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LE SIEGE DE PARIS


CHAPITRE III

LES PRUSSIENS ARRIVENT

I

Que faisaient les Prussiens ?
L'histoire expliquera le secret de leur longue inaction, dont il nous est impossible aujourd'hui de connaître les causes bien exactes. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout le monde s'attendait à les voir, cinq ou six jours après Sedan, tomber sur Paris et en forcer les portes, et que le 19 à peine commencèrent à poindre leurs casques dans les environs de Saint-Denis.
On suivait leurs étapes, par ces avis insérés coup sur coup et jour par jour dans les feuilles publiques : Les trains ne vont plus que jusqu'à Bar-Ie-Duc, et le lendemain, jusqu'à Vitry, et deux jours après jusqu'à Châlons, puis jusqu'à Epernay. Nous mesurions ainsi de combien de lieues décroissait la France ; et le matériel des chemins de fer, se repliant de ville en ville sur Paris, nous avertissait du terrain abandonné à l'ennemi ; et la ceinture que formaient les Prussiens autour de nous allait se rétrécissant sans cesse, jusqu'à l'heure où Asnières et

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Vincennes devinrent enfin têtes de lignes. Le lendemain, tous les wagons, toutes les machines, tout ce qui sert à l'exploitation des chemins de fer était remisé dans Paris, et les portes par où les trains s'échappaient de la grande ville étaient murées et fermées.
Il est bien probable que ceux qui en conteront le siège à la postérité ne montreront chez les Parisiens, durant cet intervalle, qu'une ferme et inébranlable résolution de vaincre ou de mourir ; ils étaleront l'héroïsme de cette grande capitale, qui rompit, sans pâlir, avec ses habitudes de luxe et de mollesse, et forma le projet de s'ensevelir sous ses ruines plutôt que de se rendre lâchement. En réalité, les sentiments qui agitèrent la bourgeoisie parisienne pendant cette période d'attente furent très complexes, et d'une analyse qui ne laisse pas d'être délicate à l'observateur.
Au fond de tous les cœurs, il y avait, - cela était absurde, insensé, ridicule, - mais enfin il y avait comme un secret espoir que les choses s'arrangeraient, que les Prussiens s'arrêteraient en route. Sur quoi fondait-on ces illusions singulières ? Sur tout et sur rien. Guillaume avait déclaré qu'il ne faisait la guerre qu'à l'empereur Napoléon. Eh bien ! disait-on, voilà l'empereur tombé ; pourquoi le roi de Prusse poursuivrait-il la campagne contre une nation qui ne lui a rien fait ? Il a peur, ajoutait-on, de la République française, et de la propagande

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des idées démocratiques dans son armée. Le fait est que tons les démocrates de Paris adressaient de longues pancartes aux soldats ennemis, qu'ils appelaient nos frères d'Allemagne, et les collaient sur tous les murs de Paris, sans doute afin qu'ils y fussent plus commodément lus des officiers de M. de Bismarck. On comptait encore sur l'intervention de l'Europe : « La Russie ne permettra pas à la Prusse de poursuivre des conquêtes qui deviendraient inquiétantes pour la sécurité de l'Europe. L'Angleterre doit sentir que, la France vaincue et dépecée, Guillaume mettra la main sur la Hollande, et prétendra à l'empire des mers. » Tous les jours nous lisions dans les journaux des notes, où l'on nous leurrait des plus belles espérances d'intervention prochaine. On ne citait pas, en revanche, les articles où le Times déduisait froidement les raisons qui devaient engager l'Europe à s'abstenir et lui conseillaient une indifférence où elle n'était que trop encline.
Mais ce qui nourrissait par-dessus tout ce rêve insensé du public parisien, c'est cette incurable vanité qui est le fond de notre caractère national. La prise de Paris nous semblait être un monstrueux sacrilège, un attentat si épouvantable contre toutes les lois divines et humaines, qu'il ne pouvait pas nous entrer dans l'imagination que ce crime achevât de se commettre : non, cela n'était pas possible. La terre s'ouvrirait plutôt et dévorerait les maudits

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qui oseraient porter la main sur l'arche sainte. Je suis convaincu que cette invincible espérance a tenu, chez la plupart d'entre nous, jusqu'au dernier jour ; qu'elle n'a pu être mise en déroute, si elle l'a été, que par le premier coup de canon tiré du fort Valérien.
Tout homme est pétri de contradictions ; le Français est plus homme en cela que tous les autres. A travers ces illusions, un sentiment tout contraire se faisait jour dans toute la bourgeoisie : c'est qu'on devait rester à Paris, et y faire tête de son mieux à l'orage qu'on prévoyait. Il y a toujours, dans tontes les grandes occasions, une phrase consacrée qui exprime le sentiment public et sert en quelque sorte de mot de ralliement : Il faut être là, était le mot à la mode.
Le gouvernement de la défense avait engagé toutes les bouches inutiles à se retirer de Paris. Beaucoup de personnes de la classe aisée avaient, pour obéir à ces prescriptions et par mesure de prudence, emmené leurs femmes et leurs enfants, qui aux bains de mer, qui dans les villes d'eaux, qui en Touraine et dans le Midi de la France ; et toutes étaient revenues, une fois ce devoir de famille accompli. L'émigration vers les côtes de la Normandie avait été considérable, et c'était un spectacle curieux de voir les gares de ces plages célèbres encombrées d'hommes qui, tous, rentraient seuls à Paris, sans qu'aucun besoin d'affaires les y rappelât ; mais ils s'étaient

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dit : Il faut être là. Ils se formaient en groupes animés, et tous, grands commerçants, avoués, avocats, fonctionnaires, artistes, s'abordant sans se connaître, entamaient conversation :
- Eh bien ! vous aussi, vous retournez à Paris ?
- Ma foi ! oui, ce n'est pas pour le mal que je ferai aux Prussiens : je ne sais pas tenir un fusil. Mais il faut être là.
Il faut être là ! c'était le refrain universel, et l'on ne tarissait pas en railleries sur les hommes qui, pris de peur, ou par des raisons personnelles, se sauvaient de Paris, sans espoir de retour. On les avait nommés les francs-traqueurs ou les francs­fileurs de la Seine. On contait qu'un journaliste connu, au moment d'enregistrer ses bagages, avait serré la main d'un ami qui l'avait accompagné jusqu'à la gare :
- Allons ! mon ami, du courage, lui avait-il dit les larmes aux yeux. Il en faut pour quitter Paris en un pareil moment !
On se répétait en riant le mot d'un artiste, à qui ses amis disaient avec reproche :
- Eh quoi ! tu pars ?
- C'est plus fort que moi ! leur avait-il répondu. Je ne veux pas rester dans une ville qui ne se défendra pas.
M. Emile de Girardin se croyait obligé d'expliquer au public qu'avec ses cinquante-cinq ans et ses mauvais yeux il ne rendrait, enfermé dans les murs

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de Paris, que de médiocres services à la cause de la défense, et qu'il lui serait plus utile en province. Il avait raison ; mais personne ne voulait le croire, et les railleries allaient leur train !
Il y eut à cette heure grave un entraînement universel et qui fait le plus grand honneur à Paris. Cette nation si frivole, si vaine, et que je viens de montrer moi-même si facile aux illusions, forma très simplement, mais très fermement aussi, le projet de résister jusqu'au bout, et quoi qu'il lui en pût coûter. Personne en ces jours-là n'avait prévu un blocus. Toute la population s'attendait à une attaque de vive force, à ce que les Parisiens appelaient dans leur argot pittoresque « un coup de chien. » Elle pensait que les Prussiens, aussitôt arrivés, bombarderaient, et, sacrifiant cinquante mille hommes, passeraient entre deux forts. La perspective n'était ni rassurante, ni gaie pour des gens dont les trois quarts n'avaient pas tiré un coup de fusil, et cependant aucun n'avait reculé ; ils s'étaient tous dit :
- Il faut être là !
La défense héroïque de Strasbourg avait monté toutes les imaginations. Tous les jours, on voyait défiler sur les boulevards des compagnies de garde nationale, portant des feuillages verts et des fleurs au bout de leurs fusils, qui s'en allaient place de la Concorde présenter les armes à la statue de Strasbourg, et déposer leurs bouquets sur le piédestal.

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On faisait un discours patriotique, on chantait la Marseillaise, on s'exhortait à imiter l'exemple de ces braves gens, qui, là-bas, sous la mitraille, défendaient obstinément l'honneur de la patrie. Il y avait bien quelque affectation de pose dans ces cérémonies, qui se renouvelaient trop souvent pour être spontanées ; mais les manifestations extérieures ont l'avantage d'agir plus profondément sur les âmes, et de les engager plus avant qu'elles ne l'auraient fait, si elles étaient restées livrées aux inspirations intermittentes d'un enthousiasme solitaire. Quand les hommes ont longtemps crié ensemble : Vaincre ou mourir ! quand ils ont appuyé ces clameurs de démarches publiques, un jour vient qu'ils ne peuvent plus tourner la tête en arrière : leurs vaisseaux sont brûlés.
Les clubs (il y en avait beaucoup et de toutes sortes qui s'étaient fondés à Paris) agissaient encore dans ce sens. Personne n'eût osé seulement y prononcer le mot de paix. On eût été honni, sifflé, conspué. Les orateurs n'étaient pas généralement la fleur de la politesse et de l'élégance, ils frappaient du poing en énergumènes, ils roulaient des yeux terribles, et ne se faisaient pas faute de lancer des invectives contre le roi de Prusse qu'il était de bon goût en ces endroits d'appeler papa Guillaume, et contre son ami M. de Bismarck. On représentait l'un ivre de champagne et l'autre de sang et d'orgueil. On riait beaucoup de notre Fritz, et l'on

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se promettait de lui montrer ce que valait un peuple libre :
- Nous les reconduirons jusqu'à Berlin ! hurlait l'orateur.
- Oui ! oui ! criait toute l'assemblée.
Ainsi s'entretenait ce foyer brûlant d'exaltation patriotique. Les politiques qui, du fond de leur cabinet, jugent froidement les choses, auraient mieux aimé que le gouvernement (quel qu'il fût) s'en allât droit aux Prussiens et leur dit : Qu'exigez-vous ? Ne nous imposez que des conditions acceptables à la France, même après tant de défaites, et concluons la paix. Mais ils n'osaient que timidement et par voie oblique donner ces conseils, et ceux mêmes qui les trouvaient justes auraient craint d'en rien témoigner. Ce n'était donc, les uns y allant de bon cœur, et les autres un peu malgré eux, qu'un cri dans la population :
- Il faut être là !

II

Le patriotisme ne suffit point à défendre une ville même derrière des murailles. Il y faut des soldats. On n'en avait point : Mac-Mahon détruit, Bazaine bloqué, que restait-il à Paris ? C'étaient les trois cent vingt-cinq mille hommes qui composaient toutes les troupes disponibles en France, ces fameux

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trois cent vingt-cinq mille oui du plébiscite, qui avaient révélé à M. de Bismarck notre irrémédiable faiblesse. A l'heure où j'écris, ils sont tous en Allemagne, les malheureux ! L'armée de Metz, elle aussi, a été forcée de capituler, et, pour répéter un de ces mots cruels et cyniques qui sont familiers à l'esprit parisien, Bazaine a enfin opéré sa jonction avec Mac-Mahon.
Où trouver des soldats ? Vinoy, par bonheur, venait, par une retraite habile et qui fut admirée même des Prussiens, de ramener à Paris tout un corps d'armée, qui avait échappé avec lui au désastre de Sedan. Mais il ne fallait pas faire grand fond sur ces troupes. Outre que ce n'étaient pas de vieux soldats, l'élite de notre armée, comme ceux que possédait Bazaine, ils revenaient démoralisés par le spectacle du grand désastre auquel ils avaient assisté de loin. Ils en rapportaient l'impression très vive, dans leur imagination éperdue. Mal vêtus, mal chaussés, et affichant sur toute leur personne le désordre de la déroute : cela n'eût rien été encore ; c'était le moral surtout qui était affecté chez eux. Ils n'avaient plus de confiance ni en leurs chefs ni en leurs armes.
- Ce n'est pas la peine d'essayer, disaient-ils, ces gens-là sont plus forts que nous.
De toutes parts, il rentrait dans Paris des fuyards de Sedan : les uns qui avaient passé par la Belgique ; les autres qui s'étaient évadés de la capitulation ;

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d'autres, il faut bien le dire aussi, qui s'étaient prudemment tenus loin de la bataille, et avaient pris leurs jambes à leur cou, aussitôt la défaite connue. Tous rapportaient à Paris un grand dégoût de cette guerre, et contribuaient à semer le découragement et la peur. On imagine bien que les poltrons, qui s'étaient le moins battus, étaient les plus bruyants à cette propagande de la démoralisation. On a fort souvent remarqué que le Français avait besoin d'être porté par le succès, et que son courage était plus dans l'élan que dans la résistance. Les revers le brisent et la retraite l'achève. Songez que ces soldats avaient subi, coup sur coup, avec une rapidité inouïe, les défaites les plus effroyables dont ait jamais parlé l'histoire ; qu'ils venaient de faire cent lieues de pays, avec les Prussiens à leurs trousses ; et songez qu'elle pouvait être leur ardeur à courir à de nouveaux combats ! On leur avait répété tout le long de la campagne le mot du Times :
- Vous êtes des lions conduits par des ânes !
Hélas ! les lions mêmes avaient perdu leurs crinières. Il n'y avait plus, pour le moment au moins, aucun effort vigoureux à en espérer.
On s'était hâté de mander à Paris les marins de nos ports. Il n'en restait plus autant qu'on aurait voulu. Beaucoup voyageaient sur cette flotte si fastueusement inutile qui avait croisé dans la Baltique ; cinq ou six mille s'étaient fait hacher avec une bravoure incomparable à Sedan. Le reste arriva.

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C'étaient d'excellents soldats, qui ont fait à Paris peu de bruit et beaucoup de besogne. On les distribua dans les forts, où ils retrouvèrent leurs pièces, qu'on avait, suivant en cela l'exemple de l'illustre Totleben, enlevées aux vaisseaux pour en armer les citadelles. Ils ne furent pas pour nous un objet de curiosité ni de spectacle ; leurs chefs, qui craignaient pour eux la contagion de l'indiscipline et du découragement, les tenaient serrés de court, et ils n'avaient qu'à de rares intervalles la permission de descendre à terre. C'est à peine si, par-ci par-là nous avions occasion de les voir, avec leur chapeau ciré, leur grand col rabattu, leur vareuse bleue, leur figure bronzée, leur air martial et bon enfant tout à la fois, filer leur nœud dans nos rues.
L'armée régulière étant détruite, il fallut bien se rabattre sur la mobile, cette mobile qu'avait voulu organiser le maréchal Niel, et dont le maréchal Le Bœuf, son successeur, s'était si agréablement moqué à la Chambre. C'était quelques semaines avant la guerre ; on discutait son budget, et le rapporteur lui offrait quelques centaines de mille francs pour les frais de la garde mobile à mettre sur pied.
- C'est bien peu, faisait observer un membre de la gauche.
- C'est encore trop, répondait gaiement le maréchal Lacour. J'avoue même que si vous ne me donniez rien je serais satisfait encore. Et les familiers du château riaient de ces boutades,

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que l'Officiel émaillait de Très bien ! très bien !
C'était pourtant cette mobile, si dédaignée, qui devait sauver la situation. Depuis longtemps notre armée, sans qu'on s'en aperçût, n'était plus composée en grande partie que de vendus ou de rengagés : les uns qui forment presque toujours de mauvais soldats ; les autres qui deviennent des prétoriens grognons. Ce n'était plus la nation. L'organisation de la mobile, au contraire, puisait aux forces vives de la patrie ; elle prenait le paysan dur à la peine, obéissant et d'une bravoure si tranquille ; l'ouvrier, bon compagnon, d'un corps si souple et d'un esprit si élastique, plein d'entrain et de gaieté, l'homme des coups de main ; et à côté, les fils de cette bourgeoisie qui avait eu durant quarante années le tort de se désintéresser des armes, instruits ceux-là, intelligents, et animés de ce courage que donne toujours aux âmes bien nées la supériorité des lumières. C'étaient là les vrais éléments des armées d'autrefois, de celles qui avaient repoussé l'Europe en 92, et qui, pour notre malheur, l'avaient conquise et foulée, de 1810 à 1814.
Mais toute cette organisation n'existait guère encore que sur le papier. L'essai qu'on en avait fait à Paris n'avait été ni bien heureux ni fort encourageant. La mobile de Paris nous avait épouvantés par son indiscipline, dont on nous faisait les récits les plus étranges. C'était un peu la faute de l'ancien gouvernement, qui, ne comptant jamais s'en

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servir, lui avait donné pour officiers des jeunes gens haut apparentés et riches, mais parfaitement ignorants de bien des choses militaires, et par là même sans influence aucune sur leurs hommes. On contait de leur passage au camp de Châlons les histoires les plus invraisemblables. Les soldats huaient les généraux en pleine revue ; ils mettaient les hôtels et les auberges à sac ; ils refusaient de monter les gardes, et se livraient à mille farces que la chronique grossissait encore.
Le maréchal Mac-Mahon s'en était débarrassé en les évacuant sur Paris : on les avait campés à Saint-Maur ; mais il paraît que là, ils ne se conduisaient guère mieux. Ils avaient, si ce que l'on conte est vrai, l'habitude de déserter en masse leurs postes du soir, et ils venaient tirer une bordée dans la grande ville. Le matin, il en manquait soixante sur cent à l'appel. Il y avait sans doute beaucoup d'exagération dans ces rumeurs, que l'opinion publique prenait trop au sérieux. Ce qui est certain, c'est que toute cette population parisienne, jetée au hasard dans des cadres de formation nouvelle, mal commandée, sans esprit militaire, d'une indiscipline déplorable, donnait beaucoup d'embarras au général en chef, qui les comblait de proclamations. Il finit par les envoyer dans les forts - un poste d'honneur, leur dit-il, pour leur dorer la pilule. Ils commencèrent par y porter leurs habitudes de désordre. On disait, pour n'en citer qu'un exemple,

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que dans un de ces forts, où il n'y avait qu'un puits qui fournît de l'eau bonne à boire, ils avaient précisément choisi ce puits pour y expulser ce que le Médecin malgré lui, de Molière, appelle le superflu de la boisson. Ce sont des gamineries au collège, mais dans un camp, en face de l'ennemi ! Peu à peu cependant ils se rangèrent et apprirent leur métier, surtout après que, sur une décision qui fut commune à tous les mobiles, on leur eut permis de choisir leurs officiers à l'élection. Mais c'étaient pour le moment des soldats sur lesquels on ne pouvait compter qu'à demi : très braves sans doute, et capables d'un vigoureux coup de collier un jour de sortie, et qui avaient besoin de se former.
La mobile de province inspirait plus de confiance. Non pas que ces jeunes gens fussent plus au courant de la vie militaire : bien peu savaient tenir un fusil ; mais on lisait sur leur honnête, robuste et placide physionomie que c'étaient tous de solides gars, dont on ferait tout ce qu'on voudrait, si l'on savait les mener. Le général Trochu est Breton d'origine. Il avait fait venir tout de suite la mobile de Bretagne qui s'était levée comme un seul homme à sa voix. Les pauvres garçons, je les vois encore avec leurs longs cheveux, leurs grands chapeaux ronds et leur visage étonné quand ils débarquèrent à Paris, le soir, par une pluie battante. Ils furent une des curiosités de Paris, qui en vit tant pousser dans ces jours de branle-bas. La plupart ne parlaient

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point français ; impossible de s'expliquer avec eux.
Ils s'en allaient, leur billet de logement à la main, d'un pas tranquille, ahuris et graves, à travers ces rues qu'ils ne connaissaient point, sans paraître se soucier des torrents d'eau que le ciel leur versait sur la tête. Aux Bretons succédèrent les Berrichons, les Francs-Comtois, les Champenois, et les Bourguignons, et bien d'autres encore que j'oublie.
Ce fut là qu'on put voir de quelle admirable variété de races se compose cette unité française que prétendait rompre un insolent étranger. Chacun de ces jeunes gens, arrivés par groupe de leurs départements, portait marqués sur son visage et dans son attitude, les traits caractéristiques de la province à laquelle il appartenait. Je logeais des Bretons chez moi ; ils avaient tous l'air pensif, recueilli et tout ensemble énergique. On lisait sur leur rude figure, et cette force qu'ils ont tirée d'une terre de granit, et ces habitudes de méditation que donne le spectacle incessant de la vaste mer. Tout autre était le Bourguignon : haut en couleur, la mine gaie, avenante, le verbe sonore, l'allure superbe, le geste exubérant ; de plantureux gaillards qui ont du vin dans le cœur. Et quelle imagination ! quelle verve de dévouement patriotique ! J'en connaissais quelques-uns ; c'était plaisir de les entendre : ils devaient tout dévorer, entre deux repas, et ne faire qu'une bouchée des Prussiens.
Je rencontrai à cette époque le bataillon de Semur

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dont un des capitaines était de mes amis. Quels récits colorés et fantastiques ! On les avait d'abord laissés chez eux, à faire l'exercice, loin des armées allemandes. Mais ils ne l'entendaient point ainsi ! ils voulaient, eux aussi, venir à Paris, comme les autres, se battre. Ils députent au ministère un des leurs, qui leur rapporte un ordre de départ. Les voilà fous de joie. Ils bouclent leurs sacs, et en route ! Ils arrivent à Dijon, en gare, tous chantant.
- Vite un train !
- Mais il n'y a plus de train, répond le chef de gare ; le dernier vient de partir, et les Prussiens ont peut-être déjà coupé la ligne.
- Un train, ou l'on te fusille !
Et de rire ! Ce sont les grosses gaietés bourguignonnes. Il faut bien en passer par où veulent ces diables déchaînés. On organise un train !
- Mais je n'ai pas de chef de train !
- Eh bien ! monte toi-même sur la locomotive ; plus vite que ça, ou l'on te fusille.
Le chef de gare s'exécute, et sur toute la route nos Bourguignons, ivres de plaisir, tirent à travers les portières sur les vaches qui paissent, sur les troupeaux de moutons qui broutent les prés ; ils chantent, ils crient, ils se bousculent. C'est le vin rouge du pays qui bouillonne dans leurs veines et déborde en joyeuses extravagances.
Quinze jours après, ces gaillards Bourguignons

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étaient à l'ordre du jour de l'armée. Ils s'étaient battus avec cette même gaieté savoureuse et forte !
On évalue à soixante et dix mille le nombre des mobiles qui furent ainsi appelés de province, dans les jours qui précédèrent l'investissement. C'était l'espoir d'une armée ; ce n'était pas une armée, et les journaux prussiens disaient en ricanant : Ce ne sont pas les moblots (sic) qui arrêteront les vainqueurs de Wœrth et de Sedan ! - ils ont dû changer d'idée depuis ce temps-là.
Derrière venait la garde nationale. La garde nationale n'était point une force organisée. Le gouvernement déchu s'en était toujours défié. Il se rappelait cette définition restée célèbre: « La garde nationale, c'est la nation armée en face du pouvoir. » Outre qu'il l'avait supprimée dans un certain nombre de quartiers, il l'avait épurée dans tous les autres. Il n'y avait laissé que les hommes sur qui il croyait pouvoir compter, et encore les décourageait-il d'un service qui n'était plus que de parade. Il ne se présentait pour être officier que des ambitieux, qui aspiraient aux honneurs du ruban rouge, ou qui, plus simplement, voulaient être invités aux fêtes officielles. C'était à qui, parmi les citoyens, se soustrairait aux obligations de la garde nationale, et je sais bien que, pour moi, je n'en connaissais encore, quand éclata la révolution du 4 septembre, que l'hôtel des haricots, où je passais régulièrement trois ou quatre jours par an.

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L'ennemi approchant, ce n'était plus le temps de plaisanter et de rire. Tout le monde sentit qu'il fallait être de la garde nationale. Il y avait déjà des bataillons tout formés ; ils étaient en général composés de gros bourgeois, négociants, médecins, avocats, employés, et comptaient de huit cents à mille hommes. Ils se recrutèrent de tous ceux qui, dans le quartier, occupaient une position analogue de fortune, et se distinguèrent par ce nom, qu'ils conservèrent tout le temps de la crise, d'anciens bataillons. Ils s'arrêtèrent généralement au chiffre de douze cent hommes.
Des nouveaux bataillons se formèrent dans les quartiers où la garde nationale n'existait pas, à Belleville, Ménilmontant, partout où l'Empire craignait, suivant le mot du Charivari, les excès d'une garde nationales que effrénée. Il fallut aussi en créer dans les quartiers plus riches, où les anciens ne suffisaient plus aux inscriptions qui affluaient de toutes parts. Ces nouveaux bataillons montèrent rapidement au chiffre de deux mille hommes. Croirait-on que ce fut une question de savoir comment s'habillerait la garde nationale ? Les anciens bataillons étaient presque tous vêtus de la tunique et coiffés du shako ; un costume fort cher, très incommode et parfaitement ridicule. Le gouvernement voulait, par un décret, l'imposer à tout le monde. On se révolta, et le bon sens public fit tout aussitôt justice de cet arrêté qui resta

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lettre morte. Le pantalon à bandes rouges, la vareuse avec ceinturon noir, et le képi furent adoptés, d'un commun accord, en dépit de l'administration, et les anciens bataillons mêmes ne tardèrent pas à se rallier au nouveau costume, qui devait être pour longtemps celui des Parisiens. On ne sortit bientôt plus qu'en vareuse, et, même alors qu'on revêtait l'habit bourgeois, on gardait, sur la tête le képi, qui fut la coiffure du siège. C'est le premier échec sérieux qu'ait subi le tuyau de poêle qui nous sert de chapeau et distingue l'Européen dans les pays d'Orient.
Il s'agissait d'armer ces multitudes. Les fusils manquaient. C'est à peine si l'on en avait assez pour en donner aux moblots. On fit flèche de tout bois : on fouilla dans tous les arsenaux ; on proclama le commerce des armes et des poudres de guerre absolument libre ; on invita l'industrie privée à fabriquer et à faire venir des armes. Le matin, en ouvrant notre journal, nous lisions, avec stupéfaction, des notes ainsi conçues : «On vient de retrouver dans un des magasins de l'Etat dix mille fusils dont l'existence était ignorée. Ils seront distribués à notre brave garde nationale. » Le lendemain, c'étaient cinquante mille dreyses, qu'on avait surpris dans une gare de chemin de fer ; et nous nous contions à l'oreille qu'ils étaient là, d'avance, envoyés mystérieusement par M. de Bismarck pour armer les cinquante mille Allemands qui se cachaient

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à Paris et nous tomberaient sur le dos au moment donné. Mais, ajoutait le nouvelliste, ces infâmes calculs seront déjoués, et les cinquante mille fusils de M. de Bismarck seront donnés à notre brave garde nationale. Les faiseurs de projets ne chômaient pas, comme bien vous pensez ; tous les matins un citoyen se réveillait avec un moyen d'armer six cent mille hommes. Tel industriel avait acheté tous les fusils à pierre du premier Empire pour les expédier au Congo ; il les offrait (moyennant finance) à l'Etat, qui les transformerait en flingots. Le flingot était le fusil à piston dont on avait fait le fusil à tabatière. A côté, au-dessus, brillaient, et le fusil remington, et la carabine du même nom, et le fusil chassepot, le plus léger, le plus spirituel, le plus coquet, le plus terrible des fusils connus. Vous ne pouviez, à cette époque, entrer de jour dans un salon sans tomber au milieu d'une discussion sur les mérites respectifs des différents fusils ; on allait chercher le fusil de la maison, et le maître en expliquait complaisamment le mécanisme. La foule était grande chez les armuriers : des remingtons ou des chassepots ! Les acheteurs ne sortaient pas de là. Les armuriers ne se faisaient pas faute d'en promettre : ils allaient en recevoir ; ils attendaient des arrivages du Havre. De fait, ils en fournirent en assez petit nombre, et à des prix exagérés. Le chassepot, qui revient à 70 francs à l'État, ne se vendait pas moins de 150 à 200 francs.

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Les revolvers avaient en huit jours monté de 30 francs à 90. Il n'était fils de bonne mère à Paris qui ne voulût avoir son revolver en poche.
- J'aurai du moins, se disait-on, le plaisir d'en tuer un !
Un, c'était des Prussiens qu'il s'agissait ; on croyait alors qu'ils entreraient tout de suite et de vive force. Il se trouva qu'il n'y eut de tués, par ces revolvers, que des gardes nationaux. On en faisait jouer la batterie devant les amis assemblés. C'était pour montrer l'ingéniosité du système. Une balle partait sans dire gare ! et donnait aux journaux du lendemain un joli entre-filets sur le danger des armes à feu.
Quelques compagnies privilégiées, mais en fort petit nombre, reçurent des chassepots ; les anciens bataillons furent en général pourvus de fusils à tabatière, d'excellentes armes, à tir rapide, à longue portée, mais qui ne furent que plus tard appréciées à leur juste valeur. Parmi les nouveaux bataillons, beaucoup n'obtinrent que les fusils à piston, et les autres, comme le quatrième soldat du convoi de Malborough, ne portèrent rien.
Tout ce monde ne savait pas le premier mot des exercices. On se mit bravement à l'œuvre. En quelques jours, la Théorie du garde national se vendit à quatre-vingt mille exemplaires. Il y eut exercice le matin et le soir : nos boulevards et nos places

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furent sans cesse occupés, soit par des moblots, soit par des compagnies de garde nationale qui manœuvraient avec une ardeur infatigable. Les progrès furent rapides, mais le temps dont on disposait était trop court, les officiers instructeurs manquaient ; et le public sentait bien, les chefs le sentaient encore plus douloureusement, que les Prussiens seraient sous les murs de Paris avant que cette multitude fût devenue une armée.

III

Les fortifications, je l'ai déjà dit, n'inspiraient pas beaucoup plus de confiance que la mobile et la garde nationale. C'était, pour user du mot de M. Thiers, une force morale. Est-ce pour cela qu'on n'y travaillait que mollement ? Est-ce parce qu'il y avait, comme on en répandait le bruit, des discussions sur le prix de la journée, entre les ouvriers et le gouvernement, qui, avec une honnêteté un peu naïve en ces redoutables circonstances, faisait de petites économies, des économies de bout de chandelle ? Est-ce parce que le peuple de Paris, mis en goût de ne rien faire par les premiers jours de la République, n'avait pas encore repris de goût à la besogne ?
Peut-être y avait-il une part de vérité dans chacune de ces raisons. Ce qui est sûr, c'est que le

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travail n'avançait guère. La foule des Parisiens se portait chaque jour aux portes de Paris, et surtout vers les points les plus exposes, au viaduc d'Auteuil et aux redoutes de Châtillon, et elle se répandait en plaintes sur l'absence des ouvriers.
- Pourquoi ne nous met-on pas en réquisition ? s'écriaient les gardes nationaux.
La destruction des villages qui entourent Paris ne marchait pas non plus assez vite. Ce n'était pas, il est vrai, une petite affaire de détruire tant de maisons, d'anéantir tant de richesses accumulées par soixante années de prospérité sans exemple. Quel spectacle que celui qu'étalaient aux yeux toutes ces ruines ! Tout autour de Paris, il y avait une ceinture de villages qui étaient les plus riches du monde, bien bâtis, et gais, et pleins d'une population aisée ! Il fallait les démolir pour faire place nette et ouvrir aux canons des remparts un champ tout à fait libre ! Partout les bâtiments éventrés par la pioche bâillaient hideusement au soleil. Des centaines de charrettes emportaient de ces lieux de dévastation des poutres, des pierres et des mobiliers. On ne marchait qu'à travers les décombres, où grouillaient, mêlés au peuple des démolisseurs, les habitants des villages et les enfants, qui jouaient sur les ruines avec l'insouciance de leur âge.
Ah ! il y a eu là des sacrifices bien douloureux ! je ne parle pas de ceux que chacun a faits pour son

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propre compte, mais de ceux qui nous intéressaient tous, comme habitants de Paris, de ce pauvre Paris, si cruellement mutilé par nos propres mains. Non, nous ne savions pas nous-mêmes nous ne nous doutions pas, nous ne pouvions nous douter de quel cœur nous l'aimions. Il nous tenait au cœur par toutes sortes de liens invisibles que nous ne soupçonnions pas.
Qui m'eût dit qu'au milieu de tant de désastre, un des coups les plus sensibles que je dusse recevoir, ce serait la destruction du bois de Boulogne, ce bois où, moi, homme de travail, je n'allais pas quatre fois dans l'année, ce bois que je croyais m'être indifférent, comme tous les biens dont on ne jouit pas ? Eh bien ! non, je ne pus apprendre sans un vif chagrin, que ces arbres, transportés à grands frais, ces prairies improvisées, ces lacs creusés de main d'homme, toutes ces grâces et ces élégances d'une nature factice allaient être déshonorés par la hache et le feu. J'en aurais pleuré.
Je me souviens d'une caricature bien plaisante de Gavarni. Un ouvrier, les deux mains crispées de désespoir, lève au ciel des regards chargés de douleur et de reproches, et son camarade qui est auprès de lui l'interroge :
- Voyons ! Trautapé, qu'éque t'a perdu ? Est-ce que t'a perdu ta tante Bachu ? Non ? Est-ce que t'a perdu ton oncle Benjamin ? Non ? Mais quéque t'a donc perdu ?

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Et la légende du caricaturiste ajoute :
- Trautapé a perdu le grand Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération germanique, etc., etc.
Je me faisais un peu, avec mon chagrin sur le bois de Boulogne détruit, l'effet de Trautapé regrettant Napoléon. Je m'en allai le voir la veille même du jour où la promenade y devait être définitivement interdite au public. C'était une après-midi splendide. Avez-vous remarqué la prodigieuse influence du temps sur l'esprit des Parisiens ? Il semble que par un joyeux soleil qui luit sur la ville et qui la dore, il ne puisse nous arriver rien de triste. La fête est dans nos cœurs comme au ciel bleu. Un jour de pluie rembrunit nos âmes, et nous noircit encore l'horreur de notre situation.
La meilleure partie du bois était encore debout, et déjà les feuilles commençaient à s'empourprer de ces tons roux, qui sont tout ensemble si beaux et si mélancoliques. Les allées, ces allées que nous avions vues si peuplées d'équipages, si vivantes et si rieuses, étaient absolument désertes et mornes, et nos pas sonnaient dans le silence et la solitude.
Par intervalle, un abatis d'arbres, qui mêlait l'image de la dévastation et de la ruine aux idées de civilisation élégante qu'évoquait de toutes parts l'aspect de ces lieux charmants. Les troncs étaient

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reliés l'un à l'autre par d'invisibles fils de fer, qui formaient un inextricable réseau, où les pieds s'embarrassaient aisément et trébuchaient.
Nous arrivâmes aux lacs ; plus de voitures alentour, plus de cygnes, ni de canards à aigrettes se promenant sur l'eau. Ils avaient été tués la veille à coups de fusil par les moblots, ainsi que les chevreuils et les biches parqués dans le bois. Nous retrouvions çà et là quelques plumes blanches tombées sur l'herbe. C'était, hélas ! tout ce qui restait de la vie qui animait ces lacs, devenus aujourd'hui de tristes flaques d'eau.
A mesure que nous avancions du côté des remparts, nous rencontrions des bûcherons et des soldats armés de haches, et nous entendions les coups sourds du fer sur les troncs qui pliaient, et tombaient avec un bruit de bois qui se déchire. Les oiseaux effrayés s'envolaient en gémissant. La conversation avait été jusque-là, entre nous, animée et railleuse. Elle baissa peu à peu et s'éteignit. Nous eûmes tous, en voyant mourir ce bois, qu'on appelait si justement le bois, le bois par excellence, comme un funèbre pressentiment de la grande ville disparue. Ce ne fut qu'un moment, mais qui suffit à nous montrer toute la profondeur de notre tendresse pour ce Paris, qu'on peut charger de toutes les malédictions de la Bible, mais qu'on ne saurait se tenir d'aimer.
Avec quelle intensité j'ai vu éclater ces sentiments

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dans la population parisienne, le jour où le bruit se répandit qu'on avait mis le feu à tous les bois qui environnaient Paris ! Nous montâmes tous à Montmartre, afin d'embrasser, du haut de cet observatoire, une plus large étendue de pays. On apercevait au loin de larges plaques de fumée noire qui semblaient ramper sur le sol, et que perçaient par intervalle des trouées de feu. On se nommait les pays qui brûlaient ainsi. Ce sacrifice d'ailleurs fut inutile. Les bois, en pleine sève, refusèrent de flamber et c'est à peine si quelques troncs noircis demeurèrent pour attester notre héroïque résolution. Il n'y eut pas de chagrin plus vif pour nous que de voir déshonorer par le feu et la flamme les charmants paysages de la banlieue parisienne. Ils sont si beaux, ces environs de la grande cité ! S'il y a de par le monde des points de vue plus magnifiques et qui étonnent plus l'imagination, il n'y en a point qui plaisent davantage à l'esprit, qui soient plus fins, plus animés, plus coquets, qui éveillent mieux l'idée d'une civilisation aimable et spirituelle, qui aient plus de grâces brillantes et inspirent plus la gaieté a nos jolis bois de Meudon, de Ville-d'Avray ! 0 notre joyeux Bougival tout peuplé de canotiers ! 0 Montmorency, rouge de cerises ! Montreuil, embaumé du parfum des pêches ! Et vous, roses de Fontenay, qu'êtes-vous devenues durant ce siège ? qu'est-ce que ces barbares vont avoir fait de vous ?

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IV

Ils arrivaient, pleins de superbe, sans se presser. Ils laissaient - le mot est de M. de Bismarck, qui se plaît à ces insolentes ironies - les Parisiens cuire dans leur jus. Le 9 septembre on les savait à Laon d'un côté, à Montmirail de l'autre ; le 20, Crespy et Compiègne étaient menacés au Nord, Coulommiers à l'Est, et déjà entre Coulommiers et Compiègne ils avaient vu Château-Thierry. Dans la journée du 11 (notre dernier dimanche, hélas !) Meaux télégraphiait qu'on voyait poindre les lances des uhlans au sommet de la côte de Jouarre. C'est en vain que, devant cette invasion de sauterelles, le génie faisait sauter nos ponts sur les fleuves, nos viaducs sur les chemins de fer ; Guillaume écrivait paisiblement à Augusta: « Les Français ont grand tort de semer tant de ruines sur notre passage, notre marche n'en est pas arrêtée d'une heure. » Il ne disait probablement pas toute la vérité, mais il ne mentait de guère !... Le 15, les hussards bleus arrivaient devant Corbeil, que venaient d'évacuer deux régiments de nos dragons. Le soir, il y avait de la cavalerie dans la forêt de Sénart, devant Juvisy ; il y en avait même jusque sous le canon de Charenton et de Vincennes, en suivant les contours de la Seine et de la Marne. Le 16, la ligne d'Orléans était coupée entre Athis et Ablon ; le 17, le dernier train parti de Paris fut attaqué devant Choisy

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même. Versailles trembla. C'est à grand'peine que le soir une reconnaissance de cavalerie, envoyée par le général Ducrot, put passer par Meudon, jusqu'à ses grilles qui ne voulurent pas s'ouvrir. Toutes les routes, tous les champs se couvrirent d'ennemie ; qui, à la hâte, s'élevaient de la rivière vers Meudon et Versailles.
Le 19... Arrêtons-nous un instant à cette date fatale, qui marqua le premier jour du siège régulier...
Quelle avait été la physionomie de Paris durant ces quatre ou cinq journées d'effarement et de trouble ? Très agitée sans doute et tumultueuse. Je crois pourtant qu'un étranger, s'il se fût trouvé tout d'un coup débarqué en ballon sur le boulevard sans rien savoir de nos aventures, ne se fût pas aperçu tout d'abord qu'il tombait dans une ville menacée, pour un temps si prochain, des dernières extrémités. La cité avait conservé toutes ses apparences de gaieté bruyante : les boutiques, le soir, étincelaient de lumières, et les cafés regorgeaient de consommateurs.
La population se promenait insoucieuse dans les rues, et rien, ni dans les toilettes, ni sur les visages n'indiquait de préoccupations sombres. Les Parisiens seuls remarquaient à mille détails le changement profond qui s'était fait dans nos habitudes. La clientèle de ces cafés, toujours si animée et si bruyante, ne se composait plus guère que d'officiers de mobiles, avec qui venaient causer à haute

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voix et rire les filles du boulevard. C'étaient des échanges incessants de gais propos, des poignées de main, des cris, des rires, des allées et des venues sans fin, bras dessus, bras dessous : un spectacle légèrement cynique qui finit par exciter les réclamations de quelques citoyens scandalisés, et que le préfet de police jugea à propos de supprimer par ordonnance.
Il avait déjà fermé les théâtres. On ne voyait plus aux frontons de nos salles ces cordons de lumière qui les rendaient si gais à l'œil. Plusieurs n'avaient pas attendu l'ordonnance de la police ; les théâtres, en effet, avaient été les premiers atteints par la crise. Dès le 5 septembre, les directeurs de l'Opéra­Comique (une scène subventionnée et chère aux Parisiens !) s'étaient vus forcés de réunir leur personnel et leur avaient avoué que la veille, Zampa étant sur l'affiche, il n'y avait eu que 10 francs de location, et que trois jours auparavant la location ne s'était pas même élevée à 8 francs. Ils avaient pris des arrangements avec leurs artistes et leurs employés, et tous les directeurs s'apprêtaient à faire comme eux, quand le préfet de police les tira d'embarras en décrétant, comme signe de deuil public, la fermeture de tous les théâtres. Toute la population qui va d'ordinaire au spectacle s'était trouvée ainsi rejetée dans la rue, et comme on a l'habitude de se coucher tard à Paris, elle n'en était que plus agitée et plus fiévreuse.

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Dans le jour, c'était un fouillis incroyable d'uniformes qui se croisaient de toutes parts : francs-tireurs aux costumes d'opéra-comique, cuirassiers, artilleurs, lanciers, et la ligne, et la garde nationale, et les moblots. Aux voitures qui sillonnent incessamment le macadam se mêlaient de lourds chariots chargés de décombres, de pauvres charrettes où s'entassaient pêle-mêle un maigre mobilier, et par-dessus, juchés sur quelques matelas, et la femme et les enfants, qui regardaient, ahuris, tout ce tapage ; ici, un troupeau de moutons conduit par un berger, couvert du sayon traditionnel, et, plus loin, des bœufs qui traînaient, attelés, d'énormes voitures de foin.
C'étaient tous les petits ménages des environs qui rentraient dans Paris, ramenant les épaves de leur fortune dispersée. Pauvres gens ! que de larmes avant de quitter leur chère demeure ! où allaient­ils reposer leur tête ! C'était pitié souvent de voir les misérables meubles qu'ils emportaient, des chaises boiteuses, des vases ébréchés, des ustensiles de cuisine qu'une domestique parisienne n'aurait pas ramassés dans la rue : toute leur fortune. D'autres, plus riches, n'étaient guère moins à plaindre. Quelques-uns en moururent de chagrin ; entre autres un joyeux vaudevilliste, Alexandre Flan, que nous aimions tous pour son esprit fertile en saillies franches et en bons mots. Il avait passé la meilleure part de sa vie à rassembler une collection

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de pièces de théâtre, qu'il avait fini par rendre à peu près complète. Il avait acheté, pour la loger, une jolie petite maison, à Neuilly, et il avait enfin réalisé, grâce à une vie de travail constant, le hoc erat in votis de son maître Horace. Un jour, on vint lui dire : Il vous faudra bientôt sortir d'ici, les Prussiens vont venir, et si le génie militaire ne démolit pas votre maison, les Prussiens la mettront à sac.
- Quitter d'ici ! répondait-il, non, cela n'est pas possible. J'attendrai, ils ne viendront pas.
Et tandis qu'il se promenait, inquiet, incertain, à travers le petit jardin, dont il avait de ses mains greffé tous les arbres, parcourant du regard tous ses volumes, qu'il avait recueillis avec tant de peine, et rangés avec tant de soin, voilà qu'il entendit heurter à sa porte. C'étaient les soldats du génie.
- Allons! c'est fini ! il faut déloger, et ce soir même.
- Ce soir ! mais huit jours suffiraient à peine au déménagement de ma bibliothèque.
- Tant pis pour votre bibliothèque. La maison sera rasée demain.
Le malheureux garçon ne répondit rien. Il jeta un peu de linge et quelques hardes dans sa malle, et s'en fut sans trop savoir où. Au premier hôtel qu'il rencontra sur son chemin, il demanda une chambre, se coucha sans mot dire, et le lendemain, quand on entra chez lui, on le trouva mort dans son lit. Tous les liens qui l'attachaient à la vie s'étant rompus,

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d'un seul coup, il avait fui dans l'éternel sommeil.
Son histoire est celle de bien d'autres dont on n'a rien su. Que de paysans, que de riches propriétaires à qui, jusqu'au dernier moment, on ne put persuader qu'il fallait sauver leurs récoltes, leurs provisions et leurs mobiliers, en les évacuant sur Paris !
- Mais, leur disait-on, les Prussiens arrivent, toutes ces richesses seront brûlées, c'est l'ordre du gouvernement, pour qu'elles ne tombent pas aux mains de l'ennemi.
On ne pouvait les décider au cruel sacrifice. Ils demeuraient stupides, hébétés, ne pouvant se résoudre à prendre aucun parti, et quand vint le moment fatal, ils se sauvèrent nus et pleurant de rage. Les propriétaires des villas qui entourent Paris furent en général plus avisés, trop avisés même, on peut le dire. Ils arrangèrent presque tous leurs maisons pour bien recevoir les hôtes qui se préparaient à y descendre, et les disposer à n'y faire aucun dégât. Ils murèrent la cave aux vins fins, mais emplirent l'autre de tonneaux et de bouteilles pleines. Ils laissèrent toutes les clefs sur les armoires qui regorgeaient de linge. Quelques-uns même poussèrent l'attention jusqu'à oublier négligemment sur le dressoir des pots de leurs meilleures confitures, et quelques flacons de liqueurs de ménage. On supposait que ces attentions délicates attendriraient nos farouches vainqueurs. Je ne crois pas qu'elles

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aient eu sur eux tout l'effet qu'en espéraient ces bourgeois prudents : il est vrai que les Prussiens ont mangé les confitures ; mais il est probable aussi qu'ils ont ensuite emballé le dressoir, qui a pris le chemin de l'Allemagne.
Que de dégâts nous aurons à constater quand sera enfin brisé le cercle de fer qui nous étreint ! que de milliards perdus ! que de joies envolées !