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Vous
vous rappelez ces vieilles légendes du temps passé, qui
vous représentent le guetteur de nuit, épiant du haut
du clocher si l'armée de secours arrive au loin pour débloquer
la ville. Une foule immense s'est rassemblée au pied de
l'église, et demande de temps à autre au veilleur s'il
ne voit rien venir. On se désespère, on pleure, et déjà
s'ouvre à tous les yeux la nécessité de se
rendre, quand tout à coup l'homme de la tour jette un grand
cri: « J'aperçois là-bas, tout là-bas,
dans la plaine, un effroyable nuage de poussière qui s'avance.
Au travers brille le fer des lances et le cuivre des casques... »
Et la population tout entière répond à cette
bonne nouvelle par une longue acclamation de joie. On s'embrasse, on
jure de mourir tous ensemble plutôt que de céder. La
confiance et la joie sont revenues, et avec elles le courage et une
invincible résolution de tenir jusqu'au bout.
Cette légende,
du siècle d'Attila, est notre histoire, et peut-être
est-elle aussi celle de toutes les villes assiégées.
C'est le 15 novembre qu'il nous
212
arriva,
par voie de pigeons, une dépêche qui nous annonçait
qu'une armée d'Orléans avait, sous les ordres d'Aurelle
de Paladines, refoulé les Prussiens et repris Orléans.
Non, rien ne peut donner une idée de l'émotion qui se
répandit par toute la cité à cette nouvelle
inattendue. Ainsi donc, il était vrai ! cette province que
l'on croyait divisée, indifférente, hostile peut-être,
elle avait, par un vaillant effort, rassemblé une armée,
une vraie armée, une armée capable de lutter avec les
Prussiens, de les battre même, et elle se trouvait, cette
armée, à vingt-cinq lieues à peine de nous, sur
les derrières de l'ennemi. L'heure de la délivrance
avait sonné !
Ceux qui ne
connaissent pas la merveilleuse élasticité du caractère
parisien, qui n'ont pas observé avec quelle souplesse il
rebondit de l'abattement le plus profond aux transports de
l'exaltation la plus vive, ceux-là ne comprendront rien au
revirement prodigieux qui se fit, en ce moment, dans tous les
esprits. Tout fut oublié, les défiances, les misères,
les haines et les désespoirs.
Il semblait que le
pigeon messager nous fût arrivé comme la colombe de
l'arche, apportant dans son bec le rameau de l'espérance. Dans
tous les cœurs brilla l'arc-en-ciel de la victoire. Le nom
d'Aurelle de Paladines, profondément ignoré jusque-là
et qui devait sitôt après retomber dans son obscurité,
devint tout à coup célèbre. Tous les journaux en
firent à l'envi un grand homme. Ils contèrent son
213
inflexible
amour pour la discipline, ses qualités d'organisateur, son
habileté de tacticien. Ils n'oublièrent pas ce détail
pittoresque d'une balle que l'on n'avait pu extraire de son cerveau
où elle s'était logée, et qui, lui roulant
parfois dans la tête, donnait à sa physionomie une
expression farouche. C'était un grand homme de guerre, un
héros, le sauveur promis. On calculait déjà
combien il lui faudrait de jours de combats pour nous donner la main
; et tous, penchés sur la carte, armés d'aiguilles à
têtes rouges, nous marquions d'avance ses étapes. Nous
volions de victoires en victoires. La confiance était si
ferme, que, dès le lendemain, nous éprouvâmes
tous une sorte de déception, lorsque, ouvrant notre journal,
nous n'y lûmes point l'annonce d'un nouveau succès :
- Eh bien ! mais,
que fait donc Aurelle de Paladines ?
Nous trouvions qu'il
n'allait pas assez vite. A défaut de pigeons, les canards
s'abattaient par nuées sur les boulevards : Amiens est
repris... Chartres également... Etampes va l'être... il
l'est. - Allons donc ! Etampes ? - Puisque je vous le dis. - Et d'où
tenez-vous cela ? - C'est un paysan, qui a traversé les
lignes, et qui s'est arrêté dans une auberge à
Montrouge. Il s'est rencontré là avec des soldats à
qui il a conté le fait. - Et qu'est-il devenu ce paysan ? - On
le cherche.
Inutile
de dire qu'on ne le trouvait pas. Ce qu'il
214
y
a eu, durant ce siège, de paysans fantastiques, de facteurs
invraisemblables, de braconniers de légendes, qui, ont mis en
circulation les bruits les plus absurdes, c'est à ne pas le
croire. Le Charivari s'était amusé à
faire une étude humoristique sur l'homme qui a traversé
les lignes. L'Officiel
ne cessait, aux sommations qui lui étaient faites de
s'expliquer sur tous ces bruits, de répondre qu'il ne savait
rien de plus que ce qu'il avait affiché ; qu'aussitôt
qu'une nouvelle lui parvenait, il la publiait, sans en rien garder
que ce qui aurait pu compromettre les intérêts de la
défense. Mais une fois lancée sur une voie,
l'imagination des nouvellistes ne s'arrête pas aisément.
Elle gagnait les victoires avec la même hâte dont elle
entassait jadis défaites sur défaites.
Quelques personnes
s'obstinaient à croire que toute espérance d'armistice
n'était pas absolument perdue ; elles allaient répétant
un jour que M. Thiers n'avait pas quitté le quartier général
prussien ; un autre, que lord Lyons avait repris, au compte de
l'Angleterre, les négociations rompues. Ces on-dit qui, la
semaine d'auparavant, auraient jeté dans Paris une émotion
profonde, passaient presque inaperçus. Le vent avait tourné.
Un armistice ! pourquoi faire, un armistice ? qui a jamais songé
à conclure un armistice ? C'est pour rire assurément !
La guerre à outrance, à la bonne heure ! Telle est
l'étrange mobilité du Parisien, et son ardeur
215
à
se porter d'un élan impétueux et subit à tous
les extrêmes.
Ainsi tout le monde
se trouvait ; comme au lendemain de l'entrevue de Ferrières,
encore une fois d'accord pour recommencer la lutte. Il y avait une
reprise universelle de confiance et de bonne humeur ! On était
si heureux d'avoir senti, quoique de loin, battre enfin le cœur
de la province ! Cette province, il faut le dire, c'était elle
bien plus que Paris qui était responsable de la terrible
guerre que nous subissions. Elle l'avait votée deux fois : la
première, en nous envoyant une écrasante majorité
en faveur du plébiscite impérial, et en, donnant ainsi,
malgré Paris et les Parisiens, un nouveau blanc-seing au
gouvernement qui avait fait l'expédition du Mexique ; et la
seconde fois, par l'intermédiaire de ses députés,
quand ceux-ci étouffèrent la voix des représentants
de Paris, qui demandaient qu'on réfléchît au
moins vingt-quatre heures avant de jeter la France dans une nouvelle
aventure plus périlleuse que toutes les autres. Il était
donc juste qu'elle vînt en aide ; que, dépouillant ses
vieilles défiances contre la capitale, elle ne demeurât
pas cantonnée, chacun dans son petit coin, nous laissant nous
débrouiller tout seuls, avec ce mot d'égoïste
encourageant : Tire-toi de là si tu peux !
Non,
la province ne saura jamais quel gré nous lui avons su d'avoir
autrement compris son devoir. Ce n'est pas seulement une patriotique
reconnaissance
216
que
nous avons sentie pour elle à cette heure. c'est le plaisir de
la voir dignement remplir des obligations qu'elle s'était
créées elle-même. Sauvés, c'était
déjà beaucoup ; mais sauvés par elle, dont nous
avions douté, par elle que nous avions eu la douleur d'accuser
d'ingratitude ! Ainsi la France se retrouvait entière, et
par-dessus les lignes prussiennes, Paris et la province, si longtemps
divisés, s'envoyaient de la main un salut cordial et un geste
d'encouragement.
Ce ne fut qu'un cri
dans toute ; la population : ils viennent à nous ; allons à
eux. Il faut absolument faire une sortie. En avant ! nous sommes
quatre cent mille, et quatre cent mille hommes passent toujours !
Ainsi disait la foule, et M. Trochu n'en hésitait pas moins.
Cet honnête militaire, aussi intelligent que loyal, ne se
payait pas de mots. Il savait bien que quatre cent mille hommes ne
sont pas quatre cent mille soldats, et que le patriotisme le plus
déterminé ne suffit pas à faire de bonnes
troupes. Ceux sur qui l'on pouvait le plus compter, les marins,
n'étaient pas fort nombreux, et il en fallait garder pour les
forts, dont ils servaient l'artillerie. La garde mobile se composait
d'éléments très divers. Il était permis
sans doute de faire fond sur elle pour un coup de collier : tous les
hommes qui la composaient, d'où qu'ils vinssent, ne
demandaient qu'à en finir ; mais tous n'étaient pas
également exercés et rompus aux manœuvres. Soit
mollesse
217
de
la direction générale, soit goût d'indiscipline
chez les officiers, qui ne savaient pas leur métier ou ne se
donnaient pas la peine de le faire, ces cent mille jeunes gens, si
brave que chacun d'eux fût individuellement, ne s'étaient
pas fondus en une armée aguerrie, où chaque soldat sent
le coude du voisin, où chaque bataillon a confiance dans celui
qui le précède et dans celui qui le suit, où
tous, animés d'une même foi et d'une même ardeur,
obéissent aveuglément au chef qui les conduit à
la bataille. Ils estimaient leurs généraux ; mais ces
messieurs n'avaient pas ce tour d'imagination qui plait aux foules et
les enlève. Ils ne trouvaient pas à point nommé
le mot qui excite, et ils en avaient souvent de malheureux. Les
bulletins, où l'on contait chaque jour au public les incidents
de la nuit, étaient rédigés d'un style triste.
C'était une plaisanterie qui courait le camp, de dire en
parlant de M. Trochu et de son chef d'état-major, M.Schmitz,
le général De profundis et le colonel Contre
Ordre. Ces deux sobriquets en disent plus que toutes les
réflexions du monde sur les dispositions de la mobile. Elle
n'était commandée ni avec cette héroïque
allégresse qui allume les joyeux dévouements, ni avec
cette exactitude et cette fermeté de discipline qui inspirent
la confiance. Elle avait pour chefs de braves gens, très
décidés à bien faire leur devoir, mais qui
voyaient en plein les périls de la situation et ne croyaient
pas qu'il fût possible de
218
les
surmonter ; pour officiers, des hommes ou peu instruits ou dégoûtés.
Il est bien entendu que je parle en général ; car j'ai eu le plaisir à Paris de connaître nombre de jeunes
gens très enthousiastes, enragés de patriotisme, et qui
savaient communiquer à leurs hommes la flamme dont ils étaient
pleins : ils formaient l'exception ; il est vrai qu'il n'eût
fallu qu'un rayon de succès pour transformer les autres, et
les animer du même feu.
La garde nationale
n'était encore à ce moment-là qu'un tumultueux
chaos de bonnes volontés que le désordre rendait
inutiles. Si, dès le premier jour du siège, un
organisateur d'élite eût tiré de cette foule
armée les hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans,
mariés ou non mariés, comme un décret applicable
à toute la France lui en donnait le droit, les eût
équipés, instruits et unis en corps de troupes, il en
eût formé une armée excellente. On eût
gardé les autres pour le service peu fatigant des remparts et
des portes, dont ils se fussent acquittés, comme ils le
firent, avec un zèle qui ne se démentit jamais. Mais
était-ce bien la peine d'être jeune, décidé
à bien faire, pour se promener, deux ou trois fois par
semaine, l'arme au bras, sur un bastion que personne n'attaquait ?
Les journaux ne cessaient de répéter chaque jour, avec
la plus vive insistance, au général Trochu : Faites ce
que vous voudrez de la garde nationale, mais faites-en quelque chose.
En laissant confondus ainsi, dans un même tas énorme,
jeunes et vieux soldats émérites et bourgeois obèses,
sous
219
des
chefs qu'ils se sont choisis un peu au hasard, vous n'aurez jamais
sous la main qu'une multitude armée, et non une armée ;
un troupeau, et non une troupe.
Pourquoi le général
Trochu tarda-t-il si longtemps à prendre un parti sur cette
question ? Est-ce parce que, ne croyant pas à la possibilité
de prolonger le siège, il ne pensait pas avoir le temps
d'organiser jamais la garde nationale ? Est-ce parce qu'il n'avait,
en sa qualité d'ancien militaire, qu'une confiance médiocre
aux services qu'on en pouvait attendre, même après qu'on
l'aurait reformée ? Ne serait-ce pas plutôt que, par la
nature de son esprit, il était lent à se décider, incapable de pousser vivement
dans plusieurs sens à la fois, et qu'il n'aimait à
commencer une chose qu'après avoir achevé celle qu'il
était en train de faire ? Aucune de ces dispositions n'est
impossible, et peut-être sont-elles toutes également
vraies.
La plupart des
mesures qui furent prises durant ce blocus par l'autorité, le
furent sous l'irrésistible pression de l'opinion publique. Au
lieu que c'est ordinairement, dans une ville assiégée,
le commandant qui anime et entraîne la population civile, ce
fut ici le peuple qui, avec une énergie toujours croissante,
poussa le général en chef à l'action. Le décret
sur l'organisation des compagnies de guerre tirées de la garde
nationale parut enfin le 9 novembre, plus de cinquante jours après
l'arrivée des Prussiens
220
sous Paris. Il était si mal rédigé que personne
n'y comprit rien. Il fallut l'expliquer par des circulaires, et les
officiers furent chargés ensuite de commenter les circulaires,
qui n'étaient pas beaucoup plus claires que le décret.
Gâchis d'idées, gâchis de style.
Il y eut bien des
tiraillements. Tout finit par s'arranger tant bien que mal, grâce
au bon vouloir de la bourgeoisie parisienne. On organisa, on équipa,
je n'ose pas dire qu'on instruisit un certain nombre de compagnies de
guerre. C'étaient presque tous de braves gens, peu habitués
aux fatigues d'une campagne, mais résolus, et qui sentaient
qu'il fallait combattre pro aris et focis. Ils ne se faisaient
pas illusion sur les services qu'ils pouvaient rendre, et savaient
bien qu'en bataille rangée leur ignorance des manœuvres
les réduirait à n'être qu'une force de réserve
; mais ils se disaient qu'aux tranchées et aux avant-postes,
ils relèveraient les lignards et les moblots ..
et que, les dégageant de ce service très pénible,
ils leur rendraient, pour d'autres opérations plus
importantes, la liberté de leurs mouvements. Peut-être
n'usa-t-on qu'avec trop de discrétion de leur zèle. On
les comblait de compliments ; on les citait à l'ordre du jour.
On les exaltait outre mesure. On affecta de faire grand bruit de la
première sortie à laquelle prit part un de ces
bataillons de formation nouvelle. C'était le 72e ,qui, le 2
novembre, à deux heures, était allé,
conjointement
221
avec le 4e des
éclaireurs de la Seine, occuper le village de Bondy, sous le
commandement du capitaine de frégate Massion. «
L'entrain du 72e bataillon, disait le rapport officiel, a été
tel qu'il a franchi les barricades de Bondy, refoulé l'ennemi
d'arbre en arbre, sur la route de Metz et le long du canal de
l'Ourcq. Il n'a eu que quatre blessés...» On se borna,
pour la garde nationale de marche, à ces encouragements de
parade. On ne sut point, par une répartition bien entendue des
vivres et des fatigues, en lui faisant toucher au doigt la nécessité
des services qu'on exigeait d'elle, en agissant sur son moral par la
persuasion, tirer de ces troupes, qui fussent devenues excellentes et
très solides, le parti sérieux qu'il eût été
permis d'en attendre.
En dehors de l'armée
régulière, ligne et mobile, de la garde nationale,
mobilisée ou sédentaire, un historien du siège
de Paris ne saurait oublier les corps francs. La formation des
corps francs date du commencement même de la guerre. C'étaient,
comme leur nom l'indique assez, des compagnies de volontaires qui
s'habillaient à leur guise, s'équipaient à leurs
frais et combattaient à leur fantaisie. Aussitôt après
nos premiers désastres, l'opinion s'était vite
accréditée dans le public que, s'il était
insensé de tenir en masse contre une armée aussi
terriblement homogène et disciplinée que l'armée
prussienne, on pouvait bien faire avec grand avantage aux ennemis une
guerre de partisans, couper
222
leurs
convois, surprendre leurs détachements en marche les harceler
sans cesse et les inquiéter sur leurs flancs et sur leurs
derrières ; en un mot, les réduire en détail.
Ces façons de batailler plaisaient fort à notre humeur
aventureuse ; aussi, nombre d'anciens soldats et de jeunes gens
s'étaient-ils empressés de s'enrôler dans ces
corps francs, où l'on avait moins d'exactitude dans la
discipline à craindre, plus de variété et
d'imprévu dans les combats à espérer. Ce fut
alors sur nos boulevards comme un carnaval des costumes les plus
fantaisistes. Quelques-uns de ces corps avaient adopté un
habillement sévère, mais d'autres s'étaient
déguisés en brigands d'opéra-comique. Les plumes
au chapeau, les ceintures multicolores, les bottes à revers,
les liserés et les galons les plus extravagants, les glands,
les torsades d'or, étincelaient sur tous ces beaux fils, que
c'était comme un bouquet de fleurs. On ne songeait point à
trouver tout cela ridicule, et ils semblaient fort contents de leur
personne. C'était le temps où l'on s'amusait encore.
Très braves, au reste, et très déterminés
tous, ou du moins presque tous. Il faut bien faire une restriction
pour ceux qui préférèrent fuir, dans les rangs
des volontaires, où ils ne paraissaient que de nom, les
devoirs plus sérieux de l'enrôlement volontaire.
Quelques-uns de ces corps libres se firent rapidement un nom, même
avant le siège ; ainsi, les francs-tireurs Lafont-Mocquart,
qui partirent
223
960
pour Sedan et revinrent 166 ; les francs-tireurs Arronshon, qui,
s'échappant de Paris avant l'investissement, se signalèrent
à la prise de Châteaudun par une défense
héroïque.
Il semblait qu'une
fois Paris bloqué, les francs-tireurs n'eussent plus aucune
raison d'être. Il fut, en effet, question, dans les conseils de
la défense, de fondre dans l'armée régulière
ceux qui existaient déjà, et de ne plus permettre à
de nouveaux corps de se former ainsi. Mais là, comme ailleurs,
on ne sut pas prendre un parti décisif. On n'osa point toucher
à ces bataillons, qui avaient pour eux de plaire au public, de
chatouiller son imagination, de mettre en mouvement beaucoup de bons
vouloirs qui seraient peut-être demeurés inactifs dans
l'armée régulière, d'exciter par l'imitation les
soldats et les mobiles. Mais on s'efforça en même temps
de les faire rentrer, le plus qu'on pourrait, dans les cadres des
opérations projetées. On se mit en travers de leur
initiative, ou, si on les y abandonna, ce fut insouciamment, et sans
trop compter sur eux. On les accusait de désordre, parce
qu'ils n'avaient pas le respect sacro-saint du bouton de guêtre.
Mais il eût fallu, puisqu'on se résignait à
accepter leurs services, le faire très franchement, et les
pousser à ces coups de main aventureux qui demandaient plus de
promptitude et d'audace que de discipline.
M. Trochu ne
dissimulait pas la mauvaise humeur que lui causaient parfois ces
auxiliaires dont le
224
concours
était si intermittent et si désordonné. Il se
trouva, dans les derniers jours de novembre, un brave homme de
guerre, ancien capitaine,
M. Beaurepaire, qui se mit à prêcher, dans tous les
clubs de Paris, une sorte de croisade. Il demandait douze mille
volontaires francs-tireurs, et se faisait fort de passer, à
leur tête, à travers les lignes ennemies, et de tomber
ensuite sur les derrières des Prussiens, en leur faisant une
guerre implacable de partisans. Il parlait avec beaucoup de
conviction et d'éloquence et il avait réuni, à
ce qu'il paraît, sa petite armée d'adhérents. Il
lui fallait l'autorisation du gouverneur. M. Trochu commença
par l'accorder, puis la refusa, se fondant sur les embarras et les
ennuis qu'avaient toujours causés les corps francs à la
défense.
On voit par cette
analyse à quoi se réduisaient dans la réalité
ces quatre cent mille hommes, qu'on jetait sans cesse au nez du
gouverneur de Paris, en lui demandant une trouée, coûte
que coûte. Il sentait bien que ces quatre cent mille hommes ne valaient pas
quatre-vingt mille vrais soldats, et son malheur était de le
sentir trop, sans trouver en son génie tout ce qu'il eût
fallu de ressources, d'activité d'énergie et de foi
brûlante pour transformer en vrais soldats ces quatre cent
mille hommes.
Un point sur lequel
toutes nos inquiétudes n'étaient pas dissipées,
c'était celui de l'armement. L'opinion publique avait été
prodigieusement émue de la supériorité dont
l'artillerie prussienne avait
225
fait
preuve à Reichshoffen et à Sedan. On avait mis jadis
Solférino au compte des canons rayés, Sadowa au compte
des fusils Dreyse ; on attribuait tous nos désastres aux
canons se chargeant par la culasse. - « Pourquoi n'avons-nous
pas des canons se chargeant par la culasse ? Il nous faut des canons
se chargeant par la culasse ! Ils en ont qui portent à cinq
mille mètres ; fabriquons-en qui portent à six mille...
» Les journaux, et parmi eux le Temps et l'Opinion
nationale, entamèrent cette campagne avec une vigueur
extrême. Ils revinrent tous les matins sur la nécessité
de nous fabriquer une artillerie nouvelle, et leur insistance n'eut
d'égale que la force d'inertie déployée par les
membres du comité d'artillerie. Je ne prends point parti dans
cette lutte, ne connaissant rien du tout à la question. Je
rapporte, en bon bourgeois de Paris, ce qui se disait dans le public.
Il y avait deux petites églises, horriblement jalouses l'une
de l'autre, l'une au Conservatoire des Arts et Métiers, où
l'industrie civile, sous la direction de M. Tresca, ne parlait que de
nouveaux engins; l'autre à Saint-Thomas-d'Aquin, où le
comité d'artillerie, le général Guiod en tête,
déclarait que tout était pour le mieux dans le meilleur
des mondes, qu'il était impossible de trouver un canon
supérieur au canon français, et qu'en tous cas la
fabrication des canons n'était pas . chose à
s'improviser, qu'il fallait voir, réfléchir, comparer,
attendre...
226
Attendre ! mais nous
n'avons pas le temps d'attendre, criait M. Tresca exaspéré,
et tous les journaux, et le public en chœur, répétaient
le refrain populaire :
Il nous faut des canons se chargeant par la culasse.
M. Trochu, sur une
question aussi capitale, aurait dû tout de suite prendre parti
pour ou contre. Il hésitait, tergiversait ! Avoir contre soi
un comité tout composé d'illustrations sorties de
l'Ecole polytechnique, cela était cruel, et il n'envisageait
qu'avec effroi, lui, parvenu d'une révolution, cette
responsabilité redoutable. Il était trop militaire pour
ne pas s'incliner, malgré lui, devant les supériorités
hiérarchiques. Et d'un autre côté,que faire sans
canons ?
Là, comme
partout, ce fut le public qui, pesant sur les chefs, les força
d'agir. Il se forma de tous côtés des souscriptions pour
faire cadeau d'un canon au gouvernement. Chaque bataillon de la garde
nationale, chaque corps d'état donna le 'sien. Il s'organisa
sur la plupart des théâtres des représentations
dont le produit était destiné à fondre des
canons. Les canons recevaient des noms qui rappelaient quelques-unes
des circonstances du don ; on les offrait avec accompagnement de
tambours et de musique et de harangues officielles. Ils traversaient
Paris qui les saluait avec enthousiasme. C'était comme une
victoire de l'opinion publique.
227
Car
ces canons se chargeaient par la culasse, et ils avaient été
fabriqués par l'industrie privée. Parmi les premiers
fondus, quelques-uns éclatèrent ou se fendirent. Il
paraît que M. Tresca avait mis à se passer des conseils
et de l'aide des jeunes officiers d'artillerie autant d'obstination
que le général Guiod en mettait à repousser les
services de l'industrie privée. Il avait tout voulu faire
seul, et il y a une foule de détails sur lesquels toute la
bonne volonté du monde ne remplace pas l'expérience
acquise. L'accord se fit peu à peu entre ces rivalités,
et les canons de sept, des canons excellents, des canons se chargeant
par la culasse, des canons supérieurs à l'artillerie de
campagne que pouvaient nous opposer ,les Prussiens, sortirent par
centaines de l'usine Cail, transformée en fonderie, et des
ateliers de M. Flaud. Ce canon de sept s'appelle aujourd'hui le canon
Reffye, du nom de son inventeur, qui en fit fabriquer à Paris
les premières pièces, sous la direction du commandant
Pothier.
En même temps
que des canons, on se mit à fabriquer à force des
mitrailleuses, une autre invention du même colonel Reffye.
C'était, à cette époque-là, pour tout
Parisien, un spectacle à voir que celui de l'usine Cail. Il
n'y a pas un de nous qui n'ait assisté aux opérations
diverses que nécessite la mise en état d'un canon ; qui
n'en ait vu quelques-uns sortir du moule, où ils avaient
bouillonné longtemps sous forme de lave ; qui ne les ait
admirés,
228
avec étonnement,
sur les tours où ils tournaient comme de monstrueux gigots de
bronze à la broche ; qui n'ait repu sa curiosité de ces
merveilles, si nouvelles pour lui. Les mitrailleuses n'excitaient pas
moins de surprise. C'était une fête d'être invité
aux expériences où on les essayait. Rien de plus
étrange que ce bruit sinistre de la mitrailleuse, qui donne à
l'oreille la sensation d'une étoffe de soie déchirée
vivement et d'un seul coup.
A cette artillerie
improvisée, il faut en joindre une autre, qui intéressa
singulièrement les Parisiens, et devint bientôt matière
à légende. Ce fut celle que portait la flottille de la
Seine. Cette flottille était arrivée de Toulon par
chemin de fer ; et on l'avait installée à l'île
du Cygne, où nous sommes tous allés lui rendre visite.
C'étaient des batteries flottantes, dont chacune avait deux
canons de quatorze portant à 5.500 mètres et des
espingoles. L'équipage était de quarante hommes,
commandés par un lieutenant de vaisseau. Toute cette flottile
obéissait aux ordres du commandant Thomasset (1), un marin
énergique, dont le nom fut bientôt populaire parmi nous.
A côté
de ces batteries, la canonnière du lieutenant Farcy agissait
isolément. Le lieutenant Farcy et sa canonnière étaient
à Paris l'objet d'un de ces engouements, comme on n'en a que
dans cette ville.
(1) Il a depuis été nommé contre-amiral.
229
Cette
canonnière se composait d'une énorme pièce de
canon, portée sur un affût à pivot, d'une
légèreté si extraordinaire, qu'elle pouvait,
profitant du moindre tirant d'eau, s'embusquer dans des bras de
rivière, où ne pénétrait aucune autre
batterie, et de là, fouiller dans tous les angles les bois où
se dissimulaient les grand'gardes ennemies. On prêtait à
son capitaine les coups les plus audacieux, et il ne se passait guère
de semaine où l'on ne demandât pour lui, dans les
journaux, ou une élévation de grade, ou une récompense
honorifique. Ce fut comme un deuil dans la ville, quand on apprit,
vers le mois de janvier, que la canonnière Farcy avait été
démontée, et la pièce transportée dans un
des forts pour répondre au bombardement ouvert et
contre-battre une batterie prussienne.
Ce tableau ne serait
pas complet si je ne parlais pas de Joséphine et de
Marie-Jeanne, et d'autres pièces à longue
portée, qui avaient emprunté leur nom au calendrier.
Joséphine a été longtemps célèbre.
C'était un canon énorme, disposé au bastion de
Saint-Ouen, et dont la portée dépassait, dit-on, neuf
mille mètres. Quand on entendait de gros coups, on disait: Oh
! Oh ! C'est Joséphine qui crache ; ou : Voilà
Joséphine qui soupire. Les Prussiens se sont frottés
à JoséPhine et il leur en cuit. - Banville, le
poète du siège, avait chanté Joséphine
en jolis vers, qui furent récités en plein théâtre.
Pourquoi la vogue à Joséphine plutôt qu'à
Marie-Jeanne,
230
ou
à Cunégonde ? Mystère
! la mode souffle où il lui plaît. Les marins souriaient
paternellement à cet enthousiasme. Ils ont été,
ces marins, la coqueluche de Paris durant tout le siège. Je ne
parlerai pas des services qu'ils ont rendus à la défense
; ces services sont immenses. Ce sont eux qui ont mis en état,
qui ont paré, comme
ils disent, les forts dénués de tout quand ils les ont
occupés; ce sont eux qui ont donné l'exemple d'une
discipline exacte, d'un courage invincible, d'une mâle et
joyeuse énergie. Mais ce qui a surtout étonné
les Parisiens, c'est la politesse exquise et l'instruction profonde
des officiers de marine, depuis l'amiral jusqu'au moindre lieutenant.
c'est la distinction de leurs manières et l'élévation
de leur langage. Quel contraste avec les
vieilles
culottes de peau de l'armée de terre ! Nous en avons été
saisis tous ! Je me souviens du succès qu'obtinrent ces
troupes d'élite, quand on les vit défiler dans Paris
pour la première fois. Nous avions les yeux pleins du
lamentable spectacle de la ligne décimée et des mobiles
en blouse. Quand nous vîmes ces hardis compagnons, d'un air si
résolu, d'un aspect si pittoresque, avec leurs chapeaux de
cuir à bords rehaussés, et leur col de chemise rabattu
sur leurs épaules, il n'y eut qu'un cri : Voilà des
hommes ! et leur physionomie était rassurante ! elle respirait
une telle confiance! Ah ! si toute notre armée leur eût
ressemblé !
Elle était
loin de ce modèle ; on le sait assez par
231
les
détails où nous venons d'entrer sur chacun des éléments
qui la composaient. N'importe ! le vent était à la
confiance ! Il faut en finir ; c'est le mot qui allait de bouche en
bouche, et tous les cœurs se gonflèrent d'espérance
et de joie, quand, le 29 novembre au matin, on lut sur les murs de
Paris une proclamation du général Ducrot, qui nous
annonçait que le moment était enfin venu de rompre le
cercle de fer dont nous étions entourés... Les débuts
seront difficiles, disait le général, et il y aura un
vigoureux effort à faire ; mais il n'est pas au-dessus de nos
forces. Plus de 400 canons, dont les deux tiers au moins du plus gros
calibre, accompagneront l'armée, qui se composera de plus de
150.000 hommes, bien armés, bien équipés,
abondamment pourvus de munitions. - « Pour moi, ajoutait Ducrot
en terminant, je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux ;
vous pourrez me voir tomber ; vous ne me verrez jamais reculer.
Alors, ne vous arrêtez pas ; mais vengez-moi ! »
A ce noble et
patriotique langage, toute la ville tressaillit d'une émotion
sainte. De quel cœur nous souhaitâmes bonne chance à
ces braves gens, qui s'en allaient, gaiement et le sac au dos, payer
de leur vie la victoire et la délivrance! Ceux qui ont vu ces
journées de fièvre ne les oublieront jamais : la
population tout entière dans les rues, les uns sur les
boulevards, les autres aux différentes barrières, par
où pouvaient revenir, avec des blessés, les bruits de
la
232
bataille; une foule
énorme se pressant à la mairie de la rue Drouot, qui
était comme le quartier général des nouvelles.
Il n'entre pas dans mon plan (je l'ai déjà dit) de
conter les opérations de guerre ; outre que je ne me connais
pas en ces sortes de choses, la vérité serait difficile
à démêler à travers les récits des
témoins oculaires, dont chacun a presque toujours vu le
contraire du voisin.
L'action s'engagea
le 29 au matin ; les troupes du général Vinoy
attaquèrent au sud de Paris les deux positions de la
Gare-aux-Bœufs et de l'Hay, et les enlevèrent avec
beaucoup de résolution. Ordre fut donné à la
division qui occupait l'Hay de se replier ; les Prussiens
s'élancèrent alors sur le village et furent aussitôt
criblés de toutes parts par les batteries des Hautes-Bruyères.
Ils perdirent beaucoup de monde et furent obligés de se
retirer des crêtes. C'étaient là d'excellents
résultats, et qui comblèrent de joie les Parisiens,
quand ils arrivèrent d'heure en heure par lambeaux dans la
grande ville.
C'est ce moment
qu'un journal du soir, dans un entre-filets, choisit pour annoncer
que l'entreprise, brillamment entamée le matin, avait échoué
le soir d'une façon malheureuse. Il y eut un cri de douleur et
de rage. D'où tenait-il une nouvelle si grave ? Et si elle
était exacte, pourquoi la cachait-on ? Il n'y en avait qu'une
partie de vraie. Le général Ducrot, chargé du
rôle principal dans l'ensemble des opérations, n'avait
pu l'accomplir. Il devait
233
passer la Marne sur
un pont de bateaux, et, le fleuve ayant grossi par une crue subite,
il n'avait pu arriver à temps. C'était un retard
fâcheux ; car l'attaque de Vinoy n'était dans le plan
général qu'une diversion, et le succès obtenu du
côté de l'Hay ne servait plus de rien si l'armée
de Ducrot n'était pas assez vite prête.
Elle passa la Marne
le mercredi 30, et, poussant devant elle l'armée prussienne
qui était retranchée sur de fortes hauteurs, elle
s'empara pied à pied des positions que l'ennemi occupait, et
le soir enfin, grâce à l'arrivée de renforts
conduits par le général d'Exéa, elle s'installa
sur le plateau de Villiers. Les Prussiens s'étaient retirés,
nous laissant deux canons, leurs blessés et leurs morts.
C'était la première fois, depuis ce malheureux siège,
que nous apprenions un succès : je parle d'un succès
important, réel. La joie fut immense à Paris. On
portait aux nues le général Ducrot, qui s'était
battu comme un lion, et avait, dit-on, déployé les
qualités de sang-froid et de coup d'œil d'un général.
On faisait réparation d'honneur à Trochu, qu'on
s'accusait d'avoir mal jugé. C'est lui, écrivaient les
journalistes repentants, qui du néant a tiré cette
armée, qui a rendu possible la victoire d'aujourd'hui. La
victoire ! ce nom sonne si harmonieusement aux oreilles françaises,
et nous en étions depuis si longtemps déshabitués !
Pendant que cette action principale s'achevait si
234
heureusement,
d'autres opérations secondaires s'étaient poursuivies à
droite et à gauche, sur tout le périmètre de
l'Est, avec des succès divers. Ainsi, sur la droite, la
division Susbielle, qui avait enlevé d'abord le plateau de
Montmesly, n'avait pu tenir ensuite contre des forces supérieures
et s'était retirée à gauche ; on s'était
battu au Drancy, sans grand résultat.
Mais qu'importait
cela ! Au centre nous étions restés maîtres ;
nous couchions sur les positions conquises, dans les draps de
l'ennemi.
Quelle
nuit de triomphe ! Je me souviens que je la passai au Moulin
de la Galette, un petit
observatoire juché sur le haut de la butte Montmartre, d'où
M. Bazin, le célèbre inventeur des appareils
électriques sous-marins, éclairait avec une machine
puissante toute l'immense plaine de Gennevilliers, depuis le
Mont-Valérien jusqu'au fort de la Briche. On avait mis là,
depuis le commencement du siège, un poste de gardes nationaux,
où je venais d'être agrégé. Que de jolies
heures j'y ai passées, contemplant de ce point élevé
le vaste panorama qui s'étendait sous nos yeux : Paris à
nos pieds, et bien loin à perte de vue, cette longue ligne de
hauteurs, occupées par les Prussiens, et que le fort Valérien
semblait défier de sa masse sombre ! Le soir, c'était
un spectacle féerique, que tout Paris est venu voir. M. Bazin
projetait, au loin, sur la campagne, un énorme rayon de
lumière électrique.
235
Le rayon, passant par-dessus la ville, prolongée dans une ombre
épaisse que piquaient des milliers de feux, enlevait en blanc
les toits des maisons et tombant sur quelques arbres éloignés,
les faisait saillir
de la nuit avec des formes étranges ; on eût dit un
décor de la Biche au Bois. Vers
une heure du matin, une estafette accourut nous dire que les
Prussiens tentaient par le pont de Bezons une attaque de nuit sur la
plaine de Gennevilliers, et donna ordre de fouiller les environs avec
la lumière électrique. Avec quelle joie d'enfant nous
dirigeâmes le jet sur le point indiqué ! « Vlan !
dans l'œil ! » disions-nous répétant une
plaisanterie alors à la mode à Paris. Je demande pardon
au lecteur de rappeler ces souvenirs tout personnels ; mais c'est de
mes longues stations à ce poste qu'est né ce livre,
c'est là que j'ai rencontré l'éditeur qui m'a
engagé à l'écrire, et si le récit de ces
impressions du siège est exact, c'est que j'ai pu le soumettre
au contrôle des Parisiens que j'avais pour camarades de
chambrée au Moulin de la Galette.
Toute la journée
du 1er décembre fut employée à relever les
blessés et à se fortifier dans les positions que nous
venions de prendre. Tout le monde s'attendait à un retour
offensif des Prussiens et l'on songeait, avec des transports de joie,
que cette affreuse date du 2 décembre allait être enfin
effacée de notre mémoire par un souvenir glorieux. Le
2,en effet, les Prussiens revinrent avec des forces
236
énormes et
une artillerie formidable. Ils attaquèrent avec furie, firent
plier d'abord nos troupes, qui, bientôt remises de leur premier
émoi, enlevées par le général Ducrot,
repoussèrent définitivement, après un combat de
sept heures, l'effort de l'ennemi, et gardèrent le plateau.
Ce fut une victoire,
et plus considérable même que nous ne le crûmes au
premier moment. Car, plus tard, quand il nous fut donné de
lire dans les Journaux allemands le récit de cette bataille,
nous apprîmes avec étonnement qu'elle leur avait coûté
plus de monde que celle de Gravelotte, qui avait été si
terrible, sous Metz. Ils évaluaient leurs pertes à
quinze mille hommes. Ils avaient été fauchés par
les mitrailleuses, qui en couchaient par terre des rangées
entières. Notre artillerie nouvelle avait prouvé là
une supériorité qui nous promettait beaucoup pour
l'avenir. Si l'on n'illumina point dans Paris, c'est d'abord qu'on
n'avait pas beaucoup de gaz à dépenser en niaiseries,
c'est ensuite qu'on était devenu plus sage et qu'on se
rappelait les écoles déjà faites. Mais la joie
n'en fut pas moins profonde et intense : - Ah ! c'est donc le
commencement de la fin !
On avait fait le
premier pas vers cette route de l'Est, et soit qu'on voulût
pousser plus avant de ce côté, soit qu'on portât
sur la route d'Orléans et la, position de Choisy tout l'effort
ultérieur des troupes, la délivrance était au
bout. Aussi fut-on fort surpris,
237
et de la façon la plus désagréable, quand, le lundi
4 décembre, on lut, sur les murs de Paris, une proclamation du
général Ducrot, où il expliquait à ses
soldats qu'il leur avait fait repasser la Marne pour ne pas les
engager dans une lutte meurtrière et
inutile ; mais que le repos serait de courte durée, et qu'ils
devaient s'attendre à de nouvelles épreuves. Il avait
beau couvrir cette retraite de louanges flatteuses pour la bravoure
de ses soldats, ce n'en était pas moins une retraite. Ainsi
donc on abandonnait de son plein gré les positions conquises ;
mais alors à quoi bon les emporter au prix de tant de sang ?
Nous avions vaincu ; mais cette victoire stérile ne nous
procurait donc pas plus d'avantage qu'une défaite ? Trochu
avait-il reconnu qu'il serait impuissant à percer plus avant
la ligne ennemie ? avait-il appris, par de secrets messagers,
qu'Aurelle de Paladines, à qui il comptait donner la main,
avait reculé, et craignait-il, la trouée une fois
faite, de tomber dans le vide ? Autant de points d'interrogation que
se posait le public, et auxquels il ne trouvait point de réponse.
Cette reculade
imprévue n'eut pourtant pas sur l'opinion l'effet désastreux
qu'on en pouvait attendre. Nous étions flattés d'avoir
tenu bon contre les vieilles troupes de Prusse, d'avoir passé
et repassé, sous leurs yeux, un grand fleuve, sans qu'elles
osassent inquiéter ce mouvement. Ce n'était,
pensions-nous, que partie remise. Le vent soufflait
238
toujours au beau
fixe de l'espérance. Les bruits les plus favorables et les
plus étranges circulaient dans la ville en fête. On
contait que la flotte prussienne avait été tout entière
capturée d'un seul coup de filet dans le port de Jahde : deux
frégates françaises se seraient dévouées,
et, passant sur les torpilles qui en défendaient l'entrée,
se seraient ainsi fait sauter, après quoi notre escadre aurait
franchi sans péril le goulet et pris l'oiseau au nid. En vain
les gens du métier faisaient-ils remarquer l'invraisemblance
de ce récit romanesque ; il séduisait l'imagination de
la foule, qui se repaissait avidement de ces chimères.
Ajoutez
que les renseignements et les lettres nous arrivaient en abondance.
Un messager mystérieux, qu'on avait surnommé l'homme
d'Amiens, et qui avait déjà
deux fois traversé les lignes prussiennes, venait encore
d'apporter quelques milliers de lettres ; des dépêches
publiques et privées nous étaient parvenues par voie de
ballon, et des journaux allemands ou anglais, les uns saisis sur des
prisonniers, les autres qui filtraient jusqu'à nous par des
canaux secrets, nous avaient remis en communication avec la province.
Toutes ces nouvelles étaient fort encourageantes ; elles nous
représentaient les départements en armes, et la France
tout entière soulevée, de l'un à l'autre bout,
d'un même enthousiasme. Nous prenions aisément notre
parti de quelques engagements malheureux, de quelques villes ouvrant
239
leurs portes, de
quelques campagnes plus ou moins mises à sac ; l'important
pour nous, c'était que l'on se battît, et l'on se
battait. « Nous irons partout, partout ! » avait dit
un des chefs d'état-major du roi Guillaume, et on se levait
partout, partout ! Partout on tuait des Prussiens, beaucoup de
Prussiens ! Ah! si l'on pouvait finir par les tuer tous !
Parmi toutes ces
bonnes nouvelles, il y en eut une qui nous fit plus de plaisir que
toutes les autres. On ne devinerait jamais laquelle : nous apprîmes
que la Russie venait, par un document diplomatique, de dénoncer
le traité de 1856. Cette dénonciation touchait les
Anglais d'une façon plus sensible ; car, en vérité,
nous, en l'état où nous nous trouvions, la question
d'Orient était le moindre de nos soucis. Mais pour les
Anglais, c'était leur empire de l'Inde menacé, et leur
influence dans le monde détruite ou amoindrie. Nous savourâmes
en plein la joie de la vengeance. On s'imaginerait malaisément
jusqu'où allait notre irritation contre nos anciens alliés
de l'Alma et de Sébastopol. Ce n'était pas seulement
qu'ils nous eussent abandonnés dans cette crise : rien après
tout ne leur faisait une loi de nous y porter secours. Mais le
dénigrement systématique de leurs journaux, leur ton de
persiflage hautain, leur froide et ironique malveillance, nous
avaient exaspérés. Nous en étions venus à
les détester cordialement, et je suis convaincu que cette
impression sera très longue à s'effacer des esprits.
240
J'ignore ce que
l'avenir nous réserve, mais si jamais le hasard nous met en
position de jouer un mauvais tour aux Anglais, il faudra à nos
hommes d'État bien du sang-froid et une grande autorité
sur la nation pour nous empêcher de suivre aveuglément
contre eux la passion qui nous emporte.
Un seul homme a pris à tâche de nous faire oublier les
mauvais procédés de ses compatriotes et de réhabiliter
chez nous le nom anglais : c'est sir Richard Wallace, l'héritier
du marquis d'Hertford. Outre qu'il a bien voulu rester à Paris
jusqu'au bout, et partager avec nous les ennuis de ce long siège,
il a prodigué, en fondations charitables, en secours de toute
espèce, son immense fortune. Il l'a fait, en vrai gentleman,
avec une noblesse de manières, une générosité
de langage qui nous ont touchés profondément. Le peuple
parisien a de son propre mouvement débaptisé la rue
de Berlin et lui a donné
son nom, afin de marquer par cet éclatant et durable
témoignage la vivacité de sa reconnaissance.
Il fallait au moins
trois justes pour sauver Israël. M. Richard Wallace ne pouvait à
lui seul balancer l'aigre ressentiment qu'avait excité tout un
peuple. On fut donc enchanté lorsqu'on apprit la tuile qui
venait de tomber sur la tête de nos excellents voisins. On
voyait déjà la guerre poindre à l'horizon, et du
coup on se frottait les mains.
Ce sera donc un
branle-bas général ! Voilà toute l'Europe en feu
! Eh ! allons donc! On nous a laissés
241
nous débrouiller
tout seuls ; on s'est moqué de nous ; on nous a envoyé
pour toute consolation à nos malheurs un dédaigneux :
C'est bien fait ! A notre tour de répondre : C'est bien fait !
C'est dans ces
dispositions d'esprit que nous trouva la lettre suivante, qui
arrivait au général Trochu des avant-postes prussiens :
Il pourrait être
utile d'informer Votre Excellence que l'armée de la Loire a
été défaite hier près d'Orléans,
et que cette ville est occupée par les troupes allemandes. Si
toutefois Votre Excellence jugera à propos de s'en convaincre
par un de ses officiers, je ne manquerai pas de le munir d'un
sauf-conduit pour aller et venir.
Agréez, mon général, l'expression de la haute considération
avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très humble et
très obéissant serviteur.
A cette lettre, M. Trochu, qui eut de l'esprit une fois en sa vie, avait répondu :
Votre Excellence a pensé qu'il pourrait être utile de m'informer que
l'armée de la Loire a été
242
défaite près
d'Orléans, et que cette ville est réoccupée par
les troupes allemandes. J'ai l'honneur de vous accuser réception
de cette communication, que je ne crois pas devoir faire vérifier
par les moyens que Votre Excellence m'indique.
Agréez, etc.
Je ne sais pas l'effet qu'eût produit en d'autres temps sur les
Parisiens la nouvelle de cet échec ; mais quand nous sommes en
humeur d'espérer, il n'y a rien qui soit capable d'altérer
la sérénité de notre confiance. Nous tournons
tout à notre avantage, et nous avons ce rare privilège
de ne jamais voir des choses que ce qu'elles ont d'agréable
pour nos désirs. - « Eh bien ! se disait-on les uns aux
autres sur les boulevards, qu'est-ce que cela prouve ? Remarquez le
terme dont s'est servi M. de Moltke ; il a dit défaite
et non pas détruite.
Oh ! si elle eût été
détruite ou seulement dispersée, il n'aurait pas manqué
de nous l'apprendre. Mais non, c'est défaite qu'il
a dit. Il est probable que nous avons subi quelque échec,
admettons même que cet échec ait de la gravité.
L'armée de la Loire n'en est pas moins là, tout près
de nous. Elle nous tend la main. Elle est conduite par un grand
général... » Aurelle de Paladines était
un grand général, comme le sont chez nous tous ceux
dont s'engoue
243
le public, jusqu'au
jour où ils sont battus.
Une autre circonstance contribua encore à nous rassurer. Voilà
que deux jours après cette lettre de M. de Moltke, il nous
arrive deux pigeons qui apportaient des dépêches, selon
l'usage. On reconnaît fort bien ces pigeons pour être
ceux qui étaient partis avec le Daguerre, un
ballon que nous savions être tombé à Ferrières
aux mains de l'ennemi. On remarque que les dépêches,
attachées de la même façon, ne le sont pas
suivant le mode employé jusque-là par l'administration
française. On les ouvre, et voici ce qu'on lit :
Rouen occupé par Prussiens qui marchent sur Cherbourg. Population rurale les acclame. Orléans repris par ces diables. Bourges et Tours menacés. Armée de la Loire complètement défaite. Résistance n'offre plus aucune chance de salut.
Ce qu'il y avait de
plus plaisant, c'est que M. Lavertujon, qui était censé
envoyer cette lettre de Rouen, habitait Paris, où il faisait
fonction de secrétaire du gouvernement. L'autre dépêche
était encore plus ridicule. C'était donc une de ces
bonnes grosses farces germaniques, dont s'égayent lourdement
ces épais buveurs de bière. Ils avaient pris nos
pigeons, et comptaient sans doute que nous
244
serions assez sots
pour donner dans le piège. Ce fut dans tout Paris un long
éclat de rire. - « Vous voyez bien ! disait-on,
c'est un système de mensonges organisé. Après la
lettre de M. de Moltke, les faux télégrammes de quelque
officier de son état-major. Il ne faut pas croire un mot de ce
que ces gens-là nous annoncent. Tout va bien... »
Il y avait pourtant beaucoup de vrai dans la communication officielle
faite par le chef d'état-major prussien. Nous ne tardâmes
pas à l'apprendre par des dépêches reçues
de Tours, qui étaient datées du 5 et du 11 décembre.
La ville d'Orléans avait été reprise, et l'armée
d'Aurelle de Paladines, qui la défendait, coupée en
deux. - « Coupée en deux ! ripostaient les incorrigibles
Parisiens ! cela fait deux armées. Bonne affaire ! » -
«Avec cette même façon de raisonner, écrivait
spirituellement M. Louis Ratisbonne aux Débats, si
on taillait un Français en quatre, on aurait quatre soldats. »
Chose bien plus étrange ! les rumeurs les plus favorables
circulaient chaque jour sur les opérations poursuivies autour
de Paris, et elles étaient, en dépit du silence gardé
par l'état-major, ou peut-être même à cause
de ce silence, accueillies avec transport par la crédulité
publique.
- Savez-vous la
nouvelle ? Il paraît qu'à Boulogne dix mille Prussiens,
- pas un de moins, - se sont avancés à la sourdine,
qu'ils ont été surpris par les nôtres, et
complètement détruits !
245
- Complètement ?
- Je le tiens d'un officier qui y était !
- Ah ! l' officier qui y était a-t-il servi durant le siège ?
Un autre jour, on
avait entendu distinctement, dans le silence de la nuit, en
appliquant son oreille contre terre, le bruit sourd d'une canonnade
qui éclatait au loin, derrière les lignes prussiennes.
C'était évidemment une armée de secours. Tantôt
elle arrivait du côté du sud, vers l'Hay ; tantôt
elle menaçait Versailles. Jours d'espérance et de joie,
où êtes-vous maintenant ?
Cette confiance
tenait si fort au cœur des Parisiens, qu'elle ne put même
être démontée par le mauvais succès d'une
attaque nouvelle, que le gouverneur de Paris tenta vers cette époque
(21 décembre) pour percer les lignes prussiennes. Ce fut cette
fois contre le Bourget qu'on dirigea les coups... Et dire que nous ne
savons pas encore, à l'heure qu'il est, si le Bourget valait
qu'on s'en emparât ! Une première fois déjà
on l'avait pris, et quand on s'en était vu chassé, on
nous avait dit avec un air de dédain : « Le Bourget !
mais nous n'en avons aucun besoin ! C'est une position dont nous ne
pouvons rien faire ! nous ne voyons pas que les Prussiens, s'y
établissent ; mais nous y installer nous-mêmes, à
quoi bon ? » - Et cependant les Prussiens s'y étaient
établis ; ils s'y étaient fortifiés, qui plus
est, et vigoureusement même, ainsi que nous le sentîmes à
nos dépens.
246
Cette attaque du 21
fut précédée et soutenue comme il est d'usage à
la guerre, par de puissantes diversions. Sur la droite, le général
Vinoy occupa Neuilly-sur-Marne, Ville-Evrard, où le général
Blaise trouva la mort, et la Maison-Blanche. De l'autre côté,
au Mont-Valérien, le général Noël faisait
en même temps une forte démonstration sur Montretout,
Buzenval et Longboyau, tandis que le capitaine du génie Faure
s'emparait de l'ile de Chiard. Mais ce n'étaient là que
des opérations accessoires. L'objet de nos efforts était
cette fois le Bourget. On eut le tort de lancer contre les barricades
et les murs crénelés des soldats, qui marchèrent,
la poitrine découverte, contre un ennemi invisible. C'étaient
nos marins, qui montèrent à l'assaut, comme ils eussent
fait à l'abordage, une hache à la main. Rien ne put
d'abord résister à l'impétuosité de ce
premier choc ; ils enlevèrent d'escalade la partie nord du
village et s'y maintinrent longtemps, sous une grêle de
projectiles, emportant les maisons une à une. Mais il fallut
céder à une artillerie supérieure et se retirer.
C'était encore une fois Bayard s'obstinant à combattre,
l'épée à la main, contre un ennemi pourvu d'une
arquebuse, qui le canardait à cent cinquante pas.
Chevaleresque et absurde héroïsme !
La tentative était
manquée. M. Trochu l'avoua simplement et non sans quelque
dignité, dans son rapport officiel. Mais cet échec
n'ébranla point les
247
courages autant
qu'on aurait pu le craindre. Il fut dans nos esprits contrebalancé,
vous ne devineriez jamais par quoi : par les nouvelles que nous
trouvâmes dans les journaux allemands pris sur les morts ou
blessés du Bourget. Toutes ces feuilles étaient
unanimes à se plaindre de cette interminable guerre. Toutes
elles témoignaient d'une certaine inquiétude mêlée
de colère ; en contant à leurs lecteurs ce soulèvement
inattendu de toute la France, elles accablaient Gambetta d'injures
qui nous le rendaient plus cher et nous faisaient un plaisir infini.
Elles nous apportaient une proclamation du roi Guillaume, qui,
s'adressant à ses soldats, constatait les efforts
extraordinaires de Paris et de la France, et semblait, par
d'indirectes allusions, les encourager à soutenir bravement
des revers que l'on considérait comme possibles.
Ils tremblent donc à
leur tour, pensions-nous, ces insolents vainqueurs ; nous sommes bien
malades mais sont-ils si à leur aise ? L'important pour
l'heure n'est pas que nous les battions, c'est que nous continuions
de nous battre. C'est ici une guerre d'extermination ; il s'agit de
leur tuer beaucoup de monde. Ils sont neuf cent mille, mais nous
sommes quatre ou cinq millions ; nous finirons par les user en
détail. Chacune de leurs victoires les affaiblit.
Ainsi nous nous
leurrions jusqu'au bout de chimères vaines. Ainsi nous tirions
de ce fonds inépuisable d'espérance que la nature a mis
au cœur des
248
Français, de
quoi résister aux privations, aux échecs, aux mauvaises
nouvelles, de quoi même nous défendre contre la rigueur
des éléments acharnés sur nous. Le jour de
l'attaque du Bourget, un brouillard intense, tout à coup
survenu, avait contrarié nos opérations et arrêté
notre feu. Et voilà qu'aussitôt après avait sévi
un froid terrible, un de ces froids secs et âpres, qui brûlent
les mains, les pieds et le visage, qui gèlent sous sa capote
le soldat jusqu'à la moelle des os. On n'avait pas vu plus
cruel hiver depuis vingt ans. Toutes les nuits le thermomètre
descendait à douze degrés centigrades dans l'intérieur
de Paris ; que devait-ce être en rase campagne ? La Seine
charria des glaçons énormes ; le sol se durcit et tout
travail de tranchée devint impossible. La pioche s'émoussait
sur cette terre, comme elle eût fait sur le roc.
On rapportait par
centaines aux ambulances les soldats gelés à leur
poste. Les malheureux n'étaient pas tous munis de vêtements
assez chauds pour tenir contre une température aussi
hyperboréenne. Au lieu que les Prussiens s'oignaient de
graisse, s'enveloppaient d'épaisses peaux de moutons,
s'enfonçaient dans des trous creusés avec art,
dormaient à l'abri du froid ; les nôtres, à demi
couverts, grelottaient sous la bise qui les mordait à la
poitrine. C'était pitié de les voir. Ils s'entouraient
la tête de foulards ; pliaient et repliaient au tour de leur
corps la couverture de leur lit, se garnissaient
249
les
jambes de tous les linges qu'ils pouvaient rencontrer, et ils s'en
allaient ainsi, sordides, hideux, n'ayant plus forme de soldats,
faire leur service. L'intendance choisit précisément
ces jours de fatigue pour retrancher sur l'ordinaire et
diminuer la ration de vin. Le mécontentement se joignit à
la fatigue et à la maladie. Cette armée n'avait jamais
brillé par la discipline ; elle ne respectait déjà
qu'à moitié des chefs élus par elle, et chez qui
elle ne sentait pas la main ferme du commandement. Tant de
souffrances mirent à bout son moral déjà
ébranlé. Ceux d'entre nous qui, soit comme gardes
nationaux mobilisés, soit comme attachés aux
ambulances, avaient occasion de causer avec nos lignards et nos
mobiles, revenaient effrayés et navrés de leur
découragement.
Beaucoup étaient
malades ; car la pneumonie, la petite vérole, l'ophtalmie
faisaient chez eux de grands ravages. Mais la maladie la plus
irrémédiable dont ils étaient affectés
tous sans exception, c'était l'ennui. Tous ces mobiles,
subitement arrachés à leurs travaux, et qui n'avaient
cru quitter leur pays que pour une quinzaine au plus, commençaient
à regretter leurs maisons, leurs champs, leurs familles. Ils
souffraient de ce mal mystérieux qui s'appelle la nostalgie,
Ils en voulaient à ces Parisiens qu'ils étaient venus
défendre. Ils ne recevaient aucune nouvelle de chez eux ; ils
se disaient que l'ennemi, sans doute, en ce moment ravageait
250
tout dans leurs
villages, et eux, ils n'étaient pas là pour protéger
leur mère et leur fiancée ; ils donnaient leur sang
pour une ville qui ne les intéressait point. En vain leur
disait-on qu'en cette ville était enfermé le salut de
la France. Cette idée abstraite de la patrie circonscrite aux
murs d'une cité les touchait moins sensiblement que le regret
du pays perdu et les souffrances endurées pour nous, sous nos
murs. Quand donc tout cela sera-t-il fini ? soupiraient-ils en
soufflant dans leurs doigts bleus. Leurs officiers, qui auraient dû
leur remonter le moral, aigrissaient encore leurs ennuis. C'étaient,
pour la plupart, de braves gens, bien décidés à
faire leur devoir un jour d'action, mais ils ne croyaient pas au
succès définitif. Ils ne portaient pas en eux cette
flamme intense de la foi, dont la chaleur est si communicative. De
leur cœur tout plein d'amertume débordaient les propos
décourageants, les récriminations et les plaintes, ces
dissolvants ordinaires de toute discipline. Ajoutez que l'état-major,
soit nonchalance, soit impéritie, n'avait pas su répartir
également entre les divers corps mis à sa disposition
les dangers et les travaux du siège. Tel régiment
n'avait jamais donné et n'avait pas même fait un seul
jour de tranchée. Tel autre avait toujours été
mis en avant. L'un se dépitait de son inaction, l'autre
grommelait de se voir ainsi sacrifié.
Dans la plupart des
sièges, ce sont les chefs de
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l'armée
et les soldats qui sont forcés de soutenir et d'exciter la
population civile. Ici, tout au contraire. Les généraux
tenaient malgré eux ; les soldats n'auraient peut-être
pas demandé mieux que d'en finir. C'était la
bourgeoisie qui, animée d'une foi invincible et d'une
immortelle espérance, imposait à tous par son énergique
attitude la nécessité de combattre. Et qu'on ne dise
pas qu'elle n'en parlait si à son aise que parce qu'elle
n'allait pas aux coups de sa personne. Outre qu'elle avait été
engagée dans l'affaire du Bourget et s'y était fort
bravement conduite, nous verrons, dans le mois de janvier, quand on
la lança en avant contre Montretout, qu'elle ne bouda point au
feu et déploya sur le champ de bataille la fermeté
d'une troupe rompue aux combats. Non, elle était déterminée
à ne pas rendre Paris, parce qu'il y allait de son honneur, et
puis, faut-il le dire ? parce qu'elle l'aimait, ce Paris : elle
l'aimait d'un amour profond, tendre, infini ; et qu'elle se sentait
au cœur une effroyable rage à la seule idée de le
voir foulé aux pieds et violé par des barbares. Tous
les quinze jours la Revue des Deux Mondes exprimait
éloquemment, par la plume de M. Vitet, ces douleurs et ces
colères de la population parisienne, et ces lettres, qui
respiraient le patriotisme le plus ardent et le plus éclairé,
reproduites par tous les journaux, faisaient dans le public une
sensation profonde.
C'est ainsi que nous
atteignîmes les derniers jours
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de décembre. Qu'ils furent tristes, ces jours, qui sont d
ordinaire consacrés à la joie ! Il est vrai que nous
eûmes une pâle consolation de vengeance satisfaite, en
songeant que les Allemands, retenus sous Paris, ne fêteraient
point leur Noël en famille, et que l'arbre traditionnel de la
Christmas ne verrait
autour de lui que des visages mélancoliques et des yeux en
pleurs. Mais, nous-mêmes, que cette nuit de Noël fut différente pour nous de
ces nuits de bombance solennelles qui jadis éclataient
gaiement dans tout Paris en l'honneur de cet anniversaire ! La
plupart des églises avaient fermé leurs portes ; par
les rues éclairées au pétrole et plongées
dans une demi-obscurité, sonnait le pas rare de quelque
passant tardif. Un petit nombre de restaurants étaient restés
ouverts, soit au centre ordinaire des plaisirs parisiens, du
boulevard des Italiens au boulevard Montmartre, soit dans les
quartiers populeux, à Montmartre, à Ménilmontant
et à Belleville. Ici, on buvait du vin bleu. Là, on
s'était, par dilettantisme, réuni pour souper autour de
menus extravagants et bizarres. Les côtelettes de loup chasseur
y figuraient à côté de la trompe d'éléphant
rôtie et du kanguroo en capitolade, le tout arrosé du
champagne classique. C'était se chatouiller pour se faire
rire. Personne n'avait le cœur à s'amuser.
Avec quelle
mélancolique amertume on se rappelait la physionomie toute
pétillante de Paris, de notre Paris, en ces jours qui
précédaient le premier
253
janvier ! Quelle animation sur nos boulevards et dans nos rues! Comme les
voitures roulaient joyeusement par milliers sur le macadam ! Quelle
gaieté de lumière aux vitrines des grands magasins qui
s'étaient parés pour cette fête ! On ne rencontrait que gens qui
couraient tout effarés, les poches de leurs paletots gonflées
de paquets, des poupées ou des
boîtes de bonbons sur les bras et dans les mains. Et cette
longue, cette interminable file de petites baraques qui imprimaient à
tous nos boulevards un caractère si charmant de joie populaire
! Hélas ! Hélas ! que tout cela était loin ! Un
ciel gris, tout chargé de neige, pesant sur une ville morne !
des magasins à demi plongés dans l'ombre ; et, sur le
seuil, des boutiquiers interrogeant l'horizon avec ennui ; quelques
rares omnibus qui accomplissaient, presque à vide, leur trajet
réglementaire ; un petit nombre de voitures flânant
inoccupées sur la chaussée à peu près
déserte. Le 31 décembre seulement, quelques quartiers
privilégiés semblèrent vouloir secouer cette
torpeur ; la foule se pressa autour de deux ou trois confiseurs en
renom ; des marrons de l'an dernier ! car l'hiver ne nous avait pas
ramené cette fois ces honnêtes enfants de l'Auvergne qui
s'installent au coin de nos rues et tracassent sur la poêle en
plein vent les marrons qui s'entr'ouvrent et se dorent.
Et le matin du
premier janvier ! Non, je n'oublierai jamais ce premier matin de
l'année 1871. Quand
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la domestique
m'apporta sur un guéridon le déjeuner, et qu'en ce jour
de fête, où toute la famille réunie se comble
joyeusement de souhaits et de baisers, je me vis tout seul au coin de
mon feu, vis-à-vis
d'un morceau de cheval qui fumait dans l'assiette, je sentis tout mon
être défaillir et fondis en larmes ! Ah ! ces larmes,
que d'autres les ont versées en cette heure cruelle ! Songez
que tous ou presque tous, nous avions envoyé au loin nos
mères, nos femmes, nos enfants, et que depuis trois mois nous
vivions sans nouvelles d'aucune sorte !
Il était aisé, en temps ordinaire, de s'étourdir
sur cette solitude ; les affaires, les conversations, les gardes à
monter, le train accoutumé de la vie, et puis aussi cette
insouciante philosophie qui est le fond de notre caractère
national, tout contribuait à écarter de la mémoire
ces images si chères ; les bruits du dehors nous détournaient
de leur pensée. La solennité de ce jour nous les ramena
toutes. Et comme elles nous regardaient avec des yeux tristes, et,
nous tendant les bras, semblaient nous dire : Rappelle-nous ! Cette
maudite guerre ne sera-t-elle pas bientôt finie ? Non, je ne
puis songer à tout cela sans que mon cœur se soulève
de rage. Misérables ! fils des Huns ! Barbares ! vous nous
avez tout pris, nous sommes ruinés par vous, affamés
par vous et tout à l'heure nous allons être bombardés.
par vous, et nous avons certes le droit de vous haïr d'une haine
cordiale ! Eh bien ! oui, toutes ces misères,
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et vos rapines et
vos meurtres, et le saccagement de nos villes, et vos trahisons
infâmes, et vos lourdes plaisanteries, nous vous les aurions
pardonnés peut-être un jour. Elle est si bonne enfant,
cette race française, et d'humeur si facile qu'elle eût
peut-être un jour oublié de si justes sujets de
ressentiment. Ce qui ne sortira jamais de notre souvenir c'est ce
jour de l'an, passé sans famille et sans nouvelles, ce jour
désolé, ce jour à qui manqua le baiser de la
femme et le rire du bébé à tête blonde !
Nous n'étions pas au bout de nos peines. Le siège allait
entrer dans une nouvelle phase plus terrible. La nouvelle nous en fut
annoncée par un de ces rapports militaires, dont le style sec
faisait notre désespoir :
L'ennemi
a démasqué ce matin des batteries de siège
contre les forts de l'Est, de Noisy à Nogent, et contre la
partie nord du plateau d'Avron. Ces batteries se composent de pièces
à longue portée.
En ce moment, onze heures, le feu est très vif contre les points
indiqués, et comme cette canonnade pourrait être le
prélude d'un bombardement général de nos forts,
toutes les dispositions sont prises dans le but de repousser les
attaques et de protéger les défenseurs.
Cette nuit on a
entendu du Mont-Valérien deux
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fortes
détonations, qui peuvent donner à penser que l'ennemi a
fait sauter le pont du chemin de fer de Rouen. Le fait sera vérifié
dans la journée. - Dès le matin, l'ennemi a fait sauter
la Gare-aux-Bœufs de Choisy-le-Roi.
Cet ensemble de
faits tendrait à prouver que l'ennemi, fatigué d'une
résistance de plus de cent jours, se dispose à employer
contre nous les moyens d'attaque à longue distance qu'il a
depuis longtemps rassemblés. »
Ainsi,
c'était le bombardement ! Il fallait s'y attendre ! - Aucune
des horreurs d'un siège ne nous serait épargnée.
- Nous regardâmes tous, sans pâlir, cette éventualité
redoutable, et, haussant nos cœurs, nous nous ceignîmes
les reins pour supporter dignement cette nouvelle épreuve.