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LE SIEGE DE PARIS


CHAPITRE II

PRÉLIMINAIRE DU SIÈGE

I

Ce fut un grand malheur, mais il était inévitable.
Mieux eût valu sans doute constituer un gouvernement provisoire de défense nationale, et ne pas préjuger une question que toute la France eût été appelée à résoudre. On se fût épargné bien des ennuis très sérieux, que nous aurons à compter dans les chapitres suivants. On n'eût pas inquiété la province, à qui le mot République ne rappelle encore que les massacres de 93, les quarante-cinq centimes de M. Garnier-Pagès et les journées de Juin. On n'eût pas refroidi son ardeur à se porter au secours de Paris, on n'eût pas autorisé certaines, villes à se détacher de la grande unité nationale, et à proclamer, elles aussi, un gouvernement local, à l'exemple de Paris qui venait de faire le sien. Cette prétention de la capitale à imposer ses volontés aux départements ne pouvait que les mettre en mauvaise humeur. Il leur était difficile de voir sans chagrin et sans envie toute la députation de Paris

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s'emparer du pouvoir, tandis que leurs représentants étaient systématiquement écartés.
Mais ceux qui ont assisté à ces événements savent qu'ils se précipitèrent avec une si terrible hâte que l'on eut pas le temps de la réflexion. La République se proclama pour ainsi dire d'elle-même, et l'on improvisa, disons mieux, on bâcla un gouvernement tel quel, au milieu de de l'universel désarroi de tous les pouvoirs constitués qui s'enfuyaient éperdus. D'autres conteront l'histoire de cet effondrement d'un Empire qui avait été un mois auparavant confirmé par huit millions de votes. Je ne m'attache, moi, qu'à saisir la physionomie de Paris à travers ces révolutions successives.
Jamais, dussé-je vivre mille ans, je n'oublierai les émotions de ce jour étonnant. On avait appris la veille au soir, le plus terrible désastre dont jamais un peuple ait pu être affligé ; on avait aperçu avec certitude la saisissante réalité d'un siège devenu imminent ; on avait plongé, sous ce coup de massue, jusqu'au fond de l'abîme, et l'on s'était couché désespéré. Le lendemain, c'était un dimanche, jour de fête pour la population parisienne. Un soleil éclatant resplendissait au ciel et l'on baignait en quelque sorte ses yeux dans la lumière et la chaleur d'une de ces premières journées d'automne, qui sont si belles en France. Il semblait que toutes les noires visions de la nuit se fussent envolées à la clarté de ce matin charmant. Le peuple de Paris

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était descendu tout entier aux boulevards, où la foule se pressait en longues ondulations sur l'un et l'autre trottoir. L'allégresse était peinte sur tous les visages ; on causait, on riait. A tout instant, des bataillons de la garde nationale, les uns armés, les autres sans armes, passaient en chantant sur la chaussée. Ils s'interrompaient pour crier de temps à autre : «Vive la République ! » et d'immenses acclamations leur répondaient : «Vive la République ! »
Le bruit se répandit bientôt qu'elle venait d'être officiellement proclamée au Palais législatif. Toute cette foule - et Dieu sait pourtant qu'elle n'était pas composée que de républicains ! - l'accueillit comme une vieille amie sur le retour de qui l'on comptait depuis longtemps et qu'on est heureux de revoir enfin. C'était dans les rues l'animation paisible d'un peuple qui a de la joie plein le cœur. Point de grossiers tumultes ; point de bruyantes poussées ; point de manifestations furieuses. Non, c'était une gaieté expansive et spirituelle qui pétillait de toutes parts, en serrements de mains, en félicitations mutuelles, en propos railleurs. On ne voyait qu'ouvriers ou gardes nationaux, perchés sur de longues échelles, qui abattaient à coups de marteau les N se relevant en bosse sur les enseignes des fournisseurs officiels. La foule s'amassait autour du grand justicier-démolisseur. Elle lui adressait ses exhortations qu'il renvoyait sous forme de quolibets. Et c'étaient de part et d'autre de longs

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éclats de rire. Les cafés étaient pleins, et débordaient de consommateurs qui, tout en buvant des liqueurs, suivaient des yeux cette scène inouïe, et contribuaient au spectacle en prenant leur part de la joie générale.
Et les Prussiens ? et le siège prochain ? Ah ! bien, oui ! C'était bien des Prussiens et du siège qu'alors il s'agissait ! On avait fait trêve aux soucis. J'entendis, en passant, un ouvrier dire à l'un de ses camarades :
- Ils n'oseront plus venir, maintenant que nous l'avons !
Ils, c'étaient les Prussiens ; nous l'avons, il voulait parler de la République. Ne souriez pas ; ce fut pour une heure la folie de toute la population parisienne. Elle est si habituée à se payer de phrases qu'elle crut de bonne foi qu'à ce seul mot de République les Prussiens s'arrêteraient épouvantés. Elle s'imagina que c'était là une de ces formules magiques qui chassent les démons et calment les tempêtes. Cette naïveté paraîtra sans doute invraisemblable à ceux qui me liront de sang-froid. Mais j'en appelle à tous les témoins du 4 Septembre. Ils étaient deux millions. Oui, nous avons tous senti monter à notre cerveau les fumées de cette ivresse étrange. Oui, nous nous sommes grisés de ces événements si capiteux, et, d'un même coup, bon sens, raison, juste discernement des choses, réflexion, tout s'est envolé. - Comment cela s'est fait, je ne

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le conçois pas bien encore, quand j'y songe ; mais j'ai moi-même senti l'influence, et je ne crois pas avoir jamais joui plus pleinement du bonheur de vivre que dans ces quelques heures.
Le soir, j'allai aux nouvelles chez un de ceux qui, ayant pris part au mouvement, devaient en connaître les résultats officiels. Il arriva au milieu du dîner, tout échauffé des émotions d'où il sortait. Il nous jeta, un peu au hasard, les noms du nouveau gouvernement. Car, bien qu'il en fût lui-même, toutes les notions se brouillaient dans sa cervelle.
- Et Rochefort ? lui demanda-t-on.
- Rochefort ! nous dit-il, ah ! c'est une bonne histoire. Le gouvernement était déjà constitué, et après nous être tous nommés, nous avions clos la liste, quand il arrive, suivi d'une foule énorme qui l'avait délivré de sa prison, et qui criait : Vive Rochefort ! vive Rochefort !
Le général Trochu aborde le jeune journaliste, le complimente d'un air quelque peu embarrassé, et tout en lui faisant sentir que le gouvernement est comp1et, qu'on se passerait aisément de lui, l'invite pourtant, si le cœur lui en dit, à prendre place au bureau.
Le pamphlétaire l'écoute d'un visage froid, et, prenant ce ton sarcastique, où se retrouvait tout entier l'auteur de la Lanterne :
«Mon dieu ! général, lui dit-il, quelles que soient les fonctions auxquelles on me jugera propre, je les accepterai sans mot dire. Si l'on veut faire de moi

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le concierge de l'Hôtel de Ville, je déploierai à tirer le cordon le même patriotisme que vous et vos collègues à diriger la République.»
«Vive Rochefort !» hurlait la foule.
Il fallait bien faire bonne figure à mauvais jeu. On n'ignorait pourtant pas l'effet d'épouvante qu'allait produire sur la province ce nom de Rochefort, qui rassemblait en lui toutes les défiances et les haines qu'inspirait Belleville. Mais on avait donné congé aux inquiétudes et aux craintes. A demain les affaires sérieuses.

II

Il arriva, ce lendemain, et Paris apprit la composition certaine de ce gouvernement, qui, ramassant un pouvoir tombé à terre, avait usurpé la redoutable mission de réparer tant de malheurs et de sauver la France. Rappelons les noms des citoyens qui le formaient : c'étaient MM. Emmanuel Arago, Crémieux, Jules Favre, Jules Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, Pelletan, Picard, Rochefort, Jules Simon. On avait décerné, d'une commune voix, la présidence au général Trochu, que l'empereur avait, quelque temps auparavant sous l'énergique pression de l'opinion publique, nommé gouverneur de Paris.
Les ministères avaient été ainsi distribués : Gambetta

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avait pris l'intérieur ; Jules Favre les affaires étrangères ; Crémieux la justice ; Ernest Picard les finances ; Jules Simon l'instruction publique ; on avait donné la guerre au général Le Flô ; la marine à l'amiral Fourichon ; les travaux publics à un industriel ! M. Dorian, peu connu alors du grand public, mais qui devait bientôt, par son activité intelligente, acquérir une vaste influence ; et enfin l'agriculture et le commerce à M. Magnin.
Parmi tous ces noms, il n y en avait guère que deux ou trois qui inspirassent une réelle confiance à la bourgeoisie parisienne. On respectait Jules Favre pour son incontestable réputation d'honnêteté parfaite, son civisme et son désintéressement authentiques, et son prodigieux talent de parole ; mais on ne le croyait pas capable de dominer une situation aussi difficile que celle qui nous avait été léguée par le désastre de Sedan. On ne se doutait guère du service qu'il nous allait rendre, en écrivant le récit de son entrevue avec M. de Bismarck. On avait foi en Gambetta, non pas qu'il eût donné encore des preuves bien certaines de capacité : il n'était guère connu du public que pour une demi-douzaine de discours très éloquents ; mais on le savait jeune, actif, très hardi, et très prudent tout ensemble ; il alliait toute la fougue du Méridional français à l'astucieuse finesse de l'Italien ; Il avait su, tout en se ralliant les sympathies de la classe bourgeoise, conserver une grande autorité sur les

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populations jalouses et turbulentes de Belleville, Ménilmontant et Montmartre. Bref, il était populaire, et ce seul mot explique tout en France, où il est convenu que rien ne réussit comme le succès.
On était également engoué du général Trochu, non pas que l'on sût grand-chose de ses talents militaires ; mais il avait eu, sous l'Empire, le courage d'écrire un livre où il signalait les défauts de notre organisation militaire, et semblait avoir d'avance indiqué les causes de nos futurs revers. La campagne de 1870 avait rendu à cet ouvrage un cruel intérêt d'actualité, en donnant à son auteur une popularité immense. Il est certain qu'il avait fallu, pour le composer et le rendre public, une dose considérable de ce courage, qui est en France le plus rare de tous : le courage civil. Le général Trochu avait, en rompant ainsi visière aux chefs de l'armée et à l'empereur, compromis son avancement, et il s'était résigné à ne plus être jamais rien. Il se trouva, par un revirement inattendu des choses, que ce livre, qui devait peser sur toute sa carrière et le retenir dans les grades inférieurs, le porta au souverain pouvoir et lui mit les destinées de la France entre les mains.
Les Parisiens n'avaient encore senti qu'une inquiétude à son endroit. Le général Trochu s'était dès l'abord répandu en proclamations et en circulaires. Il écrivait trop et trop bien. Il causait aussi beaucoup. La tradition le représentait adossé à la cheminée de son salon, et développant, avec une

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incroyable abondance de paroles, ses projets et ses illusions aux auditeurs qui se renouvelaient incessamment autour de lui. L'exemple tout récent de la vaine et emphatique éloquence d'Ollivier et du piteux succès où elle avait abouti, venait d'instruire nos compatriotes à se méfier des phraseurs. Un mot terrible avait été dit sur Trochu par un journaliste de beaucoup de talent, M. Jules Richard ; le courriériste ordinaire du Figaro l'avait surnommé : un Ollivier militaire. Mais le besoin d'un homme en qui l'on espérait était si pressant, que l'on écarta les sujets de crainte et que l'on s'abandonna, à peu près sans restriction, à ce nouveau sauveur que l'on venait de se choisir.
Ces messieurs se trouvaient en face d'une situation vraiment déplorable. La population parisienne avait parfaitement oublié les Prussiens ; mais il était certain que les Prussiens, eux, ne nous oubliaient pas. Il leur fallait sans doute le temps de prendre quelque repos après un si violent effort, de reformer leurs cadres décimés par la victoire, de combiner leurs mouvements, de faire, en grandes masses, le chemin qui sépare la frontière française des murs de la capitale. Mais songer à les arrêter sur la route était une folie qui n'entrait dans la pensée d'aucun homme de bon sens. Il n'y avait plus d'armée pour s'opposer à leur marche. Conclure une paix telle quelle, autre impossibilité. Nous n'avions plus de gouvernement régulier que M. de

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Bismarck voulût reconnaître et qui pût se présenter au nom de la France tout entière. Il faut dire aussi que le public était bien éloigné, à ce moment, de toute idée de paix. Outre qu'il se croyait couvert de ce nom de République, comme d'un bouclier invincible, il ne respirait que la fureur et la vengeance. Jamais la vanité nationale n'avait subi une si douloureuse humiliation. C'est en vain que nous courions toute l'histoire, nous ne trouvions nulle part une honte comparable à celle de la capitulation de Sedan, et nous sentions l'ardent désir d'une revanche éclatante. Nous la voulions, il nous la fallait : « Qu'ils viennent ! s'écriait-on, qu'ils viennent ! ils verront ce que c'est qu'un peuple qui est résolu à vivre libre ou à mourir.» On rappelait à tout propos l'exemple de l'Espagne, sans songer que les situations étaient aussi différentes que les montagnes de la Sierra Morena peuvent l'être des vastes plaines de la Champagne et de la Beauce. Les plus exaspérés même ne se gênaient pas pour crier que nous étions plus près de Berlin qu'ils ne l'étaient de Paris. Nous avions été perdus par les généraux de cour, par une intendance aussi désordonnée que dépensière, par un militarisme absurde ; mais aujourd'hui, c'était la nation même qui allait se lever en armes et faire ses affaires elle-même. Nous recommencerions 92, et cet immortel élan où nos regards se reportent toujours en ces affreuses extrémités.
Jules Favre n'était que l'écho de la conscience

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publique quand il écrivit cette fameuse phrase, où se reconnut toute la France : Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses ! Ce n'est pas que les gens avisés n'eussent vu, dès le premier jour, l'inconvénient de cette antithèse, et le noir parfum de complications qui pouvait s'échapper de cette fleur de rhétorique. Déclarer par avance et dans un si solennel langage, que l'on ne céderait rien à un ennemi triomphant, c'était se lier les mains et se condamner, si l'inexorable nécessité nous poussait de malheur en malheur, ou à se déjuger, ou à résigner ses pouvoirs au risque d'une révolution nouvelle en face de l'ennemi. Qu'on marquât la résolution où l'on était de ne rien céder du territoire français, passe encore, et ce défi se pouvait comprendre. Mais pourquoi ajouter : ni une pierre de nos forteresses ! La phrase se balançait ainsi dans un plus élégant équilibre. Mais que cette déclaration était vaine ! Des amas de pierres n'intéressent point l'honneur d'une nation, et l'on peut rétablir plus loin les forteresses démolies. C'est même une idée assez répandue chez les militaires qu'il faudrait, rasant les places fortes, qui mêlent invinciblement les intérêts d'une population civile aux tristes nécessités de la guerre, établir des camps retranchés qui en tiendraient lieu et se riraient des menaces d'un bombardement. Mais ces réflexions si sensées, dont un avenir prochain devait démontrer la justesse, n'étaient faites, que par

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un petit nombre d'hommes politiques ; elles n'étaient point à l'usage de la foule. La bourgeoisie accueillit avec transport et répéta de son air le plus convaincu la phrase consacrée : «Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses !» et les farouches démocrates la complétèrent par ces mots significatifs: « Ni un écu de notre trésor !». Car il y avait une faction qui, de bonne foi ou de parti pris, ne voulait entendre à rien. Un journal contait cette conversation, qui, disait-il, avait eu lieu entre un négociant de la rue du Sentier et un Bellevillois à tous crins :
- Eh bien ! disait le négociant, qui voulait tâter son homme, on a conclu la paix ; les Prussiens se retirent.
- Et on ne leur a rien cédé, j'espère ? répondait le Believillois soupçonneux.
- Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses.
- Ni un écu de notre trésor ?
- Ni un écu de notre trésor, affirmait le négociant, poussant l'épreuve à bout.
- Et qu'est-ce qu'on leur a demandé d'indemnité ?

III

Deux questions se présentaient, pressantes et pleines de menaces, au nouveau gouvernement, celle des fortifications et celle des approvisionnements.

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Qu'avait fait jusqu'alors le pouvoir tombé, et que laissait-il à faire ?
C'était M.Clément Duvernois, l'ex-ministre du commerce, qui avait été chargé d'approvisionner Paris. M. Clément Duvernois, qui était fort suspect à l'opinion libéral et possédait au moins le mérite, assez rare, d'être intelligent, actif, entreprenant surtout ; peu de scrupules, beaucoup de hardiesse et de décision. Il avait dès l'abord résolument rompu avec le train ordinaire de la routine administrative, et passé, à la volée, une quantité énorme de marchés avec tous les grands industriels qui se présentaient.
Vous vous rappelez ce ministre patriote de la Convention, qui, envoyé aux armées pour hâter les opérations des généraux, et ne connaissant rien à leur besogne, répétait toujours : «Il faut marcher par grandes masses, procédons par grandes masses», et qui n'en finit pas moins, en appliquant ce système, par remporter la victoire. Ce fut un peu l'histoire de Clément Duvernois. Il n'avait pas fait une étude particulière des questions qu'il était appelé, par la nécessité des circonstances, à trancher rapidement. Mais, lui aussi, il procédait par grandes masses. Il achetait encore, il achetait toujours, et toujours par grandes masses.
On se contait à l'oreille l'étonnement d'un des plus grands industriels de France, qui avait été mis en communication avec le ministre du commerce pour un approvisionnement de houille à faire :

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- De la houille, avait dit l'impétueux Clément Duvernois, oui, sans doute, il nous faut de la houille, beaucoup de houille. La houille est le pain de l'industrie.
- Et de quelle espèce la voulez-vous ?
- De quelle espèce ?
- Oui, il y en a de trois sortes.
Et le chef d'usine avait énuméré leurs qualités respectives.
- Très bien ! un tiers de chacune alors, avait dit le ministre.
- Et combien vous en faut-il ?
Le ministre indiqua un chiffre ; l'industriel sourit :
- Ce serait, dit-il, la consommation d'un jour à Paris.
- Ah ! vraiment ! fit le ministre... Eh bien, alors, tant qu'il en pourra tenir.
Tant qu'il en pourra tenir, ce fut sa devise, et il se trouva que, pour le moment, c'était la bonne. Il est bien entendu que je ne puis donner les chiffres exacts des provisions accumulées ; et je ne sais si personne, même dans les bureaux du ministère, les pourrait avoir absolument authentiques. L'histoire seule aura plus tard des renseignements fidèles à cet égard, comme à bien d'autres. Je ne suis qu'un bourgeois de Paris qui se contente de rapporter ce qu'on disait alors, et l'effet que produisaient ces rumeurs sur l'esprit public.
Je copie dans un journal du 4 octobre cette note

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d'origine officieuse, sinon officielle, qui fit à ce moment le tour de la presse :
« Voici le chiffre des immenses approvisionnements que possède actuellement la ville de Paris. Rien que dans les différents parcs de la capitale, tels que le bois de Boulogne, le Luxembourg et quelques autres, nous possédons environ 220.000 moutons, 40.000 bœufs et 12.000 porcs.
« Quant à la farine, Paris en possède une provision de trois cent mille quintaux, sans compter les quantités qui existent déjà chez les boulangers, et que l'on peut estimer à deux cent mille quintaux.
« Paris possède encore trente à quarante mille quintaux de viande salée ou conservée, et une provision considérable de poisson salé ; enfin une énorme provision de sel, cent mille quintaux de riz, dix mille quintaux de café, sans tenir compte des différents produits qui se trouvent dans les magasins du commerce de la capitale.
« La population parisienne est donc parfaitement approvisionnée et peut, en toute assurance, attendre les Prussiens. »

C'était une des curiosités les plus courues du moment que ces immenses parcs de bestiaux au cœur même de Paris. Outre le bois de Boulogne et les jardins publics, on avait, dans l'intérieur des fortifications, disposé, pour les recevoir, d'immenses étendues de terrains vagues, et on les y avait parqués tant bien que mal. Des mobiles, choisis parmi

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les fils de la campagne, étaient chargés de les soigner. C'était pitié de voir ces pauvres bêtes, qui semblaient avoir la nostalgie de leurs étables, et qui, le mufle en l'air, aspirant l'air avec force, poussaient de longs et tristes mugissements. Elles piétinaient sur un sol croupi, et regardaient languissamment les visiteurs qui s'aventuraient à travers les boues de ces campements. Dans le nombre se trouvaient des vaches laitières : nos mobiles, devenus galants, offraient aux dames le lait tout mousseux et fumant qu'ils tiraient eux-mêmes du pis de la mère nourrice ; les dames relevaient lestement leur jupe, en riant, enjambaient les obstacles, et montraient en buvant à même le gobelet de bois, leurs jolies dents blanches. Quelques vieux taureaux jetaient de loin sur cette scène un regard oblique.
Les moutons se pressaient en tas, les uns contre les autres, frissonnants et mornes. La plupart souffraient du piétain : « Voilà ce que c'est, disaient les plaisants, de manger au café des pieds humides. » On imagine aisément ce qu'il fallait de voitures de foin pour nourrir ces innombrables multitudes. Un autre malheur, c'est que la nourriture, mal aménagée, était aussitôt foulée aux pieds et salie par le bétail, qui n'en voulait plus. La moitié était gâtée et perdue. Il fallut, plus tard, quand les froids, vinrent leur construire des baraquements, qui ne servirent guère, car chaque jour le siège en diminua le nombre, jusqu'au moment où ces étables improvisées

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virent partir le dernier bœuf pour son dernier jour.
Le gouvernement nouveau poursuivit avec une activité fébrile les approvisionnements commencés par ses prédécesseurs. L'industrie privée seconda de son mieux le mouvement. Bien qu'on ne crût pas encore positivement au siège, ni surtout à un blocus, il se trouva néanmoins nombre de spéculateurs, qui firent venir, en grande hâte, et par trains directs, d'énormes quantités de denrées de toutes sortes. Les gares furent emplies, bondées de provisions, qui ne s'écoulèrent que lentement vers les dépôts qu'on leur improvisa dans Paris. Les Halles virent se dresser en piles gigantesques les sacs de farine, les tonneaux de viandes fumées, les meules de fromages, les boîtes de conserves, et les innombrables montagnes de légumes secs. C'était un prodigieux spectacle, à ravir Gargantua d'aise, de voir ce flot incessant de victuailles s'engouffrer, par de monumentales ouvertures, sous les vases arceaux de ces réservoirs, qui paraissaient inépuisables.
Tout ce qu'il y avait de monuments vides à Paris fut requis pour ce service. Il est inutile de les compter. Je ne donnerai, pour exemple, que le nouvel Opéra, et la façon dont on employa la superficie qu'il couvrait. Tout le monde sait que le gros œuvre du nouvel Opéra était entièrement achevé, et ses dehors mis au point quand éclata la révolution de septembre. Charles Garnier, l'architecte, s'occupait déjà d'enlever la clôture de planches,

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qui dérobait aux yeux une partie de son chef-d'œuvre. Il escomptait le plaisir de cette première inauguration, en attendant le grand jour de l'ouverture définitive. Il ne se doutait guère que cet édifice, construit en l'honneur de la musique et de la danse, servirait d'abord à tant d'usages qui n'avaient point le moindre rapport aux beaux-arts.
On craignait qu'à un moment donné, les Prussiens coupant nos aqueducs, Paris manquât d'eau : Garnier se souvint que l'Opéra était bâti sur une nappe d'eau qui descendait des hauteurs de Montmartre ; il fora la couche de béton sur laquelle reposaient les fondations du monument, fit jaillir une rivière et emplit d'eau les vastes profondeurs du dernier dessous.
Par-dessus, il entassa les boulets de toutes formes, et, à mesure que de dessous en dessous, il remontait à la lumière, il emplit ces immenses réservoirs, faits pour recevoir les décors et engloutir les portants de dix mètres de haut, de blé, de farines, de pommes de terre, de vin. Le rez-de-chaussée fut pris par une exposition de loterie, à dix millions de billets ; par des campements de mobiles et des baraquements de toute espèce. Par-dessus, à tous les étages, il empila des milliers et des milliers d'objets destinés, soit à l'alimentation, soit au vêtement de l'armée ; sans parler d'une boulangerie militaire, ce qui fit commettre aux reporters

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une plaisanterie, que l'on mit selon l'usage, au compte de M. Auber :

Dans le palais du son on fait de la farine.

Que dirai-je encore ? Sur les vastes espaces de ce palais de marbre et d'or, il installa des cuisines et des logements pour les officiers, une ambulance pour les blessés, et sur le toit un appareil de lumière électrique et tout un système de signaux qui correspondaient avec ceux de Saint-Sulpice. Du haut en bas, l'Opéra nouveau respira la guerre, et son histoire fut celle de tous nos monuments publics à cette heure.

IV

Approvisionner Paris n'eût servi de rien, si on ne le fortifiait pas. Sur ce point encore, et c'est la dernière fois que je fais cette remarque, qui s'applique à tout le volume, je dirai moins la vérité exacte, qu'il m'était impossible, à moi comme à tout le monde, de savoir assurément, que les bruits répandus dans le public, et les inductions que nous en tirions alors.
Nous étions tous fort ignorants de ce que valaient les fortifications de Paris. Nous savions bien qu'elles existaient ; car on ne manquait jamais de dire, le dimanche, en sortant de Paris, quand le

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convoi du chemin de fer traversait le fossé circulaire : « Ah ! nous voilà aux fortifications ! » Mais nous ne les avions jamais regardées que comme un joujou prodigieux, un gigantesque hochet, et l'on ne nous eût surpris qu'à moitié si l'on nous avait dit qu'on les avait fait venir de Nuremberg, avec des soldats de plomb pour mettre en haie dessus.
Il fallut bien les prendre au sérieux, et il n'y a pas aujourd'hui un Parisien qui ne sache au juste ce que c'est qu'un bastion, et qui ne parle de courtine et de lunette, comme un vieux dur-à-cuire.
Mais en quel état de défense se trouvaient ces fortifications ?
Sur ce point, nous n'avions, nous autres bourgeois, que des données fort incertaines. C'était pourtant l'avis des hommes du métier qu'il fallait au bas mot, six mois de travaux pour compléter ce système et lui donner toute sa force de résistance. On contait que le général Totleben, le fameux défenseur de Sébastopol, après avoir fait, sous la conduite d'un de nos officiers du génie, le tour de nos fortifications, s'était tourné à la fin vers son guide, et lui avait demandé :
- Est-ce tout ?
- Oui, général.
- Eh bien ! quarante-huit heures après que vous aurez vu le premier casque prussien, vous rendrez Paris. Il est pris d'avance.
M. Thiers disait ouvertement à ses amis :

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- Que Paris tienne seulement huit jours : c'est tout ce qu'on peut exiger de lui, en l'état où il est ; mais ce délai suffira.
Un de mes amis intimes, qui eut occasion de causer en ces jours-là avec Trochu, l'interrogea sur les chances de succès qu'offrait la situation.
Le général lui prit le bras avec force :
- Monsieur, lui dit-il d'une voix vibrante, les Prussiens entreront dans Paris quand et comme ils voudront. Comptez là-dessus, et il n'y a pas un seul officier un peu instruit qui ne le sache.
- Diantre! général, et qu'espérez-vous alors ?
- Eh ! mais, nous faire tuer auparavant.
Et M. Trochu, se rejetant en arrière, ajouta, avec une nuance de cette emphase qui est le caractère de sa personne et de son talent :
- Ce sera de l'humus pour les générations futures.
Ces propos assez peu encourageants étaient colportés dans le public. On peut dire que tout ce qu'il y avait de généraux et d'officiers à Paris les appuyaient de démonstrations, auxquelles nous n'avions pas, nous autres ignorants, grand'chose à répondre. Il semblait qu'ils prissent leurs précautions, et se justifiassent, par avance, d'une capitulation qu'ils regardaient, selon les règles de l'art, comme inévitable. C'est une remarque que les historiens ont souvent occasion de faire : dans les cas désespérés, ce sont les simples, les ignorants, c'est

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la foule qui tient bon et va de l'avant ; ce sont les gens du métier, qui, voyant mieux les difficultés, perdent le plus vite courage. - Où les La Hire hésitent, ce sont les Jeanne d'Arc qui se jettent dans la mêlée.
Les fortifications, qui dataient déjà d'une trentaine d'années, n'avaient pu prévoir les canons à longue portée et les nouveaux engins de guerre dont on dispose aujourd'hui. Elles avaient donc négligé quelques points qui, jadis, ne pouvaient servir à l'attaque, et qui devaient lui être à présent d'un merveilleux secours. Telles étaient les hauteurs de Châtillon, qui, au sud de Paris, dominent les forts de Vanves, d'Issy et de Montrouge, et peuvent les couvrir de leurs feux. Au nord-ouest, la Seine, qui revient sur elle-même par un long circuit, et qu'il faut traverser deux fois, avait paru, dans le temps, une protection suffisante aux officiers du génie ; et ils avaient laissé entre le Mont-Valérien et Saint-Ouen un énorme trou vide de toute défense : c'était la presqu'île de Gennevilliers.
L'ex-gouverneur de Paris, le général Palikao, avait songé dès l'abord à fortifier ces points vulnérables, tout aussi bien qu'à mettre en état sérieux de défense et les remparts et les forts, où il n'y avait ni canons, ni poudre, ni boulets, ni artilleurs. Mais il avait travaillé mollement, en homme qui ne croyait pas à l'imminence du danger, ou qui ne voulait pas alarmer la population parisienne.

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Le génie demandait dix-huit mois pour bâtir un fort sur les hauteurs de Châtillon. On n'avait pas dix-huit jours. Et ce court répit, on n'avait pas même l'air de vouloir le mettre à profit. Quelques ouvriers flânaient épars au tour de brouettes, de pelles et de pioches inoccupées. Les Parisiens, dont les remparts et les environs des forts étaient devenus la promenade habituelle, s'étonnaient de cette nonchalance et n'y comprenaient rien.
La proclamation de la République, qui aurait dû hâter les travaux, les arrêta net. Ce fut, je l'ai déjà dit un moment de courte folie. Il fut impossible, à ce qu'il paraît, durant huit jours, d'obtenir aucun travail des ouvriers. Ils fêtaient, à leur manière, le retour de la grande exilée, et s'imaginaient que le nom de République ferait bien plus pour les défendre que des terres remuées et des canons allongeant leurs gueules ouvertes hors des embrasures. La tête leur avait tourné.
Il y eut là bien du temps misérablement perdu.