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Paris était un camp. Il n'était personne, jeune ou vieux, qui ne se fût fait inscrire dans la garde nationale. Jamais je n'ai mieux appris à connaître et à apprécier le caractère de la bourgeoisie parisienne, qu'en voyant fonctionner cette institution de la garde nationale. Là, éclatait à plaisir et ce goût d'indépendance frondeuse, qui touche à l'indiscipline, et cette honnêteté de sentiments, voisine de la grandeur, et ce courage tout plein de bonhomie narquoise, qui n'aurait qu'un pas à faire pour être de l'héroïsme, ce mélange inouï de qualités moyennes et de défauts tempérés, qui composent le bourgeois. Ce qui surnageait encore, c'est la bonne humeur, la gaieté saine et forte, cette gaieté que nous avons héritée des Gaulois nos ancêtres, et qui est la marque indélébile de notre race.
On était tout feu et tout flamme pour les exercices. Il n'y avait plus de police dans Paris, car aux
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anciens sergents de ville, trop haïs de la population pour rester en place, on avait substitué des gardiens de Paris, au menton bien rasé, à la face débonnaire, sans armes, et qui, se promenant tout le jour, trois par trois, semblaient d'honnêtes flâneurs, tout frais débarqués de province, plutôt que des constables. La garde nationale fut donc chargée du service de la sûreté. Elle occupa dans toutes les rues des postes, d'où elle sortait, pendant la nuit, pour faire des patrouilles à travers la cité. Je ne sais s'il faut lui en attribuer le mérite, mais ce qu'il y a de certain, c'est que jamais on ne signala moins de vols et de meurtres que dans cette période du siège. Il faut bien dire aussi que M. Trochu avait fait, avant l'investissement, enlever et jeter dehors nombre de gredins sans aveu, et que beaucoup d'autres trouvaient leur vie à marauder dans la banlieue de Paris, alors abandonnée à toutes les entreprises.
La grande, la vraie fonction de la garde nationale, c'était de veiller sur cet immense périmètre des remparts. Cette garde devint bientôt par le fait une sinécure, quand il fut certain que les Prussiens n'essayeraient pas de prendre la place de vive force, et borneraient le siège en blocus. Mais tout le monde était convaincu, en ces premiers jours, qu'ils allaient entrer par surprise, et qu'un beau soir, on recevrait, en plein, des boulets et des obus sur le chemin de ronde. On n'en partait pas
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moins gaiement pour les expéditions ; le temps ne s'était pas encore mis au froid, et elles étaient la plupart du temps égayées d'un beau et franc soleil. Que de jolis souvenirs elles nous laisseront à presque tous, et que nous aurons plaisir à les conter plus tard, au coin du feu, à nos petits-enfants !
On a rendez-vous le matin, au lieu ordinaire de réunion de chaque compagnie. Les zélés et les novices arrivent à sept heures précises, heure militaire ! car les vrais soldats n'en connaissent pas d'autre. Les malins commencent à déboucher entre sept heures et demie et huit heures, de toutes les rues adjacentes. Ils se sont tous lestés d'une soupe bien chaude ou d'un café brûlant, préservatif recommandé par le comité consultatif d'hygiène contre les brouillards inquiétants du matin. A huit heures, on est tous en tas. Il s'agit de se débrouiller. Les officiers courent et crient. On se forme tant bien que mal en deux lignes ; chacun rentre son ventre ou tend son jabot. On se numérote. C'est là qu'éclatait aux yeux les moins clairvoyants ce qui fut longtemps le vice de la garde nationale. A côté d'un vieillard à barbe blanche, un jeune homme presque imberbe ; plus loin, un bon gros père dont la vaste bedaine trottait menu sur deux petites jambes ; d'honnêtes visages de bourgeois pacifiques mêlés à des figures martiales d'anciens soldats ; beaucoup de lunettes, qui témoignaient de myopies fâcheuses ; des nez rouges, qui accusaient
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la complaisance des marchands de vin; c'était le plus étrange tohu-bohu de physionomies disparates qu'on pût imaginer.
Il semble qu'il eût été facile d'introduire un peu d'ordre dans ce chaos ; le gouvernement avait en main une loi qui lui permettait d'appeler au service actif tous les jeunes hommes (mariés ou non mariés) de vingt-cinq à trente-cinq ans. Il aurait pu, de gré ou de force, extraire de la garde nationale des éléments plus vigoureux et en former le noyau d'une armée véritable. Il n'en faisait rien, et les mesures qu'il prit plus tard, et que nous indiquerons en leur lieu, ne furent pas encore aussi radicales et aussi simples que l'auraient exigé les circonstances. Pour le moment, il abandonnait cette masse à sa bonne volonté et à son indiscipline. Jamais la garde nationale en France n'a brillé pour son goût d'ordre et d'obéissance. La nôtre était horriblement frondeuse. Nous discutions les ordres, nous boudions nos chefs, après les avoir élus, et si quelque corvée nous paraissait inutile ou nous ennuyait, nous ne nous gênions qu'à demi pour envoyer tout au diable.
- Mauvais soldats ! comme disait si plaisamment Couderc dans la Grande Duchesse.
Quelques bataillons même donnaient des inquiétudes plus sérieuses. Outre que certaines habitudes de désordre s'y étaient introduites, ils affectaient vis-à-vis des pouvoirs établis une indépendance
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de parole qui pouvait inspirer des craintes pour l'avenir. On avait vu plusieurs compagnies mettre la main sur un général, commandant de secteur, qui, après une courte allocution, avait substitué au cri de Vive la République ! le cri plus large de Vive la France ! Le gouvernement ferma les yeux sur cette algarade, et, pour parer les suites, changea le général, mais de semblables équipées ne donnaient pas à l'observateur une fière idée de notre discipline.
On arrive au bastion vers onze heures. C'est l'heure du déjeuner. Les uns tirent des profondeurs d'un inépuisable havresac les provisions entassées par la ménagère ; d'autres se jettent sur la cantine ; d'autres se répandent dans les auberges des environs. C'était le temps où il eût été bien difficile de faire comprendre à un garde national qu'un jour de garde n'était pas une promenade hors barrière, afin de fêter le petit bleu. Les bouteilles succédaient aux bouteilles, les tournées aux tournées, et les galons ne défendaient pas toujours celui qui les portait des lamentables conséquences de ces stations chez les marchands de vin.
Il n'y aurait eu qu'un moyen de préserver les hommes de ces hasards : c'eût été de les astreindre, même par contrainte, à un travail épuisant. La besogne ne manquait pas : remuer la terre, construire des casemates, dresser des abris, conduire des charrois, il y avait tout à faire. Mais point. On se
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promenait d'un bout à l'autre de la journée, tout le long des tentes où l'on devait se réfugier le soir. Quelques-uns jouaient au bouchon ; d'autres au whist ou au piquet. Beaucoup flânaient en groupe, ou lisaient le journal, ou dormaient au soleil.
Pas d'autre corvée que la garde ! De jour, par le superbe soleil d'automne, les deux heures de faction étaient vraiment délicieuses. Il vint plus tard des temps de pluie battante et de neige fondue, qui furent moins agréables. On y grelottait, sous la vaste capote du soldat, pris de froid jusqu'à la moelle des os. Mais à cette époque, c'était un plaisir.
Je me vois encore sur le terre-plein du rempart, où l'on m'avait mis en sentinelle. Du haut de cette espèce d'observatoire, la vue erre sur un paysage admirable, et derrière ce poudroiement lumineux, qui flamboie sur les extrêmes limites de l'horizon, dans un lointain obscur, on cherche, par la pensée, le noir fourmillement des casques ennemis. On n'est point troublé dans sa rêverie par l'ombre d'une crainte. Le danger n'existe pas encore. Cette image de la vie militaire, sans les effrois qui l'accompagnent ordinairement, la nouveauté de la situation, la beauté sévère du paysage, ou les réflexions mélancoliques qui naissent invinciblement de toute promenade solitaire, cette sensation de bien-être que donne un petit vent frais par un brillant jour de septembre, ce regard vague dont on enveloppe
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l'horizon, les deux mains appuyées sur le canon du fusil ; le qui-vive des sentinelles, qui vous rappelle de temps à autre à la réalité, en y mêlant je ne sais quelle réminiscence de drame à la Pixérécourt, tout cela émeut et charme ; et tandis que je me laissais aller au courant de ces impressions si nouvelles, je ne sais comment me remonta à la mémoire un couplet qui se chantait dans une des dernières bouffonneries d'Offenbach. Un roi arrivait, que ses sujets venaient de mettre à la porte, après une révolution :
Oui, nous avons éprouvé je ne sais quel contentement d'avoir vu ça. L'âme humaine est ainsi faite ! On sent comme un mystérieux plaisir à être témoin d'événements si prodigieux qu'aucun siècle n'en aura vu de pareils, et à pouvoir dire qu'on y a contribué pour sa faible part ! On fait de l'histoire, et de la grande, et c'est une jouissance qui n'est pas commune.
La faction de nuit était plus dure. Il faut dire aussi que nos chefs, par un zèle exagéré, et quelque peu turbulent, multipliaient plus que de raison le nombre des sentinelles. Ils en plaçaient de quinze en quinze pas, et la ligne de garde était partout double, quelquefois triple. Chaque factionnaire en
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sentait sa responsabilité amoindrie, et faisait son devoir avec plus de nonchalance. Plus tard, on y mit un peu plus de discrétion ; sans quoi la garde nationale tout entière eût été bientôt sur les dents. Que de coryzas, que de bronchites, que de rhumatismes nous avons rapportés de ces nuits aux remparts !
On couchait encore sous les tentes, les casemates n'étant point achevées. La tente est pittoresque, mais elle a le tort grave, pour de bons bourgeois, d'être peu confortable et très fraîche. Et puis, faut-il le dire ? nous n'entendions rien à tous les détails de cette organisation de campagne. On avait beau marquer à chaque garde national la place qu'il devait occuper sous cet abri, nous ne savions pas nous arranger, et c'étaient des querelles sans fin, qui ne laissaient pas d'avoir leur côté comique.
Il se trouvait toujours sous chaque tente deux ou trois gardes nationaux qui s'étaient couchés an premier endroit venu, et qui, la tête sur un sac de rencontre, dormaient tant bien que mal sur la paille du voisin. Les malheureux qui sortaient de faction arrivaient transis de froid ; ils pénétraient à tâtons sous les tentes, et cherchaient en s'orientant de leurs deux mains jetées en avant, et la couverture et le sac qu'ils avaient laissés pour marquer leurs places. Ils les trouvaient toutes occupées par des têtes qui grognaient.
- Voyons ! messieurs, criait le premier, c'est
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absurde. On m'a pris mes affaires. Qui est celui qui n'est pas à sa place ?
- Ça n'a pas de nom ! disait un autre.
- C'est ignoble ! reprenait un troisième.
Tous les dormeurs se cramponnaient silencieusement à leur sac ; quelques-uns même poussaient l'audace jusqu'à ronfler plus fort. Le ronflement passe pour être l'indice d'une conscience pure. La colère montait peu à peu, et les gros mots :
- Si vous croyez que c'est drôle ! je suis gelé !... Eh ! monsieur... monsieur... c'est vous qui êtes à ma place... Je dis que vous êtes à ma place... mais, sapristi ! rendez-moi donc ma place, ou je vous jette dehors !
- Je voudrais bien voir ça !
- Vous allez le voir tout de suite !
La bataille va s'engager dans les ténèbres, quand un voisin conciliant intervient :
- Faites l'appel nominal.
- Vous êtes encore un singulier pistolet ! que je fasse l'appel nominal, quand il fait noir comme dans un four ! vous êtes stupide, mon cher !
- Oh ! mais, dites donc...
Au bruit, tous les dormeurs, même les plus convaincus, se sont éveillés.
- Mais, sacrebleu ! taisez-vous donc ! avec ça que c'est déjà aisé de dormir sur de la paille !
- Vous êtes encore bien heureux d'en avoir ! on m'a volé toute la mienne !
- Ce n'est pas moi !
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- Je n'en sais rien !
- Comment ! vous n'en savez rien ? puisque je vous le dis !
- Fichez-moi donc la paix ! vous êtes ridicule avec vos susceptibilités !
- Oh ! vous savez, si vous voulez sortir, je suis votre homme, entendez-vous ?
- Vous croyez que vous me faites peur !
- Et vous donc !
A cette querelle qui débute, l'homme qui cherche son lit entrevoit une faible lueur d'espoir, et d'un ton insinuant :
- C'est cela, messieurs, allez vous expliquer dehors.
Cette proposition laisse froids les deux adversaires, qui continuent à s'invectiver, comme les héros d'Homère, de loin et sans en venir aux mains. Ils se reprochent l'un à l'autre d'avoir trop bu, et tout porte à croire qu'ils ont raison tous les deux.
Et cependant l'autre pauvre diable continue de s'en aller, tâtonnant, trébuchant, maugréant, se heurtant à toutes les jambes qu'il rencontre, jusqu'à ce qu'une bonne âme tire une boîte d'allumettes de sa poche et allume une bougie. On aperçoit alors un sac sans propriétaire.
- Eh ! le voilà votre sac, crie le chœur.
- Mais non, ce n'est pas le mien.
- Prenez-le toujours et que ça finisse.
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Il le prend, de guerre lasse, mais ça ne finit pas. Il gémit, il jure qu'il ne peut pas dormir, tandis que les disputeurs, de l'un à l'autre bout de la tente, persistent à s'accabler d'invectives, ressassent avec un infatigable entêtement les mêmes raisons, et prennent à chaque instant l'assemblée à témoin que c'est l'adversaire qui a tort. Une voix se mêle à la discussion ; elle entonne la Marseillaise. Tout le monde se récrie.
- Tiens ! si ces messieurs se chamaillent, je ne vois pas pourquoi je ne chanterais pas !
Et la querelle reprend sur de nouveaux frais.
Les plus sensés quittent la tente et vont faire un tour. Aussi bien le ciel est-il plein d'étoiles et la nuit d'une sérénité admirable. On voit à l'est l'horizon qui blanchit doucement, et finit par se colorer en rose vif. A travers la brume indistincte du matin passent, comme des ombres, les vieilles femmes qui apportent de grandes gamelles, et sur des tréteaux improvisés distribuent au plus juste prix et la soupe à l'oignon et le café noir. On boit son bol debout, autour d'un feu de bivac qu'on vient d'allumer sur la route, tout en échangeant avec les camarades quelques phrases de bienvenue : « Brrr ! qu'il fait froid ce matin !... Aïe, la rosée est pénétrante !... Avez-vous entendu le canon cette nuit ?... » Et autres menus propos.
La diane a sonné ; le camp s'éveille. Tous les gardes nationaux sortent, les yeux chargés de sommeil,
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dans des tenues impossibles. L'un est enveloppé dans une vaste robe de chambre et se promène gravement, la pipe à la bouche, dans cet accoutrement peu guerrier ; l'autre disparaît sous une vaste couverture d'où la tête émerge par un trou rond. Les plaids d'Ecosse, les pardessus américains en caoutchouc, les peaux de bêtes roulées à la taille, les manteaux qu'on rejette sur l'épaule à l'espagnole, tous les costumes les plus invraisemblables se sont là donné rendez-vous. Et quels visages ! tous fatigués par une nuit d'insomnie ! On est morne, affaissé, et les dents claquent lugubrement ! Une demi-heure se passe, il n'y paraît plus ! l'esprit a remonté les ressorts de la machine, et l'on rentre gaillardement, au son du tambour et du clairon mêlés, dans la grande ville, qui a dormi une nuit paisible, tandis qu'on veillait sur elle.
La gaieté ! la gaieté ! Je ne saurais trop insister sur ce point qui est si caractéristique ! Elle n'a jamais été, même aux plus cruels jours d'affliction, sérieusement mise en déroute. Elle est la forme, essentiellement parisienne, dont s'enveloppent ici toutes les douleurs, même les plus cuisantes ; toutes les besognes, même les plus sévères. Jamais la consigne ne fut plus respectée tout à la fois et plus (passez-moi l'expression) et plus blaguée que par le garde national parisien. On s'en moquait, et on la faisait exécuter avec une bien plus rigoureuse exactitude que n'eussent fait de véritables soldats,
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que l'habitude a rendus plus coulants. Rien de plus curieux à cet égard qu'une ronde, faite la nuit, à la suite d'un officier, à travers les sentinelles d'un secteur. Chacun était à son poste, mais c'était à qui s'ingénierait à trouver des drôleries, dont eût frémi une vieille moustache de l'armée régulière.
- Qui vive ? criait la sentinel1e, debout sur le rempart.
- Ronde major, répondait l'officier.
Et le garde national, d'un air d'étonnement respectueux, sur trois tons différents :
- Ronde major ! Oh !... oh ! oh...
En imitant la voix de Gil-Pérez.
Ou bien encore, si c'était un ami qui fît la ronde, et criât :
- Ronde d'officier.
- Oh ! tu sais, répondait-il, il ne faut pas me la faire... j'ai reconnu ta voix... vieux farceur, va...!
- Allons ! pas de bêtises ! disait le faiseur de rondes. Dis-moi le mot d'ordre.
Le mot se trouvait être Mostaganem.
- Mange-ta-gamelle ! répondait le factionnaire d'une voix caverneuse.
Et de rire ! Oui ; mais à travers ces excentricités et ces folies, qu'on chargeât ces mauvais plaisants d'une consigne dont ils comprissent la portée, ils étaient intraitables sur le moindre détail, et n'admettaient pas d'excuses. Ils poussaient le
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rigorisme jusqu'au ridicule. On avait pris un arrêté, par lequel il était défendu à tout homme portant un uniforme de sortir de Paris ou d'y entrer. La mesure visait les mobiles, qui s'échappaient trop souvent des forts et venaient en bordée à Paris. Le garde national l'appliquait sans pitié à tout insigne militaire. J'ai vu de braves bourgeois retenus aux portes, parce qu'ils portaient, en guise de chapeau rond, le képi à la mode.
- Mais, disaient-ils, je n'ai pas d'autre coiffure !
- Ça ne me regarde pas, répondait le garde national, à cheval sur la consigne.
J'intervint, et pris un moyen très conciliant.
- Fourrez-moi votre képi sous votre paletot, et restez nu-tête. Vous aurez droit de passer ; vous n'êtes plus dès lors qu'un bourgeois sans chapeau.
Ces souvenirs resteront parmi les meilleurs et les plus amusants que nous ayons emportés du siège. La garde nationale eut plus tard occasion d'en recueillir qui furent héroïques ; mais le moment n'était pas encore arrivé des beaux dévouements et des sacrifices suprêmes. La garde aux remparts et la police à l'intérieur formaient tout son service.
Cette police se compliquait alors d'une foule de détails dont la postérité ne se doutera guère. Qui s'imaginerait qu'une de ces plus sérieuses occupations fut, pendant les premiers jours du siège, la chasse aux espions prussiens ? Il faut connaître Paris pour comprendre à quels excès peut se porter
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une idée fixe, chez cette population bouillonnante, où tous les sentiments sont en quelque sorte surchauffés et s'extravasent avec un bruit de fumée qui s'échappe. Il y eut une semaine ou deux où toutes les têtes furent à la lettre tournées et renversées par cette préoccupation de l'espionnage ennemi, préoccupation terrible, qui avait fini par tourner en folie. On voyait des espions partout.
On arrêtait à tort et à travers les plus honnêtes gens du monde, qui avaient grand'peine à se soustraire aux fureurs de la foule ameutée. On les conduisait au poste le plus voisin, où ils se faisaient reconnaître, et recevaient des excuses. C'est ainsi que notre confrère Lomon, qui a bien la plus placide apparence qui soit au monde, fut traîné à la préfecture. C'était son air bienveillant qui lui avait joué ce tour. Tant de bonhomie devait être feinte et avait paru suspecte. On assure même que le général Trochu fut arrêté lui aussi par des gardes nationaux trop zélés, et rit beaucoup de la méprise. Malheur à qui parlait avec l'accent alsacien ! il était sûr de son affaire. Je sais tel de mes amis, enfant de la patriotique Alsace, qui s'était condamné à ne plus dire un mot en public. Il avait été deux fois victime de ces erreurs désagréables. La plaisanterie, comme il arrive toujours en cette ville, s'en était mêlée. Les mystificateurs criaient au Prussien ! et se tenaient les côtes, en voyant la figure ahurie du pauvre diable appréhendé au
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collet. Un débiteur, pressé dans la rue par un tailleur ou un bottier indiscret, le désignait à haute voix comme espion, et se sauvait en riant de tout son cœur.
Parfois, le soir, on voyait se former lentement des groupes de nez tendus en l'air ; le groupe ne tardait pas à devenir foule. Qu'est-ce qu'on regardait avec cette attention ?... Une lumière qui brillait au quatrième étage, et se promenait de chambre en chambre. Une lumière ! à dix heures du soir ! au haut du toit d'une maison ! ce ne pouvait être que des signaux... Tenez ! voyez-vous le reflet vert ? » Et les commentaires allaient leur train... « Je connais le portier ; sa femme est Prussienne ; elle cache des espions, cela est sûr... ils veulent livrer Paris... La garde nationale arrivait, une escouade s'emparait du concierge tremblant, et montait avec lui sous les combles. Là, on trouvait presque toujours une honnête famille causant ou lisant sous la lampe fidèle...
- Mais ces mouvements de la lumière qui passait d'une fenêtre à l'autre ?
- C'est que nous étions allés chercher quelque chose dans l'autre chambre.
- Et le reflet vert ?
- C'est que notre papier de tenture est en effet de nuance verte.
Un jour, ou plutôt un soir, un objet extraordinaire, dont la couleur passait du rouge au vert et
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au bleu, sous la lumière d'une bougie, qu'on voyait se promener avec des allures inquiétantes, ameuta tout un quartier, qui, ne pouvant expliquer ce phénomène, parlait de saccager et de brûler cet observatoire. On fit invasion dans le domicile, et derrière la fenêtre on trouva, sur son perchoir, un perroquet empaillé, sur qui se jouaient les rayons d'une bougie en mouvement. Le grave Journal des Débats conta le lendemain, d'un ton de bonhomie narquoise, cet épisode de l'espionomanie. Ce fut le coup de grâce. Les folies chez nous ont cela de bon, c'est qu'elles sont courtes, si elles sont vives. Celle-là passa vite, et l'on ne songea plus aux espions que pour arrêter les vrais, ces misérables de la dernière classe, qui sous prétexte d'aller en maraude, sortaient de Paris avec un sac qu'ils devaient rapporter plein de choux ou de pommes de terre, et donnaient aux ennemis nos journaux et les brins de renseignements qu'ils pouvaient attraper de côté et d'autre.
Y en eut-il d'autres ? et parmi tous ces gens arrêtés, s'en trouvait-il qui fussent en effet des hommes payés par la Prusse pour surprendre nos secrets ? Je n'en sais rien ; la chose est probable. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à part le procès de Hart, un espion authentique, qui fut passé par les armes quelques jours après le commencement du siège, on n'entendit parler d'aucune poursuite et d'aucune exécution. Il faut en conclure que les charges n'étaient pas
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bien sérieuses contre les personnes sur qui l'on avait mis la main. Autrement l'autorité n'aurait pas manqué de faire grand bruit de leur condamnation, ne fût-ce que pour calmer un peu les imaginations effarées.
Cette passion tomba donc faute d'aliment. Deux autres traits distinctifs de ce siège devaient, au contraire, aller s'accentuant chaque jour davantage. Ils étaient à peine sensibles en ces premiers moments, ils devinrent par la suite extrêmement douloureux. Le premier, ce fut le manque absolu de nouvelles. Paris, où venaient aboutir tous les bruits du monde entier et qui les renvoyait en quelque sorte multipliés et grossis comme par un prodigieux écho, se trouva brusquement coupé du reste de l'univers. Nous avions vécu jusque-là sur cette idée qu'un investissement complet de la grande capitale était parfaitement impossible, à moins de douze cent mille hommes, et nous savions que l'ennemi était loin de disposer d'une aussi énorme quantité de troupes. Force nous fut bien d'en rabattre et de nous rendre à l'évidence. Il n'entrait plus chez nous ni un journal, ni une lettre, ni un courrier. La poste avait dépêché dans plusieurs directions un certain nombre de facteurs qui devaient
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traverser les lignes prussiennes et nous rapporter des correspondances ; aucun n'était revenu. Parmi les ambassadeurs, trois nous avaient quitté, ceux d'Angleterre, de Russie et d'Autriche. Les autres étaient restés, et avaient demandé à l'état-major prussien qu'on leur laissât la voie libre avec leurs gouvernements respectifs. M. de Bismarck avait insolemment répondu que leurs lettres et les réponses à ces lettres passeraient, mais décachetées, après avoir été lues et estampillées du chancelier. La prétention était exorbitante, inadmissible ; elle n'en prouvait que mieux l'implacable résolution de nous tenir en charte privée, au secret ; on voulait faire de Paris un immense Mazas.
Nous fûmes très surpris et fort déconcertés. Le résultat poursuivi et obtenu par nos ennemis dépassait toutes nos prévisions. Ce fut d'abord notre amour-propre qui souffrit. Nous avions tant dit et répété, sous toutes les formes, que Paris était le grand ressort de la pensée humaine, que s'il cessait d'émettre des idées et des sentiments, toute la machine de l'univers s'arrêterait à la suite, et que ce serait comme un long évanouissement de la civilisation ! Il fallut bien reconnaître que, si nous tenions en effet une place importante dans le monde, nous n'en étions pas tant le cœur que cela, et qu'une fois Paris retranché des nations, la terre n'en poursuivrait pas moins sa course accoutumée autour du soleil, l'humanité n'en continuait pas
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moins de penser et d'agir ; elle allait d'un même pas vers l'éternel progrès. Fâcheuse découverte ! désillusion amère ! L'Europe et l'Amérique se pouvaient à Ia rigueur passer de nous ; et nous, l'univers tout entier nous manquait ! Comme des marins perdus sur la vaste mer, nous avions soif de nouvelles. Que faisait le reste de la France ? c'était pour nous une question grave, et à laquelle nous ne savions pas de réponse.
Quelques jours avant que l'investissement fût consommé, le gouvernement avait délégué à Tours deux de ses membres pour organiser la levée en masse et soulever l'enthousiasme des départements. Mais nous n'avions qu'une médiocre confiance aux hommes à qui incombait cette mission difficile. C'étaient deux vieillards, MM. Glais-Bizoin et Crémieux, connus l'un et l'autre pour la sincérité de leurs opinions, mais dont l'âge avait affaibli les forces. Ces mains défaillantes suffiraient-elles à cette tâche redoutable ? Nous ne l'espérions guère, et c'était pour nous une bien pénible angoisse de ne pouvoir enfoncer nos yeux dans cette nuit, qui se dérobait à nos regards. On nous avait prévenus que M. Thiers, mettant au service du gouvernement nouveau sa longue expérience et sa grande autorité, était parti pour porter des propositions aux divers cabinets d'Europe ; qu'il avait dû aller à Londres, puis de là à Saint-Pétersbourg, et, repassant par Vienne et Florence, revenir à
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Tours. Qu'était-il advenu de ce voyage ? Où notre ambassadeur en était-il de ses négociations ? Nous aimions si fort à nous flatter d'espérances chimériques, qu'à cette époque nous croyions encore possible de nouer une coalition européenne contre la Prusse victorieuse. C'est surtout - voyez notre naïveté incurable ! - sur la Russie que nous comptions. Nous nous disions qu'elle comprendrait assez ses intérêts pour redouter qu'un jour la Prusse toute puissante, enivrée de ses triomphes, ne vînt lui demander ses provinces allemandes, et, sur un refus, les lui arracher de force. « Qui sait ? nous disions-nous; peut-être l'alliance est-elle conclue à cette heure », et nous calculions combien de temps il fallait à une armée russe pour tomber sur Berlin et forcer nos ennemis à se retourner contre ce nouvel assaillant. Quel chagrin, quelle irritante inquiétude de ne pouvoir rien apprendre de précis sur des points qui nous touchaient de si près et d'une façon si sensible !
Mais il y avait encore pour chacun de nous, dans cette absence de nouvelles, une privation bien plus amère, la plus cruelle de toutes assurément. Nous avions tous envoyé nos mères, nos femmes, nos enfants, nos familles, les uns à l'étranger, les autres sur les plages normandes ou bretonnes, d'autres dans l'intérieur de la France. Aucun de nous n'avait prévu le blocus, et nous les avions laissées là-bas sans argent que pour un petit nombre de jours. Que
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devenaient-elles, et surtout qu'allaient-elles devenir ? Comment les rassurer sur notre compte ? car nous pensions bien que M. de Bismarck emplissait les journaux du bruit mensonger de nos guerres civiles, et nous représentait tous comme voués à l'assassinat ou au bombardement. Et nous-mêmes, par quelle voie apprendre si ces êtres, qui nous étaient si chers, vivaient en bonne santé ? Nous comptions avec angoisse les heures qui s'écoulaient ; ces heures si fertiles en maladies, en accidents, en craintes vagues, en désespoirs, et nous nous sentions le cœur tout plein d'amertume et d'ennui. C'est la seule souffrance dont aucun de nous n'ait pris son parti. J'ai vu la blague parisienne s'attaquer à tout, et railler avec sa désinvolture satirique les maux les plus sérieux du siège; elle a toujours respecté celui-là ; la voix lui eût manqué, et la raillerie se fût terminée en sanglots. Paris était plein de veufs, qui, le soir, prenant leur bougeoir chez le concierge :
- Eh bien ! pas de lettres ? interrogeaient-ils.
- Non, monsieur, pas de lettres, répondait le portier.
Et c'était tous les jours pour eux un coup nouveau et douloureux. Je me souviendrai longtemps qu'un soir je dînais au restaurant, avec trois Parisiens des plus sceptiques, et que tout en mangeant fort mal nous faisions des mots sur le dîner qu'on nous servait, et sur les horreurs du siège ; nous
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étions tous animés de cette gaieté un peu factice qui pétille dans l'esprit boulevardier, comme la mousse sur le champagne. A quatre pas de nous, sur une table séparée, dînaient un vieillard, et en face de lui, une jeune femme, sa fille, sans doute, qui avait à côté d'elle un petit enfant de trois ou quatre ans, blond, les cheveux bouc1és, et babillant avec l'ingénuité de son âge. Il vit sur notre table une poire, et en demanda à sa mère. L'un de nous se détacha, et, après s'être excusé près de la jeune femme, offrit un quartier du fruit au bambin et l'embrassa. Quand il revint, il avait les yeux tout pleins de grosses larmes, qu'il cherchait à dissimu1er, et tous quatre, bravement, nous nous mimes à pleurer, les uns devant les autres, en face de notre assiette, sans mot dire.
L'administration fut tout d'abord prise au dépourvu, et ne sut rien imaginer dans cette détresse. C'est une chose à remarquer combien, dans toute cette guerre, il y eut chez nos gouvernants peu d'ingéniosité, de ressources et de fécondité d'invention, beaucoup de bon vouloir, et pas la moindre originalité. Il fallut que dans tous les ordres d'idées ils reçussent du public impatienté l'impulsion qu'ils auraient dû donner eux-mêmes. Ils ne s'avisèrent qu'assez tard d'organiser un système de ballons montés. Ils se servirent d'abord de ballons libres, où l'on devait mettre des cartes sans enveloppes et affranchies d'un timbre de dix centimes.
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Ce que sont devenus ces ballons et les lettres que nous leur avons confiées, je n'en sais rien encore à l'heure qu'il est, car j'écris ces impressions avant que Paris soit débloqué, pour les avoir plus fraîches. Ce ne fut qu'après deux ou trois semaines de tâtonnements qu'ils organisèrent un service régulier de grands et vrais ballons. Nous y reviendrons, quand l'occasion s'en présentera, dans quelqu'un des chapitres suivants. Bien plus tard encore ils purent, grâce aux pigeons voyageurs, nous procurer quelques courtes et rares nouvelles de nos chers délaissés. Ces messagers ailés ont fait un petit nombre d'heureux.
Que d'autres attendent encore !
La seconde surprise et la seconde misère du siège commençant, ce fut la rareté soudaine des vivres. Le gouvernement avait engagé les particuliers à faire leurs provisions d'avance. Mais personne, ou presque personne, n'avait pris cet avertissement au sérieux. Je ne saurais trop répéter qu'on ne prévoyait point un blocus à Paris. Quelques bourgeois prudents avaient rempli leurs caves de provisions de bouche ; mais c'était le très petit nombre. Les autres avaient acheté, par mode, par blague, un jambon d'York, quelques boîtes de sardines, quatre
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à cinq kilogrammes de riz et de légumes secs, et des pots de confitures. On allait chez les grands épiciers comme en partie de plaisir. Les femmes du monde arrivaient en grande toilette à la porte de Potin ; elles entassaient, au hasard, dans leurs calèches, les pots, les boîtes, les quartiers de salaisons et de fromage, payaient en or, et s'en allaient en riant comme des folles de leur équipée.
On s'aperçut très vite que le siège allait tourner au blocus, et que ces approvisionnements, faits à la hâte, sans ordre, et par manière de plaisanterie, ne dureraient pas longtemps. Toute la ville, alors, d'un même mouvement, se précipita, les mains tendues, chez les marchands de comestibles. Du jour au lendemain, tout haussa de prix. Il se formait aux portes des épiciers et des charcutiers de longues queues de ménagères, qui venaient chercher du fromage, des jambons, des saucissons et autres victuailles. On riait encore, à ce moment-là, de cet empressement; on ne se doutait guère que l'heure était si proche des détresses réelles et des sérieuses souffrances.
Il se produisit un phénomène bien curieux, et qui serait difficile à croire, si nous ne l'avions tous constaté : c'est l'appétit dévorant dont Paris fut sur-le-champ saisi. Jamais il n'avait fait si faim dans la grande ville. Jadis on y mangeait pour vivre, et sans trop faire attention aux morceaux. Il eût été bien difficile de trouver un Parisien qui raisonnât son déjeuner. Aussitôt le siège commencé,
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nous entendîmes tous nos entrailles crier d'une étrange manière. Nous contemplions, en passant, les vitrines des magasins de comestibles avec des yeux de convoitise ; les énormes piles de boîtes en fer-blanc, les rangées de pots où étincelaient les confitures jaunes ou rouges, ces tonnes de harengs pressés, tout cet appareil de la mangeaille qui s'étale aux montres des épiciers nous mettait l'eau à la bouche, et nous jetions sur cet espoir de nos repas futurs des regards mouillés de tendresse. Tel qui déjeunait de deux œufs sur le plat et d'un morceau de fromage, ne voulait plus se contenter à moins d'un bifteack saignant arrosé d'une bouteille de bordeaux. L'estomac parlait-il plus haut ? l'écoutait-on davantage? Grave question, et que je laisse à résoudre aux moralistes. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en prévision des jours d'abstinence forcée, chacun s'appliquait à manger plus et mieux. La chère était plus abondante et plus délicate. Il semblait qu'on se dît à part soi : Autant de pris sur l'ennemi ; encore un que les Prussiens n'auront pas !
Jamais dans la classe bourgeoise les invitations ne furent plus nombreuses qu'en cette première phase du blocus. - Un dîner de siège !... c'était l'expression consacrée. Et l'on prenait je ne sais quel plaisir à narguer les Prussiens en servant à ses convives de bons morceaux, qu'ils engloutissaient, en se plaignant des horreurs de la famine. Toutes ces railleries durèrent peu, les boucheries ne tardèrent
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pas à se sentir de l'investissement. Il fallut rationner le public, et cette question devint une des plus épineuses à résoudre. A l'époque où nous sommes, on n'en sentait pas encore toutes les difficultés. Outre que la viande fraîche de bœuf et de mouton était encore assez abondante pour fournir a la consommation normale de la population, la chair de cheval abondait, et comme elle était repoussée par le préjugé populaire, il était facile de s'en procurer.
Je me souviens qu'en m'en allant, le matin, aux exercices de la garde nationale, Je passais devant les queues qui s'allongeaient à la porte des bouchers, et j'entamais la conversation avec les ménagères, qui piétinaient, bleues de froid, riant et causant, tandis qu'elles attendaient leur tour.
- Mais, leur disais-je, pourquoi êtes-vous ici, sous la pluie, les pieds dans la boue, avalant l'air humide du matin, quand au bas de chez moi, il y a une boucherie de cheval ouverte, et qui ne parvient pas même à débiter toute sa marchandise ?
- Du cheval ! s'écriaient les commères avec horreur.
Le fait est que moi, j'en mangeais tous les jours, et le trouvais fort bon ; que mes amis en mangeaient comme moi, et que toute la bourgeoisie riche s'y mit sans répugnance. Mais il fallut, pour y amener les ouvriers et leurs femmes, l'aiguillon de la faim. Je pus suivre les progrès du blocus, en observant la boucherie de mon voisin, le marchand de cheval.
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Sa clientèle s'accrut à mesure que les subsistances diminuaient dans Paris. C'est vers le milieu de novembre que des queues interminables commencèrent à s'étendre le long de sa boutique, et il finit par ne plus ouvrir qu'à certaines heures, et par ne plus délivrer de viande qu'aux porteurs de bons.
Chaque mairie organisa le rationnement comme elle l'entendit. Les plaintes s'élevèrent de tous côtés, et la plupart étaient assez justes. Car de pauvres ménagères passaient des demi-journées pour obtenir un petit morceau de mouton ou de bœuf, et l'on aurait pu leur épargner ces longues stations en plein air. Il faut bien reconnaître pourtant que ce n'est pas chose commode que de nourrir, par mesure administrative, deux millions d'hommes, frondeurs par tempérament, et qui ne cherchaient qu'à tromper la vigilance de l'autorité. A l'heure où j'écris, l'organisation est encore très défectueuse ; tel arrondissement est mieux partagé que tel autre ; le système de numéros d'ordre, délivrés aux consommateurs, est plus ou moins commodément arrangé ; mais les habitants ont fini par prendre leur mal en patience ; tout cela s'est tassé, comme dit le peuple. On souffre peut-être davantage, on geint moins haut.
Nous retrouverons plus d'une fois, dans le cours de ces souvenirs, cette question des subsistances. Reprenons, où nous l'avons laissé, le fil interrompu des événements.