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LE SIEGE DE PARIS


CHAPITRE VII

VIE INTIME DE PARIS
AUX MOIS D'OCTOBRE ET DE NOVEMBRE

I

Arrêtons-nous à cette date, qui a été un des moments climatériques du siège. Nous avons conté l'histoire publique de Paris durant le mois d'octobre et pendant ces premiers jours de novembre, si pleins à la fois et si tristes ; notre tableau ne serait pas complet si nous ne recueillions pas quelques-uns des plus curieux détails de sa vie intime.
Je n'étonnerai sans doute personne en disant que la grande question du siège fut celle du déjeuner ; et après la question du déjeuner, celle du dîner. Le prix du pain n'augmenta pas durant toute cette période, grâce aux tarifs de l'administration. Celui du vin se maintint aussi, car les provisions en étaient très abondantes, et la hausse sur cet article fut, au moins durant les premiers mois, insignifiante pour ne pas dire nulle. La viande de bœuf et de porc fut aussi taxée de bonne heure, en sorte que s'il devint assez vite très difficile de s'en procurer, au moins ne paya-t-on qu'un prix raisonnable le

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peu qu'on en avait. Il en fut de même bientôt pour celle de cheval, que l'on soumit également à la taxe. Elle dura bien plus longtemps que celle du bœuf ; car chaque affaire sous les murs de Paris en jetait une certaine quantité sur le marché. Comme le foin était devenu très rare et l'avoine introuvable, la plupart de ceux qui possédaient des chevaux eurent le triste courage de les nourrir avec du pain. L'autorité eut vent de ce gaspillage ; elle finit par requérir tous les chevaux qui n'étaient pas absolument nécessaires aux services publics, et côte à côte s'en allèrent à la boucherie, et l'humble rosse qui traînait le fiacre numéroté, et le cheval de selle du sportman, qui avait coûté mille écus, et se revendait, au poids, quatre ou cinq cents francs.
Tous les autres objets de consommation montèrent rapidement à des taux excessifs. J'ai pensé que ce serait un document sérieux à conserver que le prix des denrées, à diverses époques du siège. Voici, pour celle où nous sommes arrivés (première semaine de novembre), un aperçu de ce qu'il en coûtait pour se nourrir, quand on ne se réduisait pas au pain, au vin et aux 30 grammes de viande réglementaire qu'allouait par jour l'administration à chaque citoyen.
« Avant le siège (j'emprunte ces chiffres à un journal qui porte la date du 9), une oie ordinaire était cotée de 6 à 7 francs ; en ce moment le prix courant d'une oie est de 25 à 30 francs ; un bon poulet

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était offert aux halles au prix de 3 francs et de 3 fr.50 c. ; ce prix est aujourd'hui de 14 à 15 francs. Nous avons vu vendre une paire de poulets ordinaires 25 francs, une paire de pigeons trouve acheteur à 12 francs. Pour les dindes, elles sont d'une rareté extrême, au point qu'on n'en offre plus sur le marché. Nous en avons vu vendre une sur le marché 53 francs ; en temps ordinaire, elle eût été bien vendue 10 fr., 12 francs au plus. Les lapins sont plus communs ; ils n'en sont pas moins chers pour cela ; une paire de lapins a été vendue sous mes yeux 36 francs. Ils auraient valu, avant le siège, 6 à 7 francs au plus. Le cours ordinaire est de 28 francs. La viande salée et la charcuterie sont hors de prix ; elles n'existent d'ailleurs, chez quelques marchands, qu'à l'état d'échantillons. Ainsi le jambon fumé est vendu 16 francs le kilogramme ; le saucisson de Lyon 32 francs. Le prix normal du premier était jadis de 2 fr.50-c., et celui du second de 8 francs le kilogramme.
« Le poisson de mer n'existe plus, et pour cause. Le poisson d'eau douce est rare. Une belle carpe, qui au plus haut prix valait 2 francs à 3 francs, se vend, à l'heure qu'il est, 20 francs. Nous en avons vu même payer une 30 francs. Elle était de grosseur médiocre. Une modeste friture de poissons blancs ou de goujons se payait l fr. 25 c., on ne se la procure plus qu'au prix de 4, 5 et 6 francs, suivant que la pêche a plus ou moins donné.

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« Le poisson salé n'offre guère plus de ressources. La livre de morue se vend 2 francs ; un hareng va jusqu'à 2 fr.50 c. Les légumes ont subi, eux aussi, une hausse exagérée. Le boisseau de pommes de terre, que l'on payait 1 franc avant la guerre, coûte en ce moment 6 francs, et ce prix va en augmentant chaque jour. Les œufs sont inabordables à la masse des consommateurs, et la poule qui les produit est une véritable poule aux œufs d'or. Ils valaient hier 4 fr.50 c., la douzaine ; les tout frais coûtent 75 centimes et 1 franc pièce.
« Les maraîchers tiennent également leurs légumes frais à des prix vraiment extraordinaires. Ainsi ils vendent un chou jusqu'à 1 fr.50 c., un pied d'escarole 75 centimes, un chou-fleur 2 francs, une botte de carottes 2 fr.25 c., et les autres légumes dans la même proportion. Quant aux légumes secs, tels que haricots, lentilles, pois et fèves, il n'en existe plus pour la vente. Avant leur subite disparition, ils se sont vendus quatre fois leur valeur réelle. L'accaparement les a fait tout à coup surenchérir, en sorte qu'ils manquaient complètement à l'alimentation publique. Un litre de haricots, qui coûtait 60 centimes en temps ordinaire, a été payé 5 francs sous mes yeux.
« Sous le rapport des condiments, la pénurie est extrême et la cherté n'a pas de limite. Le lard n'est plus qu'un mythe. Il n'en existe plus dans Paris. Le beurre frais, qui était d'une rareté excessive, s'est

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vendu d'abord 28 francs le kilogramme et plus tard jusqu'à 45 francs à des restaurants en renom. Le beurre salé a suivi une élévation proportionnelle. On en trouve à 14 francs, mais il est de mauvaise qualité. L'huile a triplé seulement son prix ordinaire. Quant à la graisse de porc ou de volaille, elle est inconnue au marché, mais elle a été remplacée par un horrible mélange de graisse de bœuf et autres animaux, que l'on vend 3 fr.50 c. et 4 francs le kilogramme.
« Il n'existe plus aucune sorte de qualité de fromage. Le roquefort, le gruyère, le hollande et le brie ont été enlevés à des prix fous, dès les premiers jours du siège. Chaque morceau vaudrait aujourd'hui son pesant d'or. Il n'existe plus de fruits secs dans les magasins ; les raisins, les figues, les amandes et les noix ont disparu. Il reste quelques lots de pruneaux avariés, qui sont vendus à raison de 80 centimes la livre.
« Le combustible, et notamment le charbon de bois, commence à nous manquer ; il se vend de 22 à 25 francs le sac de 50 kilogrammes, soit à raison de 44 à 50 centimes le kilogramme... En résumé, les objets de consommation générale ont, en moyenne, plus que quintuplé à Paris durant cette première période du siège. »
La classe sur qui pesa le plus durement cette extrême cherté des vivres fut celle de la petite bourgeoisie ; modestes rentiers, employés à

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1.500 francs ou à 1.000 écus, chétifs industriels, tous ceux qui n'ont jamais que peu d'avances dans leur secrétaire, et vivent au jour le jour, dans cette situation qui tient le milieu entre la pauvreté et l'aisance, plus proche, hélas ! de la première que de la seconde. Pour beaucoup, le travail s'était arrêté ; ils se sentaient trop fiers pour exposer leurs besoins au public, et ils n'étaient pas faits aux rudes privations de la misère. Ils ne se plaignaient point, ils supportèrent avec une résignation qui touche à l'héroïsme, des privations cruelles, dont ils gardèrent le secret, et donnèrent l'exemple d'une inébranlable fermeté d'âme. On a pu remarquer, durant tout le cours de ce récit, que je ne suis pas prodigue de grandes phrases, que je hais les récits pompeux et vides, et que je tâche de ne surfaire ni les événements. ni les hommes. Eh bien ! je ne sais rien de plus touchant, ni même de plus digne d'admiration que la simplicité mâle avec laquelle ces braves gens (le cœur de la population parisienne) se résolurent à souffrir des maux qui allaient croissant chaque jour et dont personne ne voyait la fin. Les femmes se montrèrent peut-être plus déterminées que les hommes. C'étaient elles qui portaient le plus lourd fardeau ; car c'étaient elles qui, chargées de l'approvisionnement du ménage, faisaient queue aux boucheries, aux épiceries, aux cantines ; qui laissaient au mari le pauvre morceau de viande à grand'peine acheté, qui

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soignaient les enfants, et s'efforçaient d'éclairer encore d'un rayon de joie la tristesse du foyer éteint. Ah ! nos Françaises! nos Françaises ! quels trésors de dévouement, d'abnégation, de force morale on peut faire jaillir de leur cœur quand on sait frapper au bon endroit ! Il n'y avait que les couches supérieures de gâtées par le luxe, la mollesse et la benoîtonnerie du second empire ; la nation était demeurée saine, et on le vit bien au jour du sacrifice.
La haute bourgeoisie n'eut pas à endurer les mêmes souffrances physiques. Elle a généralement de l'argent devant soi, et j'ai déjà dit que la plupart de ceux qui la composent avaient envoyé au loin leurs enfants et leurs femmes. Il lui était facile soit d'acheter des provisions, si chères qu'elles fussent, soit de dîner au restaurant. Quelques-uns de ces établissements avaient fermé, mais le plus grand nombre était resté ouvert. Par quels prodiges arrivaient-ils à nourrir leur clientèle ? Ce tour de force, renouvelé tous les soirs, passe l'imagination. Mais on comprend que la carte n'y était pas des plus variées, et que les additions ne laissaient pas d'être salées. C'est là qu'on dînait le plus souvent ; ceux qui avaient conservé un home invitaient leurs amis, et l'on faisait partie d'essayer les mets les plus étranges. Je ne parle pas du mulet et de l'âne, qui se vendaient couramment ; et à ce propos me sera-t-il permis de dire que la chair de l'âne est vraiment bonne, celle du mulet exquise, tout à fait

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supérieure à celle du bœuf, et qu'un rôti de mulet est un plat délicieux ? Mais les animaux les plus fantastiques du Jardin d'acclimatation y passèrent : nous tâtâmes tour à tour de l'ours, de l'antilope, du kanguroo, de l'autruche et de l'yack, que sais-je encore ! Il y avait une boucherie anglaise, où se débitaient ces animaux extravagants à des prix qui ne l'étaient guère moins ; j'ai mangé de l'antilope qui avait coûté 18 francs la livre, et je jure sur l'honneur qu'un simple lapin sauté aurait mieux fait mon affaire. Pour faire pendant à cette boucherie aristocratique, il y eut des boucheries de chats, de chiens et de rats. Un chat valait bien 6 francs, et un rat 30 sous. Ce qu'il y a d'amusant, c'est que chats, chiens et rats, c'était la grosse bourgeoisie qui mangeait toutes ces bêtes, réputées immondes jusque-là, par bravade de dilettantisme.
- Servez le rat, sauce madère, disait l'amphytrion.
Et l'on s'écriait : Du rat ! voyons ! Et l'on en mangeait, du bout des dents, moitié chipotant, moitié blaguant, non sans quelque hésitation de fourchette. Et ce qui amusait le plus, c'était de voir, quand une feuille allemande nous arrivait par hasard, ces braves journalistes conter à leurs compatriotes que nous en étions réduits à manger du rat ! « Ils mangent du rat, ils n'ont donc plus de vivres ! » S'ils avaient su que c'était pour faire une niche aux horreurs du siège, par goût français de se

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railler soi-même ! Ces nourritures invraisemblables étaient un texte perpétuel de plaisanteries. Un bourgeois venait de manger son chien à la broche, et, regardant les os sur son assiette : « Quel dommage ! disait-il avec mélancolie, ce pauvre Fox s'en serait-il régalé ! » Cham représentait une bourgeoise furieuse contre son mari :
- Comment ! tu as promis notre fille au boucher ?
- Dame ! ma chère, c'était pour avoir un gigot !
Cette gaieté, un peu factice, il faut bien l'avouer, cachait aussi, dans cette classe de la population, de bien amers et de bien sensibles sacrifices. De tous ces hommes, qui riaient si spirituellement au nez de leurs misères, il n'y en avait pas un qui ne fût tombé d'une grande fortune ou d'une haute espérance à ne plus posséder que la somme mise de côté pour les besoins du moment. Les uns étaient des financiers, et il n'y avait plus de Bourse ; les autres, de grands négociants, et tout commerce avait disparu ; les autres de riches propriétaires, et les maisons ne rapportaient plus rien ; les autres des rentiers, et parmi les valeurs mobilières beaucoup avaient sombré. Que vaudront, à la fin de la guerre, celles qui tenaient bon encore ? Tout ce monde était ruiné, et en avait pris allègrement son parti. On se soulageait par-ci par-là en accablant les Prussiens d'injures : Ces canailles de Prussiens ! ces gueux de Prussiens ! Mais de traiter avec eux,

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personne ne l'eût conseillé tout haut, même à ces heures de découragement général que j'ai contées. J'ose dire que toute la bourgeoisie parisienne, la grande comme la petite, déploya en ces temps difficiles une constance très méritoire ; on ne doit pas moins la reconnaître sous le manteau de blague dont elle s'était couverte, dont se revêtent à Paris tous les sentiments, même les plus tendres et les plus nobles.
L'ouvrier avait aussi sa large part de souffrances. Le grand malheur de l'ouvrier parisien, c'est qu'il s'inquiète rarement de mettre de l'argent de côté. Il le dépense, et souvent fort mal à propos, à mesure qu'il le gagne, en sorte que le chômage le prend presque toujours à l'improviste et dépourvu de toute avance. Celui que fit la guerre de 1870 et le siège de Paris fut terrible ; car il tomba sur un nombre incroyable d'industries à la fois. La plupart des ouvriers demeurèrent sans travail, et ceux mêmes pour qui il en restait, ne se soucièrent point d'en profiter. C'est un trait particulier du caractère de l'enfant de Paris : il travaille dur quand il est à la besogne ; mais il est volontiers flâneur et, comme il dit en son langage, rigoleur. Il ne voit pas pourquoi il se donnerait du mal, quand le camarade à côté de lui ne fait rien. Les soins multiples de la défense réclamaient pourtant beaucoup de bras, et pour toutes sortes d'emplois. Il fallait tailler des habits, couper des chaussures, fondre des

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canons, moudre des grains, creuser des tranchées, élever des remparts, fabriquer des cartouches, étirer l'acier des fusils ; que sais-je, moi ? la guerre met en œuvre toutes sortes d'industries. Il fut impossible, dans les premiers temps, de trouver pour toutes ces besognes des ouvriers de bon vouloir. Les ouvriers, admis pour la première fois depuis si longtemps à l'honneur de porter un fusil, étaient comme enivrés de ce plaisir si nouveau pour eux. Rien ne leur paraissait plus beau, plus digne d'un homme libre, que de jeter un flingot sur l'épaule, et de monter la garde sur les remparts. Ils considéraient avec mépris le travailleur qui préférait l'atelier au corps de garde. Ils l'auraient presque traité de lâche, comme si en vérité il eût fallu être doué d'un courage surhumain pour se promener sur une plate-forme, à six mille mètres des Prussiens. On avait beau leur répéter dans tous les journaux et sur tous les tons : « Mais non, vous êtes victimes d'une illusion. Celui-là est plus vraiment patriote, qui, sachant l'état de cordonnier, chausse nos soldats pour la bataille, que celui qui apprend l'exercice en douze temps. Tout individu valide est après tout capable de tirer un coup de fusil ; mais il n'y a pour tailler le cuir des souliers que l'homme qui a appris ce métier. Il est plus glorieux de fabriquer un chassepot que de le manœuvrer ; car si personne ne fabriquait de chassepots où en seraient ceux qui sont si fiers de le porter

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et qui en font parade ? » Ces conseils, si sages qu'ils fussent, tombèrent la plupart du temps dans l'oreille des pires sourds, qui sont, comme on sait bien, ceux qui ne veulent pas entendre. Ils trouvaient plus amusant de se réunir tous ensemble, sous couleur d'exercice, ou d'élections, ou de garde, et là, on passait le temps gaiement à causer, à jouer, à rire, à boire... à boire surtout ! L'ivrognerie, la hideuse ivrognerie a été la lèpre d'une bonne partie de la garde nationale. Ce vice est allé s'atténuant, à mesure que le siège se continuait. Il a pourtant duré, et nous avons lu avec tristesse, deux ou trois jours même avant des actions décisives, dans le mois de décembre, des ordres du général Clément Thomas qui signalaient à l'opinion publique la conduite de tel ou tel bataillon, aussi oublieux de ses devoirs que de la sobriété.
Ces gardes nationaux recevaient une solde de 1 fr. 50 c. par jour.
Cette indemnité était par malheur donnée aux hommes mêmes, au lieu de l'être à leur ménage. Ils la buvaient le plus souvent ensemble, à la santé de la patrie, n'en gardant que juste ce qu'il fallait pour ne pas mourir de faim. Ces habitudes de fainéantise militaire et de dissipation soldatesque leur plaisaient ; ils se dégoûtaient du travail. Je me souviens qu'un jour ayant besoin de cartes de visite, j'allai chez un graveur, qui me dit : « Pendant e siège, monsieur, nous n'avons pas d'ouvriers ;

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comme ils ne gagnent que 3 fr. 50 c. ou 4 francs à travailler dans notre partie, ils aiment mieux recevoir 1 fr. 50 c. à ne rien faire. » C'étaient les fameux ateliers nationaux de 48 qui revenaient sous une autre forme. Cham avait traduit cette ressemblance dans un de ces dessins où il met tant de bon sens et tant d'esprit. Il avait représenté un garde national, légèrement pris de boisson, qui embrassait avec ferveur son fusil.
- Mon ami, mon trésor, disait-il, mon bien, ma joie, ma consolation, mon atelier national !
Cette redoutable question pend encore sur nos têtes à l'heure où j'écris, et l'avenir seul se chargera de décider si les craintes que nous en avons conçues étaient légitimes ou chimériques. Un plus plus tard on reconnut que, pour les hommes mariés, l'indemnité d'un franc cinquante ne suffisait pas, et l'on ajouta soixante-quinze centimes pour les femmes, et dans quelques bataillons, m'a-t-on dit, vingt-cinq centimes par enfant. Comme il se trouva qu'en même temps un décret appelait à l'armée active tous les hommes entre trente et quarante-cinq ans qui n'étaient pas mariés, on vit se produire un résultat curieux, et qui ouvre à l'observateur un jour singulier sur les mœurs parisiennes. Les mairies affichèrent une incroyable quantité de mariages même rue, même numéro. On sait que cette indication désigne presque toujours des unions illégitimes, qui consentent enfin à se faire consacrer

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selon la loi, devant le maire et le curé. Le nombre de ces quasi-mariages est énorme à Paris, surtout dans un certain monde, où vous apprenez que Monsieur un tel, qui vit depuis vingt ans avec une femme, qui en a des enfants, qui est, du reste, le modèle des époux, n'est son mari que devant Dieu. Les exigences de la guerre chassèrent ces faux maris de la situation interlope où ils se complaisaient ; et ces mariages, qu'on qualifia du nom de mariages à quinze sous, furent un triomphe pour la morale officielle; mais le philosophe put se demander, à voir sortir ainsi de dessous terre et pulluler tant de ménages illégitimes, s'il n'y avait pas, soit dans la législation existante, soit dans nos mœurs, quelque vice caché qui écartât du vrai mariage tant de gens qui en acceptent les charges sans en revendiquer la dignité légale.
Ceux qui souffrirent peut-être le moins du siège, parce que leur vie n'est en tout temps qu'une longue souffrance, ce furent les pauvres authentiques, inscrits, qui vivent de l'assistance publique. Jamais elle ne fut plus large et plus prévoyante qu'en ces temps d'universelle misère. Comme on savait que cette classe d'indigents se recrutait et s'augmentait de ceux qui n'osent ordinairement tendre la main, et dont le besoin le plus pressant peut seul vaincre tous les scrupules de pudeur, la charité s'ingéniait à multiplier les secours. Les bons de pain, de viande, de bois, de charbon, de riz, furent

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répandus à profusion dans certains quartiers, et, l'excès même de ces largesses administratives donna lieu à quelques abus. Mais encore vaut-il mieux être volé que s'exposer à laisser les gens mourir de faim. On institua des cantines municipales, des fourneaux économiques, où l'on délivra, soit contre des bons pris d'avance, soit contre argent à des prix excessivement réduits, des aliments cuits, tels que bouillon, haricots, bouilli, que pouvaient consommer sur place ou emporter à la maison ceux à qui on les distribuait. Quelques dames charitables voulurent bien, dans certains quartiers, se charger de la distribution de ces mets : elles avaient fini par connaître la plupart de ces pauvres, et par s'intéresser aux plus méritants.
Nous y sommes toujours de notre poche, me disait l'une d'elles, qui avait pris ses fonctions au sérieux ; et le fait est que lorsqu'une pauvre femme arrivait sans bon ni sou, il eût été bien dur de lui refuser l'assiettée de soupe qu'elle implorait, un enfant au bras. Les enfants, hélas ! il est bien difficile d'en parler sans que les larmes montent aux yeux. Les femmes mal nourries ne pouvaient leur donner qu'un lait insuffisant ; le lait de vache était rare et coûtait fort cher, malgré les soins de l'administration, qui avait requis toutes les vaches laitières, et suppliait la population de se priver du classique café au lait du matin. Les ménagères, forcées d'aller faire queue, soit aux boucheries

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soit aux cantines, n'avaient plus le temps de donner à ces petits êtres si chétifs tous les soins qu'ils réclament. Ils mouraient comme des mouches. Je sais une pauvre fille qui, rentrant chez elle, après trois heures de station devant une cantine, trouva son enfant (un bébé de dix-huit mois) gelé dans son berceau ; elle le réchauffa comme elle put, mais elle avait attendu trop longtemps, il n'en réchappa point. Jamais ne fut plus vrai le vers d'Horace :

Bellaque matribus detestata !

Puisse ce cri des mères en deuil appeler sur la tête des empereurs et des rois qui ordonnent ces guerres, toutes les malédictions et toutes les vengeances du destin ! Et cependant, elles ne se plaignaient pas non plus, ces femmes, ainsi éprouvées par tant de misères ! elles aussi, elles faisaient bonne contenance devant le siège, et si elles connurent comme nous les heures de découragement, ces défaillances furent courtes et passagères. On peut dire que jamais l'esprit de solidarité, qui nait d'un malheur commun, n'éclata en traits plus admirables qu'en cette grande catastrophe, qui unissait toutes les pensées comme elle confondait toutes les infortunes. Jamais on ne fut plus pauvre, et jamais on ne donna davantage. Jamais on ne se rapprocha plus de cet idéal de fraternité, où la pauvre humanité tend sans cesse. Peut-être fut-on plus grand en 92, jamais on ne fut meilleur : c'est un témoignage

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que l'histoire impartiale rendra, je crois, à la population parisienne ; et songez que nous ne sommes pas encore arrivés à l'heure des dévouements magnifiques, simplement accomplis.
Je ne parle que pour mémoire de ceux qu'on appelait à Paris les réfugiés. C'étaient les habitants de la banlieue, qui, à l'approche des Prussiens, s'étaient repliés sur Paris. Il avait bien fallu les loger. On avait requis, pour les y mettre, des appartements vides, où ils s'étaient installés avec l'insouciance un peu brutale du paysan. Que dans le nombre il se rencontrât de fort honnêtes gens, et mêmes délicats, cela est évident ; mais la plupart étaient étrangers aux raffinements de la civilisation parisienne, et comme on avait traité en pays conquis leur humble demeure, ils crurent pouvoir user de représailles contre celles qu'on leur avait assignées. Les propriétaires y trouveront leurs traces, et leurs traces peu odorantes, quand le blocus s'ouvrant leur permettra de rentrer chez eux. De ces paysans, les uns agissaient ainsi par ce sentiment de basse envie qui aigrit trop souvent le cœur du pauvre ; un de mes amis en vit un qui dirigeait un horrible jet de salive sur une magnifique tenture : - Tiens ! répondit-il à une observation bien méritée, ça donnera de l'ouvrage aux ouvriers. Chez d'autres, c'était bêtise ; en plein Paris, ils se croyaient aux champs, et prenaient un petit hôtel de grande cocotte pour une ferme. Le Figaro

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conta à ce propos une de ces légendes parisiennes, qui ont le privilège d'amuser la gent des boulevardiers. Il s'agit d'un propriétaire qui a mis le premier étage d'une de ses maisons à la disposition d'une famille de réfugiés. Quinze jours après, son concierge le vient voir et lui conte que, depuis l'intrusion des nouveaux venus, une odeur infecte se répand dans les escaliers et incommode le voisinage ; qu'il a voulu pénétrer chez eux pour s'assurer d'où provenaient ces exhalaisons, mais qu'on lui a toujours refusé la porte. - C'est bien ! répond le propriétaire. J'irai voir ce que cela veut dire.
Et voilà, en effet, notre homme, qui, le lendemain, rend visite à son immeuble. A peine est-il entré sous la porte cochère, qu'il entend le chant d'un coq qui s'égosille sur le balcon du premier étage ; à ce cri répond un troupeau de poules qui gloussent.
Un peu étonné, il monte. A la porte, il lui faut parlementer, discuter, se fâcher, car le fermier en chambre entendait n'être dérangé par personne, et ne reconnaissait pas au propriétaire le droit d'intervenir dans sa vie privée. A force d'insistance, il pénètre dans l'appartement. De l'antichambre, notre campagnard a fait une cour de ferme. Les pieds s'enfoncent dans une sorte de boue, un vague composé de détritus de volière et d'étable, légèrement recouvert d'une couche de paille, qui promettait un excellent fumier pour la saison prochaine. La pièce qui venait après était disposée en parc à

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lapins et contenait une opulente provision de denrées de toutes sortes, où dominaient le chou, l'ail et l'oignon. Dans la chambre voisine, - une chambre à coucher, s'il vous plaît ! - on voyait au beau milieu un large bassin, fait d'un vieux fond de barrique. Il était plein d'eau et servait aux ébats de quelques canards.
Le propriétaire était stupéfait. Il alla de chambre en chambre, et le fermier le suivait pas à pas, de l'air d'un agronome enchanté de faire admirer à un amateur l'intelligente exploitation de son domaine.
- Et mon salon ? murmura le propriétaire atterré.
- C'est là qu'est le monsieur, dit le paysan avec un rengorgement d'orgueil.
On ouvrit la porte du salon. C'était le bouquet. Dans un coin, sur une litière faite d'immondices de toute provenance, un superbe porc se prélassait, repu et grognant.
- Mais, malheureux ! pourquoi me fourrez-vous votre... monsieur dans mon salon, quand vous aviez en bas une cour superbe où vous auriez pu l'installer, et vos poules et vos canards avec lui ?
- Ah ! j'vas vous dire, monsieur. C'est que le temps des semailles va venir, et alors où est-ce que je ferais mes orges ?
Telle était la légende du Fermier en chambre, que l'on chargeait à volonté des détails les plus fantaisistes.

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Il y avait sous ces extravagances un fond de vérité. Le vrai service que rendirent ces émigrés à la population parisienne, ce fut de s'enrégimenter sous les ordres de M. Joigneaux, un agronome bien connu par ses écrits, de mettre en culture les vastes espaces restés libres autour de Paris, et de transformer ces terrains vagues en jardins maraîchers, qui devaient nous fournir, vers la fin du siège, de légumes frais, de choux et de salades. En attendant que leurs produits parussent sur le marché, nous en fûmes réduits à ceux que de hardis maraudeurs allaient chercher, presque sous le feu de l'ennemi, dans les campagnes devenues désertes. C'était un spectacle curieux et triste que de les voir revenir. Pour quelques honnêtes physionomies de pauvres femmes, qui rentraient courbées sous leurs sacs, que de faces patibulaires ! que de figures hasardeuses de pâles gavroches ! Tout ce monde, insolent, gouailleur ou plaignard, rapportait sa moisson, qui de pommes de terre, qui de poireaux et de choux, qui d'artichaux et autres légumes. Tel jour, ils étaient quatre à cinq mille, les dimanches particulièrement ; tel autre, on n'en comptait que cinq à six cents, les habitués, la lie de la population. Des revendeurs, plus éhontés peut-être que ces misérables, les guettaient au passage, et leur achetaient leur tas, moitié force, moitié persuasion, pour un prix minime, et s'en allaient ensuite le revendre fort cher aux bourgeois de Paris. C'est

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ainsi que les voleurs étaient volés par cette horde d'exploiteurs. Tout cela, au milieu de cris, de jurons, de bousculades ; un indescriptible tohu-bohu, des scènes à la Callot. La garde nationale, qui veillait aux portes, fermait les yeux sur ces trafics, sous le couvert desquels s'est plus d'une fois cachée la trahison. Car ces maraudeurs étaient protégés de messieurs les Prussiens, dont ils traversaient impunément les lignes. A quel prix ? On le suppose aisément. La bande ensuite se dispersait dans Paris, elle allait se défaire, comme elle pouvait, du fruit de ses rapines. Des marchés improvisés grouillaient au milieu des plus belles places de Paris, et tous les jours je passais, rue des Martyrs, à travers des rangées de choux, de navets, de carottes, de lapins, que se disputaient les ménagères, avec force cris, qui dégénéraient parfois en querelles et en coups de poing. Un trait qui en dira plus long que quoi que ce soit sur ce côté de l'histoire du siège : On a vu, huit jours durant, en plein boulevard des Italiens, devant Tortoni, une revendeuse étaler des navets et des poireaux sans étonner ni scandaliser personne. Le spectacle semblait tout naturel !
Ceux auxquels on était habitué jadis avaient disparu. J'ai déjà conté comment les théâtres avaient été fermés par ordre de la police. Ce fut une question de savoir si on les rouvrirait ; les journalistes l'agitèrent longtemps, devant le public, avant qu'on s'arrêtât à un parti. Les uns disaient que ces

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réjouissances étaient malséantes au milieu de ce deuil universel ; les autres soutenaient que le Parisien a besoin de spectacles, que la joie lui relève le moral, que la réouverture de quelques théâtres serait une sorte de défi jeté aux Prussiens, et comme une bravade de gaieté, ce qui était tout à fait dans les traditions françaises ; qu'il serait facile de choisir des pièces en harmonie avec le sérieux de la situation ; qu'on donnerait ainsi du pain à toute une classe de pauvres gens, employés, costumiers, gagistes, qui se trouvaient sur le pavé, sans parler des artistes memes, dont la position était également cruelle. Dans beaucoup de théâtres, le foyer avait été converti en ambulance. Qu'importe ! répondaient les partisans de la réouverture. Le public n'ira pas au foyer, et il n'en sera pas davantage.
Ils l'emportèrent à la longue. Ce ne fut pas précisément parce que leurs raisons étaient les meilleures ; c'est que Paris s'ennuyait ; c'est que le blocus une fois commencé, personne n'en prévoyait la fin, et qu'on songeait avec horreur à la quantité de journées vides qu'il faudrait traverser. Le seul expédient dont on s'avisa pour corriger la prétendue inconvenance qu'il y avait à ces représentations, fut de les afficher au profit d'une bonne œuvre. Un jour, c'était pour les blessés, un autre pour les orphelins, un autre pour les cantines municipales ; chaque bataillon organisa une matinée ou une soirée, dont le produit fut destiné à

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l'achat d'un canon ou d'une mitrailleuse. Ce fut M. Pasdeloup qui donna le signal, en ouvrant des concerts populaires, le 23 octobre. L'abbé Duquesnay se chargea de désarmer les susceptibilités les plus délicates, dans une allocution qui fut très goûtée et fort applaudie. L'orchestre attaqua ensuite la symphonie en la de Beethoven, et quand il vint à l'andante, l'effet de cette phrase si douloureuse, si poignante sur l'assemblée tout entière fut inexprimable. Des larmes montèrent à tous les yeux, et je ne crois pas que jamais le chef-d'œuvre du maître ait été plus vivement senti que ce jour-là. Toutes les cordes de notre âme vibraient à l'unisson.
Le directeur de l'Opéra donna tous les dimanches des soirées musicales, où il mêla aux plus beaux morceaux de la musique symphonique des fragments d'opéras célèbres, et ces séances furent suivies d'un public très nombreux et très assidu. La Comédie-Française rouvrit également, sous le patronage de M. Legouvé, qui inaugura ces matinées littéraires par une conférence sur l'alimentation morale durant le siège de Paris. Ces représentations avaient une physionomie toute particulière. Eclairage sombre, public de gardes nationaux et de femmes en robes montantes, sur la scène point de décors ; les acteurs, presque tous en toilette de ville ; et à travers des fragments de pièces du répertoire classique, quelques odes de circonstance

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improvisées par de jeunes poètes, MM. Bergerat, Delpit, Abraham Dreyfus, sans oublier Banville, qui s'amusait à conter, jour par jour, dans la langue des dieux, nos tristesses, nos joies, et les curiosités de nos émotions les plus diverses. Dans la grande avant-scène, autrefois loge impériale, les blessés convalescents assistaient au speçtacle, et tous les yeux se tournaient vers eux avec attendrissement. Il y avait des visages pâlis par la fièvre ; des bras en écharpe, des têtes entourées de linge, et parfois, quelque noir enfant du désert, dont les yeux étincelaient dans l'ombre comme ceux du lion, son compatriote. Et cependant, à quelques pas de là de pauvres diables souffraient et mouraient sur le lit de douleur de l'ambulance. Le contraste de ces plaisirs mondains et de ces douleurs navrantes a été rendu à merveille par Théophile Gautier, contant dans le Moniteur sa visite aux blessés du Théâtre-Français, un jour de représentation :
« En passant par le couloir qui mène de la scène à la salle, nous rencontrâmes deux religieuses, deux sœurs hospitalières, dont l'une demandait à l'autre : « Où donc est la sœur Madeleine ? - Au théâtre du Palais-Royal, répondit la sœur interrogée, du ton le plus naturel du monde. Au moment même où passaient les sœurs, débouchait du foyer des acteurs Basile, avec sa longue robe noire, son rabat blanc, et ce bizarre chapeau que les prêtres espagnols portent encore. Il s'effaça contre le mur, saluant

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de la façon la plus respectueuse. On jouait un acte du Mariage de Figaro. C'était un pur hasard, vous le pensez bien. Mais n'accuserait-on pas d'invraisemblance un auteur qui risquerait un tel contraste ? Quelle série étrange d'événements vertigineux n' a-t-il pas fallu pour faire se coudoyer le Basile de Beaumarchais et de vraies religieuses dans un couloir de la Comédie-Française ! La chanson de Béranger : l'Actrice et la Sœur de Charité, nous revenait en mémoire ; mais ici la réalité est au-dessus de l'invention, car ce n'est pas dans l'autre monde que la rencontre a lieu. Rien de plus convenable et de plus décent que les rapports des comédiennes et des religieuses. Les artistes de la Comédie-Française sont de vraies dames, et elles ont pour ces saintes filles la vénération qui leur est due et qu'elles méritent si bien... Au retour, nous ne retrouvions plus notre route. Des corridors, des couloirs, des passages avaient été barrés pour séparer l'ambulance du théâtre, et nous fûmes obligé de demander notre chemin à une sœur, qui nous remit avec beaucoup d'obligeance dans la bonne voie, et nous accompagna jusqu'à la dernière porte. Un feuilletoniste ayant pour Ariane à travers le dédale du Théâtre-Français une brave sœur hospitalière, n'est-ce pas là, comme disaient certains journaux, un signe des temps ? »
Un autre plus étrange encore, ce fut l'apparition des Châtiments sur la scène : les Châtiments ! ce

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livre proscrit, qui circulait en cachette de main en main, et qui, saisi chez un républicain, se tournait en accusation contre le détenteur, cette effroyable satire du régime impérial, toute pleine de personnalités et, d'invectives, la plus virulente qui ait jamais éte écrite à aucune époque, contre aucun tyran. On fermait jadis les portes pour la lire entre amis ; les plus beaux morceaux et les plus violents furent récités, en plein théâtre, à la Porte-Saint-Martin, devant trois mille spectateurs ; ils émigrèrent de là à la Comédie-Française, et se répandirent ensuite dans tous les concerts et spectacles qui s'organisaient de toutes parts. Victor Hugo avait enfin son jour, celui qu'il avait attendu dix-huit années.
Au premier bruit de l'empire renversé, il était accouru ; toutes les places étaient prises, et il est bien probable qu'y en eût-il eu quelqu'une de vide, il ne l'eût pas acceptée, ne trouvant que la première digne de lui. Il avait, après le premier éclat d'un triomphant retour, beaucoup vécu dans la retraite, ne se mêlant point des choses du gouvernement, et refusant son nom à la plupart des manifestations qui n'eussent pas mieux demandé que de le mettre en avant. Il semblait ne vouloir retirer d'autre fruit de son long exil que le plaisir de voir ses œuvres de théâtre reprises, et ses Châtiments récités en public. C'est le 3 novembre que Berton lut, devant un auditoire émerveillé, cette admirable pièce de l'Expiation ; que Mlle Favart dit Stella,

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de sa voix harmonieuse et vibrânte, et que Coquelin prêta son organe mordant aux lamentations d'un conservateur à propos d'un perturbateur. Le succès fut immense : on était surpris et charmé d'écouter, en plein théâtre, ces invectives dont l'événement avait fait des prophéties et qui soulageaient la conscience publique. Ce n'est qu'après, à la réflexion, qu'on sentit l'inconvenance qu'il y avait à traîner ainsi sur la claie, aux applaudissements de la foule, des noms d'hommes qui n'étaient plus là pour se défendre, et que leur titre de vaincus devait préserver de ces outrages. Les représentations suivantes excitèrent un enthousiasme moins vif, et peu à peu les Châtiments disparurent des affiches. En revanche, l'édition qq'en publia Victor Hugo s'enleva très rapidement à vingt mille exemplaires, en un temps où l'on regardait à se payer un simple journal. Les spectacles suivirent la fortune du siège, plus nombreux lorsque les nouvelles étaient bonnes, et que le vent soufflait à l'espérance ; plus rares, ou même s'arrêtant tout à fait, quand les événements, plus douloureux, jetaient sur nos âmes le noir crêpe du deuil.
A défaut des théâtres, les clubs offraient une distraction quotidienne à la population de Paris. Cette assimilation irrespectueuse fera sans doute bondir les promoteurs de réunions publiques et ceux des habitués qui les prenaient au sérieux. Je leur en fais bien mes excuses ; mais tout ce que

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j'en ai vu, sauf de rares exceptions, m'a paru plus propre à entretenir une gaieté douce qu'à sauver la patrie. Le grave Journal des Débats s'était fait une sorte de spécialité de conter tous les matins les incidents de ces réunions, et tout Paris riait à lire ces comptes rendus étincelants de malice et de verve.
Parmi tous ces clubs, celui des Folies-Bergères avait sa physionomie à part ; c'était le club fantaisiste par excellence. Comme il était situé à deux pas du boulevard Montmartre, dans un quartier central, nombre de Parisiens parisiennant allaient le soir, en guise de passe-temps, y fumer un cigare, et ils n'avaient pas tardé à y porter cet esprit de blague qui est le fond de tout boulevardier. On y tournait tout en raillerie ; il s'engageait des dialogues impossibles entre les orateurs et le public ; j'ai vu là de bien bonnes scènes : les unes sérieuses, les autres bouffonnes, tandis que le président agitait désespérément sa sonnette pour rétablir l'ordre.
Tous les autres clubs appartenaient, comme on pense bien, au parti le plus avancé. Peut-être y avait-il des nuances dans ces rouges, mais nous ne les distinguions pas très nettement. On y parodiait avec un sérieux imperturbable les violences de 93. Les motions les plus insensées et les plus burlesques y étaient apportées à la tribune par des énergumènes qui soulevaient des applaudissements frénétiques. Il n'eût pas fait bon manifester une opinion

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contraire. On eût été cueilli dans la foule, passé de mains en mains, comme un colis vivant et jeté à la porte. Tous ces gens-là se croyaient des Robespierre, des Marat au petit pied.
C'était à la salle Favié. Un orateur se présente en varéuse de garde national, barbe farouche, visage menaçant, il tire un papier de sa poche et le déploie. Il commence à lire : c'est la condamnation à mort (condamnation par contumace) qui a été prononcée à l'unanimité par le club voisin contre le traître Bazaine et ses complices, Canrobert, Lebœuf et Coffinières. L'orateur invite tous les citoyens de Belleville à la confirmer. Toute la salle se lève, et la condamnation à mort est confirmée par acclamation. Il reprend alors la parole et ajoute que les citoyens sont invités à exécuter eux-mêmes la sentence. Cette proposition jette un froid. Abordant ensuite la question sociale et religieuse, l'orateur déclare que le moment est venu de remplacer la théologie et la métaphysique par la géologie et la sociologie ; et s'emportant peu à peu au souffle de l'indignation, il frappe du poing sur la table et s'écrie : Je ne crains pas la foudre, citoyens ; je hais Dieu, le misérable Dieu des prêtres, et je voudrais comme les Titans, escalader le ciel pour aller le poignarder. » Cette seconde condamnation à mort obtient un peu moins de succès quela première ; cependant quelques fidèles applaudissent : « Faudrait un ballon ! » crie une voix gouailleuse. Les

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femmes se regardent effarées. Après cette escalade titanesque, l'orateur effectue sa descente, il va s'abattre au milieu des bataillons de guerre de la garde nationale.
Cette scène, prise au hasard parmi tant d'autres, peut donner une idée des sottises qui se disaient couramment dans ces clubs. Je ne voudrais pas les condamner trop sévèrement ; car je n'ai pas suivi bien exactement ces réunions ; je n'ai assisté qu'en curieux à deux ou trois de ces séances et ne les connais que par les spirituels comptes rendus des Débats, qui s'en amusaient. Si pourtant il est permis de juger un arbre à ses fruits, il ne me paraît pas que les clubs révolutionnaires aient mis la moindre idée juste en circulation, qu'ils aient exercé sur les esprits une action utile, et contribué en rien aux intérêts de la défense. Ils ont fait plus de bruit que de besogne. Du reste le parti dont ils étaient les organes était beaucoup moins nombreux que ne le croyait la bourgeoisie, dans ses effarements de terreur. Et la preuve, c'est que la Patrie en danger, le journal de Blanqui, fut obligé de disparaître faute d'acheteurs.
Comme il faut que Paris soit toujours la ville des excentricités, il s'y fonda un club de femmes, où les hommes n'étaient admis que comme spectateurs. Le président était une présidente, les assesseurs des assesseuses. J'ignore s'il tint plusieurs séances. Le récit de celle qui eut lieu au gymnase Triat, dans

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le courant d'octobre, amusa tout Paris. Le citoyen Jules Allix, secrétaire du comité de ces dames, y soutint deux propositions : la première, c'est que les femmes devaient être armées pour aller aux remparts ; la seconde, c'est qu'elles étaient invitées à protéger leur honneur contre les ennemis, et par quel moyen ? Ici l'orateur prit un temps habile, et repartant d'une voix forte : Au moyen de l'acide prussique. L'acide prussique ! le citoyen Jules Allix, avec un fin sourire, fait alors remarquer combien il est curieux que l'acide prussique puisse servir à tuer les Prussiens. Puis il entame la description d'un appareil avec lequel il sera facile de tuer tous les Prussiens qui entreraient dans Paris. L'inventeur avait appelé cet appareil : le doigt de Dieu ! mais le citoyen Jules Allix croit qu'il vaut mieux l'appeler le doigt prussique. Il consiste en une sorte de dé en caoutchouc que les femmes se mettent au doigt. Au bout de ce dé est un petit tube contenant de l'acide prussique. Le Prussien s'approche, vous étendez la main ; vous le piquez, il est mort ; tandis qu'autrement la femme ne sortirait de leurs mains que folle ou morte. Si plusieurs Prussiens s'approchent, celle qui a le doigt prussique les pique ; elle reste tranquille et pure, ayant autour d'elle une couronne de morts. Ainsi parle le citoyen Jules Allix, et les femmes versent des larmes d'attendrissement, et les hommes rient à se tordre. On aborde ensuite la question du costume, et le

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citoyen Jules Allix va reprendre la parole, pour discuter les avantages de la ceinture hygiénique, quand une voix fait remarquer qu'en sa qualité d'homme le citoyen Jules Allix devrait être exclu du bureau. Le citoyen Jules Allix interpelle le possesseur de la voix et le défie de se montrer. Le possesseur de la voix est un garde national de six pieds de haut, qui saute d'un bond à la tribune. A sa vue éclate un tumulte épouvantable : présidente, assesseuses et zouavesses se jettent sur lui, le pincent, l'égratignent, et il ne s'échappe qu'en lambeaux de leurs mains... Ne mettons pas au compte de la population parisienne ces extravagances, qui naissent presque partout des grandes commotions politiques et sociales.
Une autre excentricité qui occupa plus sérieusement l'opinion publique, ce fut la croisade entreprise par certains maires, contre les images du Christ, qu'ils firent enlever des ambulances, et contre les frères des écoles chrétiennes, qu'ils fermèrent de leur autorité. M. Mottu, le maire du IIe arrondissement, y a attaché son nom. La question fut passionnément discutée dans les clubs, et souleva d'innombrables articles de journaux. L'autorité donna tort à M. Mottu qu'elle destitua. Elle ne fit en cela que suivre le mouvement de l'opinion publique, qui s'était énergiquement prononcée contre ces mesures au moins inopportunes. Il ne resta rien de toute cette agitation ; les classes reprirent, comme à l'ordinaire, aussi bien chez les frères et les sœurs,

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que dans les lycées ; M. Jules Simon, le ministre de l'instruction publique, écrivit une belle circulaire pour dire qu'au-dessus de ces vaines tempêtes de la politique devaient planer les soins de l'éducation et de la science, et, en conséquence, il décida que l'Institut enverrait par ballon un de ses membres, chargé d'observer l'éclipse totale de soleil, qui devait être visible en Algérie.

II

C'est durant cette période que fut définitivement réglée l'organisation de la poste, qui envoyait nos lettres par ballon, et nous en rapportait les réponses trop rares, hélas ! et trop courtes, par un service de pigeons messagers. Le gouvernement établit une grande fabrique de ballons, de façon à en avoir toujours un prêt à partir, aussitôt que le vent serait favorable. C'était de jour, aux premiers temps du siège, que ces ballons prenaient leur vol, mais on ne tarda pas à s'apercevoir que les Prussiens, avertis de l'heure du départ, en guettaient le passage et lançaient sur l'aérostat ou des fusées incendiaires ou des balles de fusils à longues portées, dits fusils de rempart. On se résolut donc à ne plus partir que de nuit. C'était presque toujours dans une gare que les aérostats étaient gonflés et s'envolaient : gare du Nord ou d'Orléans. Jamais ceux qui ont assisté

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à ce spectacle ne l'oublieront de la vie. Au milieu d'une vaste cour, le ballon, à demi gonflé, se démène furieusement sous l'effort de la rafale : il est en taffetas jaune, et les lanternes à réflecteur des locomotives jettent sur la route des lueurs fantastiques. Tout autour s'agitent, dans l'ombre, des hommes que l'on prendrait pour des démons, s'acharnant à quelque œuvre infernale. Dans un coin, le directeur des postes, M. Rampont, tire sa montre, d'un air soucieux, interroge le vent, et semble demander conseil à l'aéronaute, M. Godard, avec qui il cause à voix basse. Il est évident qu'il y a danger. Trois hommes doivent partir : un voyageur dont le nom est un mystère, il est enveloppé de fourrures ; il se promène inquiet et pâle, et tâche, quand il se sent regardé, de faire bonne contenance. Un marin, il fume insouciamment sa pipe ; on sent qu'il montera dans la nacelle, du même cœur indifférent et résolu dont il saute à l'abordage : c'est affaire de service. Un employé des postes ; il est très occupé, le fourgon des imprimés vient d'entrer ; c'est lui qui transporte les précieux sacs et les disperse autour de la nacelle. Cinq petites cages arrivent contenant trente-six pigeons adorables, des noirs, des blancs, des dorés, des pigeons qui ont des noms de victoire :
Gladiateur, Vermouth, Fille-de-l'Air. C'est le propriétaire lui-même qui les apporte, et veille à leur installation. Au moment de partir, on s'aperçoit qu'aucun des voyageurs n'a songé aux provisions

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on court, on se fouille, on finit par réunir trois petits pains, deux tablettes de chocolat et une bouteille de vin. Ce retard a eu son bon côté. Un aide de camp entre essoufflé : Une dépêche du gouverneur ! L'aéronaute la prend ; la nacelle est fixée ; on entend le sacramentel : Lâchez tout ! Le ballon s'élance d'un bond, il penche sous l'effort du vent, qui le courbe avec violence. C'est une seconde d'émotion inexprimable ; nous sommes tous, là, retenant notre souffle, les yeux fixés sur cette masse noire, qui se rabat dans une convulsion effroyable. Sera-t-elle brisée ? non, elle s'élève, et à peine le ballon a-t-il dépassé le toit vitré de la gare, que déjà la nuit s'est refermée sur lui ; il se fond en quelque sorte dans l'obscur brouillard. - Adieu ! Adieu ! nous crient les voyageurs, et nous leur répondons par des souhaits de bon voyage, en agitant nos drapeaux. - Vive la France !
Les pigeons qu'ils emmènent avec eux nous reviendront bientôt, à moins que le froid, la brume, l'épervier ou la balle d'un Prussien ne les arrête en route. Chacun d'eux apportera, lié par trois fils à une des plumes de sa queue, un léger tube, où se trouvera roulé un petit carré de papier de quarante millimètres sur trente millimètres. C'est la réduction microscopique, par la photographie, d'une composition typographique ordinaire. Cette petite planche, à peine lisible avec un verre de loupe très puissant, ressemble assez à un journal sur quatre colonnes. Celle de gauche contient uniquement cette mention :

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SERVICE DES DÉPÊCHES PAR PIGEONS VOYAGEURS

Steenackers à Mercadier, 103, rue de Grenelle.

Les trois autres colonnes contiennent, au verso comme au recto, la transcription de dépêches, les unes à la suite des autres, sans blancs ni interlignes. Quelques-unes de ces dépêches sont officielles. D'autres viennent de source privée. Ah ! qu'elles nous ont apporté de consolation et de joie ! Que de pièces de cent sous et de louis d'or sont tombés dans la main des facteurs qui nous remettaient la dépêche si attendue ! Et ces pigeons, de quel tendre respect on les entourait ! Quand, par hasard, un d'eux, à bout de forces, ruisselant de pluie, s'abattait au bord de quelque corniche, de quel œil avide la foule bientôt amassée suivait ses mouvements ! Comme toutes les mains se tendaient vers lui pour lui offrir le pain ou le millet qui devait l'attirer ! et quel cri de joie quand il reprenait son vol droit vers son colombier ! La poésie ne pouvait faire autrement que de les chanter. Eugène Manuel écrivit sur eux une jolie saynète, qui fut récitée au Théâtre-Français, et Paul de Saint-Victor les célébra dans une prose plus poétique que les vers du poète des Ouvriers. Le morceau est trop joli pour ne pas être gardé tout entier :
«Ils sont les colombes de cette Arche immense battue par des flots de sang et de feu. La frêle spirale de leur vol dessine dans les airs l'arc-en-ciel qui prédit la fin des tempêtes. L'âme de la

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patrie palpite sous leurs petites ailes. Que de larmes et de baisers, que de consolations et que d'espérances tombent dans leurs plumes mouillées par la neige, ou déchirées par l'oiseau de proie ! En revenant à leur nid, ils rapportent à des milliers de nids humains l'espoir, l'encouragement et la vie. Plus que jamais, aujourd'hui, et dans le sens le plus pur du mot, ils sont les oiseaux de l'amour. - Comme les cigognes des villes du Nord, comme les pigeons de Venise, ils mériteraient de devenir aussi des oiseaux sacrés. Paris devrait recueillir les couvées de leur colombier, les abriter, les nourrir sous les toits de l'un de ses temples. Leur race serait la tradition poétique de ce grand siège, unique dans l'histoire. Leurs vols égrenés dans nos rues et dans nos jardins, feraient souvenir qu'il fut un jour où tous les cœurs de cette grande ville étaient suspendus aux ailes d'un ramier. Une vénération religieuse protégerait ces oiseaux propices. - Pendant son long siège, Venise, cent fois plus affamée que Paris, ne souffrit pas qu'on touchât aux pigeons de Saint-Marc. Le blé faisait défaut ; on se disputait un morceau de pain, et pourtant la pâture ne leur manqua pas un seul jour. Venise, mourant de faim, jetait à ses colombes les derniers grains de ses greniers vides.

Vents, dites-leur notre misère !
Oiseaux, portez-leur notre amour !


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s'écrient les proscrits de la chanson de Victor Hugo. Cette image du poète est devenue aujourd'hui une réalité vivante et charmante. Ce sont les vents qui racontent à la France les misères et les espoirs de Paris ; ce sont des oiseaux qui portent à ses chers absents son amour. »

III

Telles étaient nos préoccupations, nos tristesses et nos joies à cette heure du siège. Il n'y avait guère plus de trois mois que la guerre était commencée, et déjà l'empire et ses hontes avaient reculé pour nous dans un lointain prodigieux. C'est à peine si nous nous souvenions plus de l'empire déchu que de Nabuchodonosor changé en bête ou de Pharaon englouti dans la mer Rouge avec toute son armée. Il était sorti de notre mémoire, et la meilleure preuve de ce méprisant oubli, c'est le peu de succès qu'obtinrent les derniers Fascicules. Au lendemain de la République proclamée, le nouveau gouvernement avait résolu de publier, en petites brochures, qui reçurent le nom de Fascicules, les papiers trouvés aux Tuileries, afin d'étaler au grand Jour les plaies de ce pouvoir à moitié pourri. Les premiers volumes s'enlevèrent et firent fureur. Il y avait comme un appétit de vengeance dans la curiosité qu'ils excitèrent. On était ravi de pénétrer ces mystères

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d'iniquité, de lever les voiles épais sous lesquels tous ces scandales se dérobaient aux yeux. C'est ainsi que les lettres de l'ex-empereur à Marguerite Bellanger, une courtisane célèbre, et les réponses de la courtisane à l'empereur amusèrent tout le public parisien. Il y avait là-dedans une histoire d'enfant supposé, et je ne sais quels tripotages abominables, où le premier président de la Cour de cassation semblait avoir joué un rôle peu digne. Notre malignité se repaissait avec joie de ces hontes. On lut aussi avec avidité les lettres qui nous révélaient ce que nous ne faisions que soupçonner : que la guerre du Mexique n'avait été entreprise que pour donner occasion au duc de Morny d'empocher quelques millions de primes tripotés avec l'aventurier Jecker ; d'autres nous apprenaient que Napoléon III avait été de toutes parts averti des forces immenses dont disposait l'Allemagne et que sa folle déclaration de guerre n'avait pas même l'excuse de l'aveuglement. Peu à peu les publications, qui se succédaient, excitèrent une curiosité moins vive, bien qu'elles offrissent un intérêt à peu près égal. Mais chaque jour qui nous éloignait de ce temps d'infamie comptait pour nous comme un siècle. Et quand d'ignobles industriels, mettant ces scandales en caricatures, étalèrent leurs produits cyniques dans les passages les plus fréquentés et crièrent au coin des boulevards: « La femme Bonaparte, ses crimes et ses amants », quand on vit

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aux vitrines des libraires ces hideux portraits des hommes du second empire, déguisés, l'un en loup, l'autre en maquereau, un troisième en âne ou en porc, il y eut comme un sentiment universel de dégoût, et les journaux, se faisant les interprètes de la pudeur publique, demandèrent que l'on supprimât ces exhibitions, plus scandaleuses que les scandales qu'elles prétendaient châtier.
Les âmes, épurées par tant de malheurs, ne pouvaient plus supporter ces ignobles spectacles. Nous devenions meilleurs, et nous allons voir le cœur des Parisiens se hausser encore et demeurer au niveau des événements terribles qui nous restent à conter.