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Arrêtons-nous
un moment ici. Nous touchons à la dernière période
du siège. A partir du jour où s'ouvrira le feu du
bombardement contre le plateau d'Avron, nous serons emportés
et roulés avec tant de violence par le torrent des faits,
qu'il ne nous restera plus guère de loisirs pour ces études
pittoresques et morales qui sont le premier objet de ce livre.
Tout ce mois de
décembre fut terriblement dur à traverser. Les
privations allaient croissant, à mesure que diminuait le stock
de nos approvisionnements. Ce n'est pas que l'on fût encore
inquiet sur le pain. Il s'était bien, il est vrai, produit, je
ne sais quel matin, une panique à Montmartre et dans les
quartiers avoisinants. La population avait trouvé visage de
bois chez les boulangers, et s'était répandue dans le
reste de la ville, râflant en un tour de main tout ce qu'elle
pouvait ramasser de pain cuit, en sorte qu'à trois heures de
l'après-midi, il eût été impossible de
trouver, du nord au sud et de l'est à l'ouest,
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une bouchée à
se mettre sous la dent. Le gouvernement, un peu ému de cet
accident, qui ne devait pas se renouveler, avait solennellement
déclaré qu'on était abondamment pourvu de blé,
et que le pain, quoi qu'il arrivât, ne serait jamais rationné.
C'était une imprudence, comme le prouva bien la suite des
événements : car il en fallut venir à cette
extrémité ; et mieux eût valu prendre dès
le premier jour cette mesure de rationnement, qui eût prolongé
notre résistance d'un bon mois. On ne saura jamais
l'effroyable gaspillage qui se fit de la farine. On en donnait aux
chevaux, parce qu'elle était moins chère que le foin et
l'avoine. On la convertissait en biscuits, que chacun entassait dans
un coin d'armoire, en prévision de la famine ; et quand
défense fut faite de fabriquer du biscuit, il n'y eut pas de
ménage qui n'achetât le double de ce qui lui était
nécessaire de pain ; on le coupait en tranches minces, que
l'on faisait griller, pour le garder ensuite. On aurait dû
réfléchir que ce seraient là des provisions
perdues ; car une fois le stock général épuisé,
il faudrait bien se rendre, et la capitulation impliquait le
ravitaillement immédiat. Mais la peur raisonne-t-elle ? On
avait pris très au sérieux la menace de M. de Bismarck,
qui avait dit à l'Europe, dans un manifeste officiel, que
Paris une fois rendu, il ne se chargeait pas de le ravitailler, et
qu'il faisait le gouvernement français responsable des quatre
ou cinq cent mille personnes qui mourraient
259
de faim dans les
rues. Chacun puisait donc à pleines mains dans les réserves
de l'Etat, et l'on prétend que la consommation de la farine
avait presque doublé. Quand on en vint à cette mesure
nécessaire du rationnement, il était trop tard. On ne
donna plus que trois cents grammes de pain par tête et par jour
! Trois cents grammes ! comme s'il eût été
possible de vivre avec trois cents grammes de nourriture ! et de quel
pain, grand Dieu ! Celui que nous avons mangé dans les
derniers jours du siège était un composé,
noirâtre et gluant, de choses innommées, où il
entrait de tout, sans en excepter du blé. Il n'est pas un de
nous qui n'en ait gardé un morceau, comme échantillon
et souvenir du blocus. Quand on pense qu'il y avait bien la moitié
de la population qui ne mangeait pas autre chose que cette pâte
grumeleuse et lourde ! Mais ce n'est que peu à peu que le pain
en arriva à n'être plus qu'une agglomération de
détritus cuits ensemble. Celui qu'on nous distribua en
décembre et jusque dans les premiers jours de janvier était
de couleur grise, mais fort appétissant : avec cette facilité
du Parisien à prendre gaiement toutes les misères, on y
mordait à belles dents, en songeant au bon pain bis des
paysans. Ah ! si l'on avait eu du lait pour l'y tremper, c'eût
été un régal exquis !
La viande de bœuf
était passée à l'état de mythe. De même
celle du mouton. On ne mangeait plus que du cheval. Qu'étaient
devenues les répugnances
260
des premiers mois ?
On ne songeait même plus à plaisanter sur cette
nourriture, tant elle avait passé dans l'usage commun. Je ne
crois pas qu'elle ait jamais eu droit de cité
sur les cartes d'aucun restaurant ; mais c'est qu'en France la
routine dans les formes survit longtemps encore après qu'une
révolution s'est accomplie dans les faits. Un restaurateur
qui eût affiché du cheval eût fait frémir
ses clients ; tous savaient que son bœuf, qu'il fût
bouilli ou rôti, avait porté la selle, et ne l'en
mangeaient pas moins de bon appétit. Par quel prodige même
ces industriels arrivaient-ils à nourrir tous les soirs, et
d'une façon très suffisante, et à des prix
relativement modérés, un nombre considérable
de consommateurs ? Ce sont là des abîmes où
se perd la pensée. La vie parisienne a toujours été
composée de mystères, dont les initiés seuls
pourraient livrer le secret. Mais ils s'en gardent bien ! Un fait que
je puis affirmer, parce que tout Paris l'a vu, c'est qu'une douzaine
de restaurants, dont je ne veux citer aucun, pour ne pas avoir l'air
de faire de la réclame, ont jusqu'à la fin été
fournis de toutes les victuailles possibles, sauf bien entendu, de
poisson de mer et de légumes frais, et que, si l'on entrait
chez eux à six heures du soir commander un diner pour dix
personnes, on l'avait, et très confortable. Dame ! on le
payait, mais assurément moins cher qu'il n'eût
coûté à la maison.
Toutes les denrées
qui accompagnent le pain et la
261
viande étaient
montées à des prix exorbitants, qui s'élevaient
tous les jours. La livre d'huile coûtait couramment de 6 à
10 fr. Le beurre, il n'en fallait point parler : c'étaient des
prix de fantaisie, 40 ou 50 francs le kilogr. Le gruyère ne se
vendait pas : il eût coûté trop cher ; il se
donnait en cadeau. Je sais telle jolie femme qui, au jour de l'an, a
reçu au lieu dès bonbons accoutumés, un sac de
pommes de terre ou un morceau de fromage. Un morceau de fromage était
un présent royal. Les pommes de terre valaient 25 francs le
boisseau ; elles revenaient bien plus cher aux petits ménages
qui les achetaient au litre ou bien au tas. Un chou était coté
6 francs ; il se débitait feuille à feuille, et telle
qu'on eût à peine jadis osé offrir à ses
lapins figurait noblement dans le pot au feu de cheval. L'oignon, le
poireau et la carotte étaient introuvables ; il n'y avait pas
de mercuriale pour ces articles, et la fantaisie seule de l'acheteur
en déterminait le prix. Les graisses les plus immondes étaient
mises en vente et trouvaient acheteurs à des taux
insensés ; les journaux donnaient tous les jours des recettes
merveilleuses pour les purifier et leur enlever toute mauvaise odeur.
Il y avait encore à Paris des quantités énormes
de lapins et de volailles, mais tout cela était hors de prix.
J'ai vu, aux environs du jour de l'an, la foule des badauds attroupés
autour d'une dinde, comme autrefois devant les grands joailliers de
la rue de la Paix. On s'étonnait qu'un morceau
262
aussi
tentant affrontât derrière le simple rempart, d'une
vitrine la voracité des regards alléchés.
Beaucoup de ménages avaient acheté des lapins qu'ils
nourrissaient d'épluchures, en attendant que la famine les
forçât à en faire des pâtés en
terrine. Le pâté fait plus de profit que
la gibelotte. Au moment où j'écris ces lignes, j'ai
près de moi, dans mon cabinet, deux frères lapins,
tapis dans un angle de la chambre, et qui me regardent de leur gros
œil effaré. La ménagère me les a apportés,
prétendant qu'ils s'ennuyaient tout seuls dans leur niche,
qu'ils y avaient froid et ne voulaient plus manger. Cette dernière
considération m'a décidé ; je les ai reçus,
et je tâche de les distraire. Je me garderai bien de leur lire
ce chapitre, où leur sentence est prononcée ; ils
n'auraient qu'à maigrir de chagrin ! Funeste présage !
je possède également deux poulets que j'entoure de
prévenances ; ils n'aiment pas le millet ; je suis
affreusement perplexe sur la nourriture dont il faut les gaver.
J'ai eu sur ce point important plusieurs conférences avec la
cuisinière. Si je présente ainsi mes hôtes au
lecteur, ce n'est pas du tout par fatuité, pour faire montre
de la bonne compagnie que je reçois à la maison ; c'est
par amour du renseignement exact. Ces petits détails en diront
bien plus que de grandes phrases sur la vie intérieure du
Parisien à cette époque du siège, et sur la
bonne humeur spirituelle avec laquelle s'en amusaient ceux qui
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avaient encore assez
d'argent pour rire quelquefois.
Le nombre s'en
faisait de jour en jour plus rare. La bourgeoisie commençait à
voir la fin de ses réserves. J'avais suivi avec un
intérêt curieux les progrès de cet épuisement.
Je faisais partie d'une petite société où l'on
se réunissait pour jouer, soit le whist, soit la bouillotte.
Le taux des mises et la façon de pousser le jeu ne changèrent
pas sensiblement le premier mois; dès le second, la fiche
tomba de moitié, puis des trois quarts, et enfin, vers la fin
des derniers jours du blocus, il fut convenu qu'on ne jouerait plus
d'argent. Nous étions tous à sec, et avions à
peine de quoi attendre des jours meilleurs.
Que dire de ceux qui
ne possédaient point d'avances ? C'était l'immense
majorité des Parisiens, il faut bien l'avouer. Non, je ne
saurais trop répéter à nos frères de
province avec quel indomptable courage, avec quelle touchante
résignation, avec quel invincible sentiment de patriotisme
toute cette population supporta les rigueurs de cette longue misère.
Les femmes surtout furent admirables. Je ne plains pas trop les
hommes ; la plupart avaient leurs trente sous par jour, que beaucoup
d'entre eux buvaient sans vergogne. Mais les femmes ! les pauvres
femmes ! par ces abominables froids de décembre, elles
faisaient la queue. toute la journée, chez le boulanger, chez
le boucher, chez l'épicier, chez le marchand de bois, à
la mairie. Aucune ne
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murmurait ; jamais
je n'ai entendu sortir d'une de ces bouches, accoutumées aux
dures paroles un mot impie coutre la France. C'étaient elles les
plus enragées pour que l'on tînt jusqu'au dernier
morceau de pain. Et Dieu sait ce que cette malheureuse bouchée
de pain leur coûtait ! La mortalité montait de semaine en
semaine, traînant une effroyable marée de victimes. De
douze ou treize cents, qui est le chiffre normal des décès
parisiens, elle s'était rapidement élevée à
deux mille, puis à deux mille quatre cents, puis à
trois mille ; elle avait franchi ce degré, et avait atteint
quatre mille, puis enfin quatre mille cinq cents. La pneumonie, la
fluxion de poitrine, la diarrhée, tout le noir cortège
des maladies nées de ces longues stations et d'une mauvaise
nourriture, s'étaient abattu sur ce misérable troupeau
de créatures humaines. On ne voyait que corbillards, qui
s'acheminaient seuls vers le cimetière. Pour les enfants, on y
faisait moins de façons encore. Un croque-mort prenait sous
son bras le petit cercueil, et le portait, comme un paquet de
n'importe quoi, jusqu'au trou commun, où il le jetait avec les
autres. Les cimetières parisiens, déjà trop
étroits, regorgeaient de cadavres, dont on ne savait où
se débarrasser. Cette incurie du tombeau était un bien
lugubre symptôme chez une population qui pousse la piété
pour les morts jusqu'à la superstition. Le superbe chapitre de
Thucydide sur la peste d'Athènes m'est revenu plus d'une fois
265
en mémoire ;
le spectacle des mêmes insensibilités se retrouve
toujours dans les malheurs extrêmes.
La question du
chauffage ne fut pas, en ce triste mois de décembre, une des
moins cruelles à résoudre. Plus de houille, plus de
coke, plus de bois, et la gelée sévissait avec
l'intensité que j'ai dit. Nos gouvernants auraient dû
prévoir qu'en hiver généralement il fait froid,
et que, quand il fait froid, on a besoin de se chauffer ; mais c'est
le propre des gouvernants, en France, d'être toujours pris
à l'improviste. Les marchands de bois profitèrent
naturellement de l'occasion pour vendre leurs produits plus cher.
Pour le coup l'intensité de la souffrance fut telle que le
peuple (dois-je dire le peuple ? ce n'étaient que quelques
bandes, où les vauriens avaient la haute main) se départit
de sa résignation et de son calme. Quelques chantiers furent
dévalisés : il y avait dans Paris des terrains vagues,
enclos de planches ; on les pilla, et il fallut l'intervention très
active de la garde nationale pour arrêter ces dévastations
qui menaçaient de s'étendre. L'administration prit
à la hâte quelques mesures. où se trahissaient
son inexpérience et sa précipitation habituelles.
Elle ordonna des coupes dans les bois de Boulogne, de Vincennes et
sur nos routes. Mais le bois vert fume beaucoup et chauffe peu. Il
fallut bien s'en contenter pourtant. On ne rencontrait dans les rues,
à Montmartre, où j'habite, que gens en redingote, qui
portaient bravement leur provision
266
du jour, cinq ou six
morceaux, que le marchand avait refusé de livrer à
domicile. On riait de se voir en tel équipage ! Trop heureux
encore d'avoir été servis ! Bien d'autres revenaient
les mains vides et n'avaient plus de feu ni pour la cheminée
du salon, ni pour le foyer de la cuisine.
Le peu de houille
qui restait avait été réservé pour les
administrations publiques, pour les usines de toutes sortes et pour
les ambulances. Il y avait beau temps que Paris, faute de houille,
n'était plus éclairé qu'au pétrole. Nos
yeux avaient fini par s'y accoutumer, le changement s'étant
fait peu à peu et de rue en rue. La sensation n'en était
pas moins singulière quand on se remettait en mémoire
ce Paris d'autrefois, si brillant de lumières et si animé
jusqu'aux heures plus avancées de la nuit. Les blafardes
clartés de la lampe à huile perçaient à
peine de loin en loin l'ombre qu'elles rendaient plus visible ; plus
de voitures, nous avions dévoré les chevaux ; les
omnibus de plus en plus rares ; tous les magasins fermés ; on
eût dit une immense ville de province. Et le fait est que
Paris, coupé de ce flot incessant d'étrangers qui
renouvelait jadis sa population, tournait aux mœurs de
province. Tout le monde avait fini par se connaître sur le
boulevard, et pour un peu on se serait salué. Les marchands
causaient sur le pas des portes, et les gardes nationaux du quartier,
qui venaient au coin de la rue consulter l'ordre de service du jour,
267
devisaient entre
eux, sans se connaître autrement, des choses de la politique.
Il y avait bien du
bon sens dans cette garde nationale, que les militaires pur sang
affectaient de traiter cavalièrement, et dont ils eussent
mieux fait de se servir. C'est par elle qu'en ce mois de décembre
nous commençâmes à connaître cette vie des
avant-postes et à nous expliquer bien des particularités
de cette guerre, qui nous étaient restées
incompréhensibles.
Les journaux - avec
une grande raison d'ailleurs, car il faut toujours dans une
ville assiégée soutenir le moral des habitants - nous
faisaient la peinture la plus séduisante de ces avancées.
On reconnaissait bien sans doute que nos soldats y supportaient
toutes sortes de fatigues et de privations ; mais on nous les
peignait toujours actifs, toujours en train, ne rêvant
qu'expéditions nocturnes et surprises ragaillardissantes.
On ne tarissait pas en bonnes plaisanteries sur la prudence des
sentinelles allemandes. Tantôt on nous les montrait dissimulées
de longues heures derrière leur arbre, où elles
demeuraient immobiles. Deux de nos mobiles s'entendaient et se
coulaient, l'un à droite, l'autre à gauche de l'arbre,
à cinquante pas. Celui de droite faisait feu, et le Prussien,
averti par le son, se jetait à gauche par un brusque
soubresaut ; c'est ce moment que guettait le second mobile, qui, d'un
coup de fusil, l'étendait roide mort.
268
D'autres fois,
c'était une sentinelle allemande qu'il s'agissait de tirer du
trou où elle se cachait : un franc-tireur donnait le mot à
son camarade ; il s'en allait, innocemment, poussant une brouette
devant lui, juste du côté du trou ; le soldat ennemi n'y
tenait plus, le voyant si beau à viser ; il sortait doucement
la tête, puis les bras, épaulait son dreyse, et crac !
il recevait une balle que l'autre, posté en embuscade, lui
envoyait en plein dans la figure. On a dit cent fois la jolie
histoire du képi, dont nos moblots coiffaient une baïonnette
: l'homme au casque pointu se découvrait pour tirer sur ce
but, qu'il croyait sérieux, et se faisait tuer lui-même.
D'autres fois, c'était un écureuil empaillé que
nos soldats suspendaient à l'aide d'un bâton dans les
branches d'un arbre : ce gibier fascinait peu à peu la
sentinelle ennemie, qui allongeait le cou et tombait frappée
d'une balle invisible.
Toutes ces ruses de
guerre, dont le récit quotidien amusait l'imagination
parisienne, se ramassèrent pour ainsi dire et prirent un
corps dans un personnage qui ne tarda pas à devenir
légendaire, le sergent Hoff. Le sergent Hoff n'était
point un mythe, mais bien un soldat en chair et en os, à qui
la nature avait donné le flair du Mohican, et qui
faisait, à la mode des sauvages de l'Amérique, la
chasse aux Prussiens. C'est notre confrère Yriarte, le peintre
humoristique de toutes les excentricités parisiennes, qui, le
premier, révéla au public cet être mystérieux.
269
Yriarte appartient à
l'état-major du général Vinoy, et voyait revenir
dans tous les rapport du matin le nom de ce sergent Hoff. Il avait
voulu le connaître et l'étudier. Le sergent Hoff était
originaire de Saverne. Les Prussiens, en passant par cette
ville, avaient fusillé son vieux père et il avait juré
de le venger. II fallait que tous les jours il eût tué
son Prussien. II s'en allait la nuit, presque toujours seul, en
braconnier, en partisan, épiant leurs cachettes, les suivant
pas à pas, restant, s'il en était besoin, cinq heures
de suite en observation, à l'affût, silencieux comme un
Peau-Rouge, tombant à l'improviste sur sa proie, qu'il
expédiait sans mot dire. Un jour, après s'être
caché dans les roseaux, il y demeurait tapi jusqu'à
mi-corps une partie de la nuit, et, sautant sur une vedette, qui ne
s'attendait à rien, il lardait son homme d'un coup de
baïonnette, le tirait du trou et s'y postait lui-même,
attendant qu'on vînt le relever. Le caporal de pose arrivait
enfin, accompagné de la nouvelle sentinelle. D'un coup de
sabre, le sergent Hoff abattait l'un, assommait l'autre d'un coup de
crosse et détalait à pas rapides et sourds. On lui
donnait souvent de petites expéditions à commander et
comme il inspirait une grande confiance à ses hommes, tous ne
demandaient qu'à le suivre.
« Un jour
(c'était lui qui contait cette histoire à Yriarte),
j'avais avec moi douze hommes très sûrs. J'avais creusé
une tranchée et je les y avais
270
cachés
jusqu'à la tête, avec le fusil appuyé sur la
banquette. Moi, j'étais parti en avant, tout seul, l'oreille
contre terre ; j'écoutais... Voilà que tout à
coup, dans la nuit, à deux cents mètres de nous,
débouche un détachement de cavalerie, des Bavarois,
avec des casques à chenilles, cent cinquante au moins ; je
reviens à plat ventre, je fais le signal, nous tirons dans le
tas : c'était comme un petit feu de peloton. Ils ne savaient
pas si nous étions cent ou dix. L'escadron se débande,
les hommes tombent ; je fais filer mes tirailleurs, qui repassent
l'eau derrière un petit taillis de bois et je reste seul dans
la tranchée. Une demi-heure après, ils reviennent,
mais espacés cette fois, un par un, pour enlever les
cadavres. J'ai encore tiré tout seul trois fois et je suis
retourné aux grand'gardes, rasant la terre et
me défilant, sans qu'ils pussent me voir. »
Le sergent Hoff devint la coqueluche de Paris. Ces aventures plaisaient
à notre esprit romanesque. On le décora, aux
applaudissements du public. Il disparut à la journée du
2 décembre, et l'on ne put jamais retrouver son cadavre. Ce
qui complète la légende, c'est qu'un mois après,
le bruit se répandit que ce fameux sergent Hoff, avec ses histoires de père
à venger, n'était qu'un espion prussien ; qu'il n'avait
donc pas grand'peine à rapporter tant de casques pris sur
l'ennemi, ni à se promener à travers les lignes
prussiennes. Il y avait tout naturellement ses entrées,
et l'état-major allemand le chargeait
271
de
faux trophées qui devaient l'accréditer parmi nous.
Mais des protestations s'élevèrent de toutes parts ;
les compagnons du sergent Hoff réclamèrent
tous, et sa gloire sortit plus pure et plus brillante de l'enquête
à laquelle on se livra.
Il résuma en
lui cet esprit de coups de main audacieux qui est essentiellement
français. Les ennemis songeaient plus à se garer, et
ils ne tiraient guère sur nos sentinelles que s'ils avaient
été provoqués les premiers par quelques
coups de fusil. C'était une plaisanterie qui courait les rues
de les comparer à des joujoux de la Fôret-Noire. On
représentait la vedette allemande, faisant sa faction,
comme un de ces automates en bois qui sont la joie des enfants et la
tranquillité des parents. Elle avançait d'abord la tête
hors de la coulisse de droite, je veux dire hors du taillis de
droite, puis, roide, empesée, l'arme au bras, au pas accéléré,
elle traversait l'avenue et disparaissait dans la coulisse de
gauche. Deux minutes après, comme poussée par un
mouvement d'horlogerie, la tête apparaissait de nouveau,
puis tout le corps, et le retour s'opérait de la même
démarche, grave et rapide à la fois.
Et l'on riait ! Le
jeu était de viser cette marionnette dans le court moment
qu'elle restait à découvert et de casser la poupée
! Les journaux, nous contant tous les matins les légendes,
vraies ou fausses, de cette vie des avant-postes, nous en
couvraient la misère et le profond ennui. Il fallut que
272
la garde nationale
vînt partager cette existence du soldat pour nous en révéler
la tristesse morne, pour nous montrer en plein et les prodigieux abus
de l'administration militaire, et l'incapacité des chefs,
et les vices de l'intendance, et, pour tout dire d'un seul mot
l'effroyable détraquement de cette vieille machine qu'on
appelle l'armée française. Elle eut le mérite
d'apporter des yeux frais à la constatation de ces abus et d'en parler, en style de conversation familière, avec ce ton de
sincérité bourgeoise qui convainc toujours.
Le premier sentiment
de tous ces gardes nationaux, quand ils revinrent de leur huitaine
aux avancées, fut celui de leur inutilité. Eh quoi !
tant de fatigues, et de si dures nuits passées à la
belle étoile, pour si peu de résultats ! Les journées
se perdaient à accomplir une foule de prescriptions oiseuses,
telles que corvées, revues, astiquage, appels ; et de travail
sérieux qui menât à un but visible, pas l'ombre.
Il y avait sans doute des tranchées à creuser, des
épaulements à construire des fascines à
porter, des canons à traîner en bonne place, que sais-je
? tous les mille et un détails des menues opérations
d'un siège ; que ne les employait-on à ces travaux
? que n'y occupait-on même la garde nationale sédentaire
et ces milliers d'hommes à qui l'on n'avait pu fournir des
armes ? pourquoi tant de bras inoccupés ?
Tout le monde sait
vaguement et en général qu'un siège exige
d'énormes mouvements de terre, un
273
continuel emploi de
la pioche et de la sape ; comment souffrait-on que tant de
braves gens pourrissent dans l'oisiveté d'une vie
inactive, sans autre objet que le déjeuner et le dîner,
le jeu de bouchon dans les intervalles, ou la cantine, avec ses
orateurs qui soufflaient la démoralisation et la discorde ?
Est-ce ainsi que les Prussiens se conduisaient ? On n'était
pas très au courant de leurs travaux, et c'était même
là un tort grave. Mais ce qu'on savait fort bien, c'est qu'ils
travaillaient sans cesse ; de leur côté, les tranchées
se creusaient et les fortifications en terre poussaient du sol
comme par enchantement ; ils n'étaient guère plus
de trois cent mille autour de nous ; et nous qui étions, de
compte fait, un million d'hommes valides, nous n'opposions pas fossé
à fossé, retranchement à retranchement, redoute
à redoute.
Il n'était
pas bien étonnant qu'une inaction qui s'était ainsi
prolongée déjà quatre mois pesât à
nos braves mobiles et à nos vaillants lignards. Nous
commençâmes à nous expliquer leur mine
souffrante, leur air piteux, et surtout cette désorganisation
sourde qui se trahissait de temps à autre à nos yeux
par d'incompréhensibles éclats. Ainsi nous avions
appris par des ordres du jour extrêmement sévères,
une fois, que certains de nos officiers s'étaient oubliés
jusqu'à accepter de fraterniser le verre en main, avec des
officiers ennemis ; une autre fois, que six d'entre eux avaient
déserté, complotant
274
d'emmener un grand
nombre de leurs camarades. et M. Trochu avait jugé à
propos de vouer solennellement leur conduite à
l'exécration de tous les patriotes. Un autre jour, nous avions
su par un échange de lettres rendues publiques, qu'à
Rueil, on avait signalé de certaines accointances de nos
troupes avec les vedettes prussiennes ; dans telle autre garnison,
c'étaient les abus plus répétés de
l'ivrognerie qui avaient attiré les remontrances
publiques des généraux en chef. Tous ces actes
d'indiscipline, qui en supposaient une foule d'autres restés
inconnus, s'expliquaient d'un mot : nos soldats n'avaient
rien à faire ; ils s'ennuyaient.
Ils
en voulaient à leurs officiers de ce perpétuel ennui,
et ils n'avaient pas en eux la moindre confiance. Ils les avaient
choisis (je parle au moins pour la mobile) : raison de plus pour ne
pas baisser les yeux devant leur prestige. Tous braves, ces
officiers, depuis le général en chef jusqu'au simple
lieutenant ; mais la plupart ignorants, et l'esprit imbu de ces
préjugés militaires dont l'ensemble compose ce qu'on
nomme malignement : une culotte de peau. Elle
était proverbiale, cette ignorance, et il n'y avait sorte de
bons contes que l'on n'en fît. Un entre mille :
C'était à
l'affaire du 2. Nos troupes devaient traverser la Marne. La
rivière à cet endroit revient sur elle-même,
après un long détour, et forme une presqu'île
dont l'isthme s'appelle, par une comparaison
275
ingénieuse, la boucle de la Marne. L'armée
passe le pont qui est sur le premier bras, et un vieux général,
qui marchait en avant, se tourne vers son chef d'état-major :
- Quelle est cette rivière ? - La Marne, mon général.
- La Marne ! Tiens ! je croyais que c'était la Seine qui coulait à Paris.
-Oui, mon général, mais ici, c'est la Marne.
- Ah !
On continue de
marcher ; on traverse la langue de terre qui sépare les deux
bras du fleuve, et, arrivé sur l'autre pont :
- Et cette rivière ? demande une seconde fois le général.
- C'est la Marne, général.
- Comment ! Encore !... Et, tordant sa moustache d'un air farouche : - Nous battons donc en retraite ?
Ces généraux, d'une si prodigieuse ignorance, et pour qui
tout le sérieux de la discipline militaire était comme
non avenu, se montraient en revanche intraitables sur ces petits
détails de la vie de caserne dont l'ensemble est résumé
en France par ce mot qui dit tout : le bouton de guêtre.
La garde nationale était
stupéfaite de voir l'importance extraordinaire que ces
messieurs attachaient à des prescriptions qui avaient
peut-être eu leur raison d'être, mais qui avaient, on ne
sait comment, survécu aux circonstances d'où elles
étaient nées.
276
Un exemple entre mille. Nos généraux ont le préjugé
de la soupe. C'est un axiome de l'art militaire en France : il
faut que le soldat ait mangé sa soupe. Napoléon,
l'autre, le Grand, goûtait quelquefois la soupe du soldat.
- La soupe est-elle bonne ? demande toujours l'inspecteur, quand il
passe en revue les choses du régiment. Or, c'est une très
bonne nourriture que la soupe, parce qu'elle est chaude et tient à
l'estomac. Mais nos ménagères savent ce qu'il faut
d'heures avant que le bœuf ait empli le bouillon de son arôme.
Ce n'est pas une petite affaire en campagne que d'aller chercher du
bois et de l'eau, de déballer le chaudron et de l'installer
sur le feu. A peine l'eau commence-t-elle à chanter, que
l'ennemi survient, ou que le clairon sonne la marche. Voilà de
la viande à moitié cuite, et qui est perdue. On tire la
boucle de son ceinturon, et l'on repart le ventre vide. Vous vous
rappelez que dans cette campagne, nos soldats ont toujours été
surpris tandis qu'ils faisaient la soupe. Quant à nos gardes
nationaux, dans toutes les expéditions pour lesquelles ils ont
été commandés, ils ont dû
réglementairement porter sur leur dos tous les ingrédients
et tous les instruments d'une soupe, qu'ils ne sont jamais arrivés
à faire ni à manger. Elle a été pour eux la soupe fantastique.
Ce sont là de
bien petits détails, mais qui montrent que dans la vie
militaire en France, tout l'effort de la discipline porte sur des
règlements
277
minutieux, que les
circonstances ou les lieux ont rendus inutiles. La nonchalance
d'esprit de nos officiers s'accommodait de ces habitudes ; ils
exécutaient la consigne telle que l'usage l'avait
consacrée, et ne s'ingéniaient pas à
l'accommoder aux nécessités d'une guerre nouvelle.
Qu'on fût à dix minutes d'une cité immense, bien
fournie de toutes sortes d'approvisionnements, ou en campagne dans un
pays ravagé, ils n'auraient pas changé d'un iota leurs
usages et leurs prescriptions.
C'est ainsi qu'ils
n'avaient su aucunement se plier aux exigences de la tactique
nouvelle inaugurée par les Prussiens. Ils n'avaient
appris à se servir ni des télégraphes
électriques, ni des chemins de fer, ces deux engins de guerre
dont nos ennemis faisaient un si merveilleux emploi. Ils continuaient
à lancer leurs soldats à la baïonnette contre des
murs crénelés, tandis que les Allemands ne se
découvraient jamais, et ne marchaient en avant que sur
des bataillons à moitié détruits par les
boulets. Un de nos ambulanciers me contait cette anecdote
caractéristique :
Tout en faisant
ramasser les blessés et les morts, les officiers prussiens et
français causaient ensemble avec la courtoisie qui est d'usage
en pareille occurrence. Un des nôtres se mit à dire
la belle conduite d'un capitaine à l'attaque de Montretout. Ce
capitaine était resté debout sous une grêle de
balles, et, se hissant sur un tronc d'arbre, à découvert,
il
278
n'avait
cessé de crier : En avant ! et
de montrer à ses soldats le chemin du bout de son épée.
Frappé coup sur coup de trois balles, il était tombé,
poussant une dernière fois le cri : En avant !
- Voilà qui est admirable, dirent les officiers français.
- Voilà qui est absurde, reprit un des parlementaires
prussiens. J'étais là moi, et je puis vous affirmer que
tous nos Allemands prirent ce capitaine pour un fou. A quoi lui servit cette parade de
bravoure ? Il ne nous débusqua point de la position qu'il
était chargé de prendre, il se fit tuer, et fit tuer
encore par surcroît trois ou quatre de ses tirailleurs, qui
nous démolissaient beaucoup de monde, à couvert
derrière les arbres dont ils s'abritaient. Electrisés
par son exemple, ils s'élancèrent, et ce fut fait d'eux.
Le système de guerre de l'une et de l'autre nation tient tout
entier dans cette anecdote.
Il est évident qu'il nous faudra changer le nôtre. Il
est plus évident encore que ce ne sont pas nos vieux
généraux, tout imbus de leurs préjugés de
caste, qui opéreront cette réforme. L'armée est
à refondre du haut en bas. Une institution encore qu'il sera
nécessaire de balayer, c'est celle de l'intendance. Il n'y en
a pas qui ait excité plus de plaintes. Quand la millième
partie seulement de ce qu'on lui reproche serait vraie, elle
mériterait encore la juste réprobation dont elle a été
frappée par l'opinion publique.
279
Quand
on pense qu'à trois kilomètres de Paris aucun service
de vivres ne put être
sérieusement organisé ; que ce fut tout
le temps de la guerre la plus effroyable confusion d'ordres et de
contre-ordres qui se pût imaginer
; qu'au jour même de la reddition des forts, jour qui était
prévu par l'autorité, tout fut si
mal réglé que des approvisionnements énormes
de vivres y furent laissés aux Prussiens, parce qu'il ne
se trouva personne qui eût été
chargé de les transporter à Paris, où nous
mourrions de faim ; quand on pense enfin que nous avons eu la
douleur de lire dans un récit allemand de toute cette campagne: « Nous avons
bien des grâces à rendre à l'administration
française, car sans elle nous aurions été
parfois embarrassés pour notre subsistance. Mais elle avait
l'attention d'abandonner des vivres juste à l'endroit où
nous devions camper le soir ! » Chose étrange et qui
montre bien le pouvoir de l'esprit de corps en France et combien des
administrations fortement constituées sont influentes. Il n'y a pas d'hommes contre qui le
déchaînement de l'opinion publique ait été
plus violent que contre les intendants militaires ; il n'y en a point que l'on ait plus
souvent et en termes plus énergiques accusés
d'incapacité et d'inertie ; l'intendance a été,
durant cette campagne,
le bouc émissaire de
l'armée, et maintenant encore son impopularité est
telle que c'est à ses fautes que l'on attribue la plupart de
nos désastres. Eh bien ! c'est
280
sur elle que s'est
plus particulièrement répandue la rosée des
récompenses officielles. M. Trochu, qui a toujours eu le
respect des hiérarchies, l'a comblée de faveurs, qui
ont fait scandale. Son heure n'en a pas moins sonné ; il
faudra bientôt qu'elle rende ses comptes, et elle disparaîtra
comme tant d'autres de nos institutions militaires et civiles, dont
nous étions si ridiculement fiers au temps jadis. L'Europe
nous les enviait ! disions-nous. Comme elle en rirait à
présent, si nos malheurs n'étaient pas plus dignes de
pitié que de raillerie !
De tous les services
que l'intendance a ramassés dans ses mains avides, il n'y en a
guère de plus mal fait et qui ait soulevé plus de
réclamations que celui des hôpitaux. M. Chenu avait,
dans le temps, écrit sur ce sujet un gros livre de statistique
où, n'usant que de chiffres officiels, il prouvait qu'en
Crimée et en Italie, la mortalité parmi nos troupes
avait été effroyable, et que c'était au manque
d'intelligence et de soin de nos administrateurs qu'il fallait s'en
prendre. Il n'avait pas eu de peine à démontrer que ces
gens, qui avaient déjà tant à faire, ne
pouvaient s'occuper utilement d'une besogne où ils
n'entendaient rien, et que tout le service sanitaire de l'armée
devait être détaché de l'intendance pour être
mis sous la direction du médecin en chef. N'était-il
pas honteux de voir un Larrey soumis aux ordres d'un petit
riz-pain-sel ? N'était-il pas déplorable que tant de
vies humaines fussent sacrifiées
281
au caprice ignorant
ou à la routine exigeante de quelque employé de bureau
? La réforme était si nécessaire, si urgente,
qu'elle ne se fit pas. On combla d'éloges le docteur Chenu, on
cita partout son livre, je crois même qu'on le fit officier de
la Légion d'honneur ; mais on ne changea rien au désordre
établi. C'est ainsi que vont trop souvent les choses en
France, et c'est ainsi que nous en sommes arrivés au point où
nous nous voyons aujourd'hui.
Les travaux du
docteur Chenu n'en avaient pas moins été fort utiles.
Les vérités qu'il y défendait avaient fait leur
chemin dans le public ; en sorte qu'au moment où la guerre
éclata, il n'y eut qu'une voix : « L'intendance
n'est pas prête ! Elle ne peut pas l'être ! » On
était alors tout plein des souvenirs de la guerre de la
Sécession ; on admirait les prodiges qu'avait organisés
en quelques mois l'initiative privée abandonnée à
ses propres forces. D'un autre côté, la fameuse
convention de Genève avait excité un engouement
universel, et rien ne semblait plus beau que de porter à son
bras, ou sur la poitrine, ou sur la casquette, la croix rouge sur
fond blanc qui en était le signe distinctif. De ces deux
sentiments combinés jaillit un grand élan de
souscription publique.
Il se forma très rapidement deux sociétés, l'une
qui avait des attaches officielles et se recruta surtout dans le
grand monde, l'Internationale ; l'autre,
282
dont
le nom indique assez d'où elle était sortie, la Société
des ambulances de la Presse. Le Gaulois, journal fort
répandu à Paris, avait ouvert le premier ses
colonnes à une souscription qui, en un mois, était
montée à un million. Une association, presque tout
entière de journalistes, s'était formée, sous la
présidence honoraire de M. Tarbé, pour appliquer ces
fonds de la façon la plus utile. Elle eut le bonheur de
rencontrer deux hommes très dévoués qui s'en
occupèrent avec passion : M. Dardenne de la Grangerie, que la
province connaît plus volontiers sous son pseudonyme de
Marcus, et Armand Gouzien, du Gaulois ; l'un,
chamarré d'or, aimant la représentation jusqu'à
faire sourire, mais prodigieusement actif, mais dévoué,
mais spirituel, et tel qu'il fallait être pour mener à
bien, avec les parlementaires prussiens, ces longues et
délicates négociations de l'enlèvement des
morts ; l'autre, plus simple, plus modeste, mais qui avait l'esprit
d'organisation et le goût du détail.
Il n'entre pas dans
mon plan de conter les services que rendirent ces deux sociétés
jusqu'au siège de Paris. La province sait aussi bien que nous,
et les ambulances qu'elles envoyèrent sur les champs de
bataille, et toutes les tribulations que traversa le personnel de ces
ambulances, médecins et infirmiers, pris par l'ennemi, puis
relâchés, puis repris et renvoyés chez nous après
toutes sortes de misères. Quand on commença à
croire, après Sedan, que les
283
Prussiens
venaient décidément pour s'emparer de la grande ville,
il y eut dans toute la population un redoublement de générosité.
Les dons affluèrent, en nature et en argent. Des ambulances
s'ouvrirent de tous les côtés. Il faut bien reconnaître
qu'il y en avait beaucoup qui n'étaient des ambulances que
pour la forme ; c'est qu'à cette époque-là on
craignait une entrée de vive force, le pillage et tout ce
qui s'ensuit, et que les propriétaires étaient bien
aises de placer leur immeuble sous la protection de la croix rouge
sur fond blanc, laquelle, d'ailleurs, on l'a su depuis, n'a jamais
rien protégé du tout. Un grand nombre furent sérieuses
et s'organisèrent vite et bien. Il y avait urgence. Les
médecins n'avaient pas caché que, si l'on ne combattait
pas avec soin les influences morbides qui ne pouvaient manquer de se
développer à Paris, le typhus y éclaterait à
coup sûr. L'intérêt était si pressant que
tout le monde s'y mit de tout cœur. Tous les locaux
disponibles furent requis ou plutôt offerts. La plupart
des foyers de théâtres devinrent des ambulances, qui
subvinrent aux frais par des représentations que donnèrent
les artistes et des quêtes que firent les actrices. Ces
ambulances avaient le tort grave d'être placées au
milieu de Paris, dans des centres d'infection ; mais elles furent
admirablement tenues, et il y en eut même une à qui
échut cette singulière bonne fortune de ne perdre ni un
blessé ni un malade : ce fut celle des Variétés, où le docteur
284
Bonnière, par
une méthode ingénieuse, était arrivé à
conjurer, dans la mesure du possible, les dangers de la suppuration.
L'Internationale avait établi son quartier
général au Palais de l'Industrie. Mais elle reconnut la
difficulté de chauffer un établissement si vaste,
et elle alla s'installer au Grand Hôtel, où elle paya
cinq cents francs par jour de location. Le choix n'était pas
très heureux : les aménagements d'un hôtel garni
se plient malaisément aux exigences d'un service d'hôpital,
surtout quand cet hôtel garni a été bâti
pour loger des foules. Aussi la mortalité, malgré le
talent du médecin en chef, qui n'était rien moins que
Nélaton, en dépit de la sollicitude aimable avec
laquelle les femmes du beau monde prodiguaient leurs bonnes paroles
et leurs gâteries aux blessés, fut-elle considérable.
La Presse organisa également
dans Paris un assez grand nombre d'ambulances, dont quelques-unes
seulement réunissaient à peu près les conditions
hygiéniques que demande un hôpital de blessés.
Elle avait été, comme tout le monde, prise au
dépourvu, et il fallait bien qu'elle se contentât
de ce qui pouvait être improvisé sur l'heure. Mais elle
eut le mérite de faire construire une ambulance qui restera,
même après cette guerre finie, comme le modèle
des ambulances, et peut-être même comme le type de
l'hôpital : c'est l'ambulance de Passy, qui ne fut guère
achevée que dans les derniers jours
285
de décembre,
et par conséquent ne put fonctionner que fort tard ; mais elle
a rendu de grands services et elle en rendra d'incalculables. Elle
est établie d'après le système américain.
Tout Paris est allé voir, avenue de l'Impératrice, les
ambulances américaines. Les
Yankees, lors de l'Exposition universelle, avaient apporté
chez nous tout le matériel des ambulances imaginées par
eux dans la guerre de la Sécession ; le matériel était
resté à Paris, en sorte qu'au moment du siège,
ils n'eurent qu'à le déployer, et un hôpital tout
fait poussa en une nuit, comme un vaste champignon. L'aspect en était
charmant. C'était celui d' un camp au milieu d'un bois. Des
tentes s'élevaient de distance en distance, les unes
circulaires, les autres en carré, mais beaucoup plus longues
que larges. Des tentes étaient tissées en toile de
coton, et enduites d'une sorte de goudron qui les rendait
imperméables. Par-dessous le sol où elles reposent, ils
avaient creusé des espèces de caves et installé
des calorifères qui chauffaient le sol même et le
séchaient en même temps. L'air se renouvelait sans cesse
par un système de vasistas ingénieusement disposé
et emportait toute odeur. Rien de plus propre que cette
installation : un peu sévère et un peu nue, mais si
commode, si pratique; écartant tout objet inutile, et mettant
à portée tous ceux dont a besoin un malade ou son
médecin ; réalisant cet idéal de l'ambulance,
qui est de faire beaucoup avec peu,
286
sans embarras ni
frais ; de se servir de ce qu'on a sous la main en l'adaptant, par
des modifications spirituelles, aux cas qui se présentent.
Rien pour l'appareil ni pour la montre ; point d'autre vanité
que de renvoyer les gens guéris. Un seul détail en dira
plus long que toutes les phrases. Comme je visitais, en compagnie de
M. Swiburne, le médecin en chef et des deux frères, MM.
Emile et William Brewes, toute cette installation, nous arrivâmes
à la pharmacie. Elle semblait vide, et cette nudité
m'étonna ; nous ne nous figurons une pharmacie, en France, que
pleine de bocaux de couleur, et avec des milliers de tiroirs chargés
d'étiquettes.
- Nous ne connaissons, me dit M. Swiburne, que quatre remèdes : le grand
air, l'eau chaude ou froide, l'opium et le quinquina. Tout cela ne
tient pas beaucoup de place. Le reste est inutile et encombrant
; nous l'avons proscrit.
Au fond, ce n'était
que l'application très exacte et très ingénieuse
des idées émises par M. Chenu, dans son livre sur la
guerre de Crimée, et, avant lui, par un autre Français,
M. Michel Lévy, dans son grand ouvrage sur l'hygiène
des hôpitaux. Car ce système, si d'autres l'avaient mis
en pratique, c'était nous qui l'avions inventé,
préconisé. Quand nous le vîmes fonctionner, ce
fut un émerveillement général. Il y avait à
Paris un architecte étranger, M. Jaœgger, qui avait
beaucoup étudie en Amérique et en Allemagne cette
question des hôpitaux sous
287
tentes et sous
baraques ; il demanda au génie militaire l'autorisation
d'en construire un de cette espèce sur les vastes espaces
libres qui avoisinent le Luxembourg. Elle lui fut donnée, et,
il faut rendre justice au génie, il se prêta de bonne
grâce à cette expérience, qui réussit
parfaitement et obtint des éloges unanimes.
C'est alors que la
Société des ambulances de la Presse se mit en tête
d'en construire une où, profitant de tous les travaux des
devanciers, on enchérît encore sur eux et l'on portât
le système à son dernier point de perfection.
L'intendance entra dans ces vues, et parfit la somme nécessaire
; le génie chargea le capitaine Caillot de l'exécution
du projet et donna ses ouvriers. En trois mois tout fut achevé.
Rien de charmant comme l'aspect général de cette
construction. On dirait un village suisse ou plutôt une de ces
petites villes en bois que les enfants tirent des boîtes de
joujoux de Nuremberg, et qu'ils alignent sur une table en carrés
industrieux. La plaine est encore nue ; mais on a l'intention d'y
planter des arbres et d'y tracer des jardins. Ce sera alors comme une
oasis de chalets perdus dans la verdure, et le passant qui, du haut
d'un omnibus, apercevra ce nid de bois et de fleurs ne se doutera
guère qu'il longe l'asile de toutes les douleurs humaines.
Quand j'y fis
visite, c'étaient les blessés de Montretout, la
plupart gardes nationaux, qui occupaient les lits. Le docteur
Demarquay, ainsi que
288
le docteur Cousin,
qui le seconde, se louaient beaucoup de leur énergie
morale. Presque tous étaient tombés frappés
d'éclats d'obus. Ah ! l'horrible spectacle que celui des
blessures produites par ces engins abominables de destruction ! Je
vis un pauvre homme, - il était marié, me dit M.
Demarquay, et père de six enfants, - dont la cuisse avait été
rompue, déchirée, disloquée par des éclats
d'obus. Sa tête, affreusement pâlie, pendait inerte sur
l'oreiller ; l'œil grand ouvert et vague n'avait plus de regard
; les mains flottaient sur les draps du lit. On le pansa sans qu'il
parût s'apercevoir de ce qui se passait autour de sa jambe.
- Est-ce que vous
espérez le guérir ? Demandai-je au docteur, quand nous
fûmes sorti.
- Lui ? Il n'y
aurait qu'un remède pour lui : ce serait une balle dans la
tête. Cette chirurgie-là, par malheur, n'est pas admise.
Elle épargnerait de bien atroces et de bien inutiles
souffrances à quelques-uns de ces pauvres diables.
La dernière
salle de l'ambulance, celle par ou je terminai cette visite, c'est,
hélas ! celle par où passent nombre de ceux qui en ont
une fois franchi l'entrée, c'est celle des morts. Il y avait
là trois paquets informes, enveloppés dans une toile,
dont les plis laissaient deviner un corps humain ; plus bas, sur une
table de dissection, un cadavre absolument nu, dont la poitrine
avait été horriblement fouillée par un obus
d'abord, puis par le scalpel du
289
chirurgien. Je
sentis le cœur me monter aux lèvres et pris vivement la
porte afin de respirer un peu d'air frais. J'étouffais.
Pauvres gens ! C'est donc à cela que se termine la gloire des
armes !
Outre ces ambulances
fixes, il y avait aussi tout un système d'ambulances mobiles,
organisé pour les jours de combats. Le point de réunion
était aux Tuileries. De grand matin, les membres du comité
organisaient la caravane médicale, qui se composait (pour
les ambulances de la Presse, les seules que j'aie bien connues) de
plus de cent médecins et élèves, sans compter
les intendants préposés au matériel et aux
vivres. A la suite marchaient deux cents ou deux cent cinquante
frères des Ecoles chrétiennes, faisant fonctions de
brancardiers ; puis deux cents grandes voitures des Compagnies de
Lyon et d'Orléans, nombre de fourgons et quelques
voitures spéciales modèle Binder, pour les blessés
qui ne pouvaient être transportés que couchés
tout de leur long. Au signal donné par l'intendance, la
caravane se mettait en marche, et lorsque l'on était arrivé
aussi près que possible du lieu de l'action, on choisissait
une maison vide pour y installer le quartier général
temporaire, et c'est de là que les membres du comité,
qui ont accompagné sur tous les champs de bataille leur
personnel, le divisaient en escouades, plus ou moins fortes, suivant
l'importance de l'action et le nombre de blessés à
recueillir.
Il ne faudrait pourtant point se tromper à ce
290
tableau : je parle
là d'une ambulance qui avait été
merveilleusement organisée, que M. Ricord avait su former à
une discipline exacte, et qu'il animait de son zèle. Mais ce
même ordre était loin de régner partout. Dans les
premiers temps, sortait qui voulait en voiture, sous prétexte
d'ambulances ; et c'était le plus singulier tohu-bohu de
fiacres, de tapissières, de cabriolets, de chars-à-bancs,
d'omnibus, de coucous qui, tous, parés de croix rouges,
se croisaient aux environs du champ de bataille et se mêlaient
dans une confusion inexprimable. Tout ce monde venait là comme
à un steeple-chase, pour voir le spectacle, et ne s'occupait
pas plus des blessés que si l'on se fût battu avec des
boulettes de mie de pain. C'était un encombrement inouï
et plein de scandales. L'administration finit par mettre ordre à
ces curiosités malsaines, et par n'ouvrir les portes qu'aux
ambulances sérieuses.
Le désordre
fut moindre ; trop grand encore. Tandis que les Prussiens enlevaient
leurs morts et leurs blessés avec une prestesse admirable,
nous mettions un temps infini à cette recherche, et nous
étions obligés de leur demander des permissions pour
achever cette besogne. Ils ne manquaient jamais de répondre
avec une nuance de dédain : « Vos morts, nous les avons
enterrés, et pour vos blessés, ne vous en inquiétez
pas ; nous les avons recueillis ; ils sont avec les nôtres,
aussi bien soignés qu'ils le seraient chez vous. » Il
n'y avait rien de plus piquant pour
291
notre amour-propre
que ces froides ironies. Le pis de la chose, c'est qu'ils avaient
raison.
Plusieurs parties de
ce service étaient, chez nous, indignement organisées,
et se sentaient de la déplorable administration de
l'intendance. Le corps des brancardiers était, si j'en crois
tous les rapports qui m'ont été faits, des rapports de
témoins oculaires, composé de bien misérables
éléments. J'en excepte les frères de la Doctrine
chrétienne, dont la belle conduite fit l'admiration de tout
Paris, et fut récompensée par la croix d'honneur
solennellement donnée au supérieur de la
communauté, le frère Philippe. Ces religieux portaient
dans l'exercice de ces fonctions nouvelles leur esprit
d'abnégation, de dévouement et ces habitudes
d'obéissance passive qui sont la règle de toute
leur vie. Ils s'en allaient paisiblement sous la grêle des
balles, ramasser les blessés, les rapportant dans leurs bras,
ne reculaient devant aucune besogne, si dure ou si dégoûtante
qu'elle fût, ne se plaignaient jamais du manque de nourriture,
ne buvaient que de l'eau, ne touchaient jamais à un sac
abandonné et revenaient ensuite à leurs humbles travaux
des classes, sans se douter qu'ils avaient été des
héros. Combien peu leur ressemblaient ! la plupart des
brancardiers n'étaient que des pillards, qui éventraient
les sacs des soldats morts ou retournaient leurs poches, au lieu de
recueillir les blessés ; ils passaient la moitié de
leur temps à boire, se chauffant autour
292
du feu ; et, tout en
dévorant des victuailles apportées par eux pour
cette petite fête, ils criaient comme des aigles, comme des
corbeaux plutôt, contre l'imprévoyance de
l'administration qui les laissait à jeun.
C'était un
autre genre de désordre pour ramener les blessés dans
Paris. Jamais on ne put obtenir que l'intendance sût d'avance
combien chaque ambulance avait de lits disponibles, et sur
laquelle on devait immédiatement diriger le blessé,
suivant le plus ou moins de gravité de sa blessure. Il fallait
d'abord le transporter dans une ambulance centrale, d'où,
après des heures d'attente, on l'expédiait sur une
ambulance particulière. Mais il se trouvait presque toujours
que celle-ci était pleine, ou qu'elle n'était pas
outillée pour recevoir un malade de cette catégorie ;
elle refusait d'ouvrir ses portes. On se remettait en marche, et le
malheureux se promenait ainsi, à travers la ville, d'ambulance
en ambulance. Mieux eût valu pour lui être recueilli par
les Prussiens. C'était bien pis encore pour les soldats qui
étaient atteints de quelque maladie que l'on pouvait supposer
contagieuse. L'intendance n'ayant pas marqué les ambulances
spéciales ni les hôpitaux où l'on devait les
évacuer, les brancardiers ne trouvaient nulle part à
les déposer, toutes les portes se fermant devant eux. Il y eut
des scènes extrêmement pénibles. Un
varioleux ayant été introduit de force dans une
ambulance, le médecin en chef fit
293
d'autorité
partir tous ses blessés et rendit, dans une lettre publique,
l'intendance responsable des suites que pourrait avoir cette
résolution.
Imprévoyance
et désordre, c'était, du haut en bas de
l'administration française, la cause de nos désastres
et de nos misères. Ici, par bonheur, la charité
individuelle suppléa à tout. Elle fut immense à
Paris, en ces temps de siège, et ingénieuse, et variée,
et chaude ; j'épuiserais toutes les épithètes
dont ce mot peut être accompagné, si je voulais la
caractériser justement. Elle sut se plier à tous les
besoins et revêtir toutes les formes. Jamais on ne fut plus
ruiné ; jamais on ne donna davantage. Il n'y eut pas une œuvre
de bienfaisance qui sollicitât en vain le public. Les
hôpitaux et les ambulances regorgèrent de draps, de
serviettes, de linges de toutes sortes. « Nous avons de la
charpie pour dix ans, me disait le docteur Mallez, le médecin
en chef de l'ambulance du Théâtre-Français, et
j'ai chez moi de quoi fournir de vieilles chemises tout mon quartier.
» Quand le froid se mit à sévir, on forma une
association de secours pour vêtir nos soldats ; elle n'eut qu'à
mettre un avis dans les journaux, la flanelle, le drap et le molleton
tombèrent dans ses greniers par avalanches. Après les
grandes batailles de Villiers et de Champigny, on craignit de manquer
de lits pour les blessés, et l'on invita les Parisiens à
recueillir les convalescents, afin de faire de la place aux nouveaux
venus. Le
294
lendemain, il y avait plus de vingt mille demandes à la
préfecture. De toutes parts s'ouvrirent, à côté
des cantines municipales, une foule d'œuvres particulières,
les unes ayant pour but de nourrir les indigents, les autres de leur
donner du travail.
Les
Parisiennes furent toutes admirables de zèle et de dévouement.
Il n'y en eut pas une qui ne se consacrât soit à quelque
ambulance, soit à la gestion d'une cantine, soit à
visiter les pauvres, à se rendre compte de leurs besoins, et à
les secourir. Il surgit une foule d'associations, dont la plus
célèbre est celle des Sœurs de France. Je la donne comme modèle,
non qu'elle ait rendu plus de services ni qu'elle ait marqué
plus de dévouement que les autres, mais parce qu'il faut
choisir, parce que le détail seul intéresse en ces
sortes de récits, et qu'il serait impossible, en parlant de
toutes, de bien dire que des phrases générales. Ce sera
le cas de répéter après cette étude le
mot de Virgile : Ab uno disce omnes. Par
un seul, juge de tous les autres.
C'est
à M. Emile Barrault que revient l'honneur d'avoir fondé
l'association des Sœurs de France, et
de l'avoir organisée. Il faisait partie du comité civil
de défense, et tous les jours il lui passait par les mains une
foule de projets, plus bizarres les uns que les autres. A une des
séances, son attention fut attirée par une lettre de
femme, très vive et très chaude, où la
signataire se plaignait que parmi
295
tant de forces sociales dont on ne savait rien faire, on laissât
inactive l'une des plus puissantes et des plus
efficaces, celle de la femme. On demandait aux bourgeois un service
de soldat ; que n'imposait-on aux femmes des services de lingères,
d'infirmières de distributrices de vivres ou de couturières
; que ne les requérait-on pour tous les emplois auxquels la nature
les avait destinées.
De les requérir par
voie administrative, il n'y avait pas moyen. Toute la France eût
éclaté de rire, quoique, à vraiment parler,
l'idée ne soit pas déjà si ridicule. Mais ne
pouvait-on organiser une légion laïque de volontaires du
dévouement, qui s'engageraient, soit de vive voix, soit par
écrit, sur leur honneur, à se soumettre aux ordres
d'une direction unique, à obéir de tous points, à
fournir tous les services que l'on exigerait d'elles, et qui ne
seraient rendues qu'après la guerre à leur libre
arbitre ? De cette pensée naquirent les Sœurs
de France, qui ne sont autres
que des Sœurs grises temporaires
et laïques.
M. Emile Barrault
s'occupa avec beaucoup d'ardeur de cette organisation. On
comprend assez, sans que je le dise, combien elle est délicate,
et à quel écueil elle risquait de se heurter. Les
volontaires étaient nombreuses ; mais il ne fallait accepter
que des personnes d'une moralité irréprochable ; il
fallait même écarter celles qui semblaient se jeter par
coup de tête dans l'association, et dont
296
l'enthousiasme ne
tarderait pas à se refroidir. Il fallait enfin (et ce n'était
pas le soin le moins important dans une ville si prompte à la
raillerie) ne donner prétexte à aucun tripotage
d'argent, ne pas fatiguer le public de quêtes
inopportunes, se suffire à soi-même.
La plupart de ces
difficultés furent résolues. M. Barrault s'en alla à
toutes les portes de Paris, y trouva nombre de maisons vides, et
obtint des propriétaires l'autorisation de les
transformer en ambulances. Il y installa ses néophytes à
demeure, et les chargea de trouver dans le voisinage des lits, du
linge et des médicaments. Quant à l'argent,
interdiction absolue d'en avoir d'autre que celui qu'elles
apporteraient de chez elles. Car une des règles de
l'institution est que les sœurs doivent se nourrir de leurs
deniers. On pense bien que toute cette organisation n'alla pas sans
quelques tiraillements d'amour-propre ; il y eut des
chipoteries, et il fut besoin d'un certain coup d'œil pour bien
choisir les mères, d'une
grande fermeté mêlée à beaucoup de
douceur, pour maintenir les autres.
L'institution finit
par marcher à souhait. Elle compte une trentaine d'ambulances,
les unes volantes, les autres sédentaires ; les unes
destinées aux blessés, les autres aux malades, sans en
excepter les malheureux atteints de maladies contagieuses ; ces
ambulances sont desservies par un nombre de sœurs proportionné
à l'importance de l'établissement ;
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elles y vivent
fixées, et n'en bougent ni le jour ni la nuit, attendant qu'on
les relève de leur poste. Leur costume n'est point uniforme ;
il est généralement de couleur sombre, avec la croix
rouge de Genève pour tout ornement. Il y a dans le nombre
quelques femmes du meilleur monde ; beaucoup de petite
bourgeoisie ; quelques-unes âgées, qui ont des fils à
l'armée, et croient, en soignant ceux des autres, récompenser
d'avance les soins qu'on donnera à leurs enfants ; d'autres
plus jeunes (on n'en admet pas au-dessous de vingt-cinq ans), que la
guerre a privées de leur travail habituel, et qui cherchent
dans la fatigue du corps un allégement aux tristesses de
leur esprit ; d'autres que brûle le feu intérieur de la
charité, et qui ne demandent au dévouement que le
plaisir de se dévouer.
J'ai visité,
avec M. Emile Barrault, quelques-unes de ces ambulances.
L'installation n'est pas uniforme puisqu'elles se sont établies
dans des maisons qu'on leur a prêtées, et qu'elles ont
meublées, comme elles ont pu, de tout ce qu'elles
recueillent dans le voisinage. Elles ont cela de bon, qu'elles ne
peuvent contenir chacune qu'un petit nombre de malades et qu'elles
sont très aérées ; une de celles que j'ai vues,
à Montrouge, ouvre ses fenêtres sur un vaste jardin, qui
appartient à l'habitation. Tout autour, c'est la solitude et
la ruine. Pas un boulanger, pas un épicier, pas même un
marchand de vin.
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- Et comment vous
nourrissez-vous ? dis-je à la sœur qui nous conduisait.
- Le matin nous
allons aux provisions à Paris. Mais le plus souvent nous
vivons de pain trempé dans du vin.
La jeune personne qui me parlait ainsi était une Anglaise qui
habitait là depuis un mois, avec sa sœur, sous la
direction d'une mère. Elle
me montra l'écurie, car il y a un cheval pour transporter les
malades.
- C'est moi qui suis
le palefrenier, me dit-elle en riant.
Elles avaient le
même jour donné la volée à deux varioleux
guéris, et elles en attendaient d'autres, paisibles et gaies
au milieu de ces soins si nouveaux pour elles. J'ai été
frappé, dans tout le cours de ces visites, qui nous ont menés
dans les quartiers les plus divers, de la déférence que
montraient les volontaires de l'ambulance pour le représentant
de l'autorité laïque. Décidément, c'étaient
de grands maîtres de la vie et qui connaissaient profondément
le cœur des femmes, les prêtres qui ont organisé
le monastère ; mais je serais porté à croire que
la foi religieuse n'est pas tout dans ces abnégations et ces
dévouements que le catholicisme oppose toujours aux
incrédules. Peut-être, si on cherchait bien et tout au
fond, trouverait-on chez l'être humain un besoin de
s'abandonner et d'obéir, que peuvent tourner comme ils veulent
ceux qui ont reçu le
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don du commandement
et possèdent la force morale.
Chose singulière ! la personne qui avait signé la lettre,
d'où est parti tout ce mouvement, n'a point paru dans
l'association. Elle portait un nom compromettant, et on l'a
priée de permettre qu'on exploitât, sans elle, l'idée
qu'elle avait la première émise. Elle s'y est résignée
en soupirant. Un dernier crève-cœur lui était
réservé. Elle tenait surtout (ici vous retrouvez la
femme) à un détail de costume imaginé par elle.
Il s'agissait d'une cornette, faite de façon spéciale,
où devaient se reconnaître les Sœurs de
France. Les organisateurs ont
supprimé la cornette.
- Ah! mon idée est perdue ! s'était-elle écriée
douloureusement.
Qui sait si de ce
siège ne datera pas pour nous une ère de régénération,
si de l'excès même de notre malheur ne sortiront pas de
terribles enseignements, qu'il nous sera donné de mettre à
profit ? Cette guerre nous a fait toucher du doigt bien des défauts
dont nous ne nous doutions guère ; c'est à nous de nous
en corriger, et de refaire la France. Elle a mis aussi au plein vent
de grandes qualités, que nous ne nous soupçonnions
peut-être pas, et que surtout la province, qui nous juge sur
nos infernales habitudes de blague, ne s'attendait pas à
trouver en nous. J'ai pris plaisir à les marquer d'un trait
appuyé ; et mon excuse, pour ces nombreux détails,
sera le désir bien légitime de faire mieux
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connaître et
plus estimer nos femmes, qui n'ont que le vernis de la frivolité,
mais qui au fond sont sérieuses, bonnes, dévouées,
et pour tout dire d'un mot, vraiment françaises.
Une anecdote,
absolument authentique, montrera ce qu'elles sont.
Une vieille dame,
qui, avant le siège, était dans l'aisance, presque
riche même, se trouva ruinée, quand les Prussiens
arrivèrent sous Paris. Elle renvoya sa domestique, fit
elle-même son ménage, et s'en alla tous les jours faire
queue chez le boulanger et chez le boucher. Elle avait jusque-là
toujours vécu avec son fils, qui, au commencement de la
guerre, s'était engagé. C'était pour elle un
grand chagrin que l'absence de ce fils bien-aimé. Elle vivait,
comme si elle l'avait encore là, près d'elle, sous les
yeux. Son dîner fait, elle mettait tous les jours deux couverts
sur la table, celui de son fils absent et le sien. Elle partageait en
deux parts sa maigre pitance ; et son propre repas expédié,
elle montait, portant celui de son fils à une vieille voisine
infirme.
Elle continua ainsi,
sans manquer un soir, durant tout le siège. et je ne sais rien
de plus délicat et de plus touchant que la charité
ainsi faite.