Le
premier plat fut du merlan, et le second une sole au gratin. Jamais
repas ne me sembla plus délicieux. Le pain blanc surtout nous
fit un plaisir infini. J'en mis un morceau dans ma poche, que je
distribuai le lendemain par petites tranches à des amis,
comme on fait du pain bénit dans les églises de
province.
A ce moment-là,
tous ceux qui purent quitter Paris le firent avec enthousiasme. Il y
eut dès le premier jour 25.000 demandes de laisser-passer,
tous donnant pour raison qu'ils se portaient candidats. Les uns
s'en allaient en province, embrasser leur femme et leurs enfants,
beaucoup d'autres se
360
sentaient une
irrésistible envie de revoir, dans les environs de Paris, leur
pauvre maison de campagne, et de constater par leurs yeux ce qui
en restait.
Les provinciaux ne
se doutent pas de quel amour profond le Parisien aime le petit
cottage d'été qu'il s'est fait le plus souvent
construire lui-même, qu'il a pris plaisir à embellir de
ses mains, qu'il a garni de jolis meubles et d'objets d'art. Durant
le siège, Théophile Gautier, qui possédait une
villa, avenue de Neuilly, avait conté ses impressions, en
retrouvant cette chère maison, qu'il lui avait été
donné de visiter une fois, et tout Parisien avait reconnu ses
propres sentiments dans cette peinture émue :
« Enfin, nous arrivâmes devant notre maison, ne sachant pas trop
si nous allions en trouver un seul vestige. A l'extérieur,
rien n'était changé. La tête de la Victoire du
Parthénon, dont M. de Laborde a rapporté le marbre
d'Athènes, et qui figure, moulée en plâtre sur un
fond de rouge antique, dans une niche circulaire, sur le mur de notre
atelier, était toujours à sa place, sœur
triomphante de la Vénus de Milo, force superbe de la forme, vis superba formœ, immortel
idéal de beauté, divinité tutélaire du
pauvre logis. Une fenêtre était ouverte, comme si la
maison eût abrité encore ses anciens habitants. Cela
nous parut de bon augure. Nous sonnâmes : le jardinier
vint nous ouvrir, et nous entrâmes, le cœur ému,
dans cette habitation, aussi
361
petite que celle de
Socrate, et qu'il n'avait pas été difficile de remplir
d'amis.
« Quant on pénètre dans un logis désert depuis
longtemps, il semble toujours qu'on dérange quelqu'un.
Des hôtes invisibles se sont installés là
pendant votre absence et ils se retirent devant vous ; on croit
voir flotter sur le seuil des portes qu'on ouvre le dernier pli de
leur robe qui disparaît. La solitude et l'abandon
faisaient ensemble quelque chose de mystérieux que vous
interrompez. A votre aspect les esprits qui chuchotaient se taisent,
l'araignée tissant sa rosace suspend son travail, il se
fait un silence profond, et dans les chambres vides l'écho de
vos pas prend des sonorités étranges. Pas le plus léger
dégât n'avait été commis. D'ailleurs
personne n'était entré là, depuis notre départ.
Le modeste asile du poète avait été respecté.
Sur
la cheminée de notre chambre, un volume d'Alfred de Musset
était resté ouvert à la page quittée. Sur
la muraille pendait accrochée la copie d'une tête de
Richard, par notre chère fille, si loin de nous, hélas
! et qui ne lira pas cet article. Un flacon d'essence débouché
s'évaporait sur sa toilette de marbre blanc et répandait
son parfum faible et doux dans sa petite chambre virginale.
Nous montâmes
à l'atelier que nous étions en train d'arranger pour de
longs travaux qui ne se finiront peut-être jamais. Il n'y avait
plus que la tenture à poser, et nous pensâmes à
ce grave aphorisme
362
de la sagesse
orientale: « Quand la maison est finie, la mort entre. »
La mort ou le désastre. Une mélancolie profonde
s'emparait de nous en regardant ces lieux où nous avons aimé,
où nous avons souffert, où nous avons supporté
la vie telle qu'elle est, mêlée de biens et de maux, de
plus de maux que de biens, où se sont écoulés
les jours qui ne reviendront plus et qu'ont visités bien des
êtres chers partis pour le grand voyage. Nous avons senti là,
dans notre humble sphère, quelque chose d'analogue à
la tristesse d'Olympio...
L'heure s'avançait
et les portes de Paris ferment maintenant à cinq heures.
Avant de quitter notre chère demeure abandonnée, nous
allâmes faire un tour au jardin. La brume du soir commençait
à monter et à mettre au bout des allées des
gazes bleuâtres. Le vent poussait les feuilles mouillées,
et les arbres dépouillés tremblaient et frissonnaient
comme s'ils avaient froid. Quelques dahlias achevaient de se flétrir
dans les plates-bandes, et un vieux merle botté de jaune,
à nous bien connu, partit brusquement devant nos pieds en
battant des ailes comme s'il voulait nous saluer. Deux formidables
coups de canon envoyés comme bonsoir aux redoutes prussiennes
par le Mont-Valérien, ne parurent pas effrayer beaucoup
l'oiseau, habitué à ces vacarmes.
C'est ce même
merle qui niche chaque printemps dans le vieux lierre, draperie
verte jetée sur
363
le mur, et siffle
d'un air moqueur en passant près de notre fenêtre, comme
s'il lisait ce que nous écrivons. »
Bien d'autres ne
devaient pas être aussi heureux que Théophile
Gautier. Que de dévastations ! que de ruines ! Chatou,
Bougival, Marly, lieux charmants où nous avons passé
de si douces heures et de si gaies, qu'ont-ils fait de vous ? Ils ont
emballé proprement, en gens soigneux, tout ce qui avait du
prix et pouvait s'emporter ; ils ont, en sauvages ivres, brisé
le reste. Je ne rencontre que propriétaires navrés,
qui pleurent sur leur nid ravagé ou détruit ! Ce sont
des milliards perdus ! et des milliards, ce ne serait rien encore ;
on s'en consolerait à la longue. Plaie d'argent n'est pas
mortelle. Mais tant de souvenirs envolés, anéantis ! Oh
! ne parlons plus de tout cela ! je me sens mourir.
Rentrons dans Paris.
Les nouvelles qui arrivaient coup sur coup y augmentaient la
consternation et l'anxiété. C'était le moment où
Gambetta, rompant avec le gouvernement dont il était le
délégué, promulguait ce décret
fameux par lequel il déclarait inéligibles tous ceux
qui avaient accepté, sous l'Empire, quelque candidature
officielle. L'émotion fut extrême chez nous. On
craignait déjà la guerre civile dans Paris ; allait-on
l'avoir de la province contre Paris ? Nous apprenions en même
temps que Lyon se constituait révolutionnairement en Commune ;
que Marseille refusait de reconnaître
364
l'armistice ;
peut-être d'autres grandes villes étaient-elles
disposées à suivre cet exemple. Nous n'envisagions
l'avenir qu'avec un sombre effroi.
Les organes des
partis avancés avaient reparu plus hautains de langage, plus
acerbes que jamais. Ils attaquaient le gouvernement avec une violence
extrême. Hélas ! sur ce point nous étions tous
d'accord : non, les honnêtes gens aux mains de qui nous avions
remis nos destinées n'avaient pas fait ce qu'ils auraient pu
et dû ; non, ils n'avaient pas su tirer de cette admirable
bourgeoisie parisienne tous les éléments de résistance
et de force qu'elle recélait dans son sein. Mais à quoi
bon les récriminations inutiles ? Son temps était
fini, le jour du jugement approchait.
Il est venu.
L'Assemblée est nommée. Autant qu'on en peut juger à
travers les bruits qui nous arrivent, Paris et quelques grandes
villes ont nommé des hommes très engagés dans la
république qui, à tort ou à raison, a reçu
le nom de rouge ; la province, au contraire, a voté dans
le sens de la modération extrême. C'est le malheur
de notre situation. Les Prussiens n'ont pas voulu que nous puissions
nous entendre. Ils ont, jusqu'au dernier moment, tenu Paris et la
province écartés l'un de l'autre. A l'heure où
j'écris, les lettres particulières ne nous arrivent que
rares et décachetées ; les nôtres ne partent pas
; nous ne recevons les journaux des départements que par
contrebande, et il ne nous est
365
pas permis
d'expédier les nôtres. Comment s'entendre quand on
vit ainsi chacun dans son atmosphère d'idées et de
sentiments ?
Ils veulent nous
achever par la guerre civile ; j'espère encore qu'ils ne
réussiront pas. J'ai confiance à ce bon sens qui est le
trait distinctif de la race française. Nous ne donnerons pas à
nos ennemis cette suprême joie. Si ce petit livre, en
faisant connaître Paris à nos frères de province,
en leur donnant de nouveaux sujets de l'estimer, jusque dans ses
erreurs, qui ne partent point d'un mauvais naturel, contribue, pour
son humble part, à maintenir la concorde et la paix, je
ne regretterai pas de l'avoir écrit.
Il a été
commencé, je ne dirai pas gaiement, mais avec une vive et
franche allégresse, en des jours d'espérance et de
fierté. Il s'est assombri peu à peu ; il s'achève
au milieu des plus noirs présages.
Tâchons
de les écarter, et faisons chacun notre devoir, les yeux fixés
sur cette devise de Paris, dont il faut faire celle de la France : Fluctuat nec mergitur. Ballotté
souvent, jamais englouti.
Dimanche, 12 février 1871.