|
|




Article extrait de
1924 :
Parmi les nombreuses industries, sources d'activité et de richesse de notre département de l'Aisne, figure en première place celIe des glaces et des produits chimiques.
Le nom de Saint-Gobain, modeste bourgade née au milieu des bois au cours du VIle siècle, est universellement connu, car Saint-Gobain a son histoire. A sa position élevée au-dessus de la vallée de l'Oise, il dut son château, construit vers 1200 par Enguerrand III, à l'image de celui de Concy; et à sa situation au milieu de la forêt, il doit sa Manufacture de glaces, dont les premiers fours prirent en 1692 la place même du château d'Enguerrand, détruit en I339 par les Anglais d"Edouard III.
Comment à cette œuvre du moyen âge, édifiée pour la guerre et détruite par la guerre, a succédé une industrie essentiellement pacifique, qui ne peut vivre et prospérer que par la paix et cependant a subi le même sort au cours de la dernière guerre, jl est intéressant de le dire en quelques mots.
Nos rois de France: Henri II, Henri IV et Louis XIII avaient essayé d'introduire en France la fabrication des miroirs en verre, qui était le monopole presque exclusif de Venise. Toutes les tentatives avaient échoué successivement, et ce n'est que sous Louis XIV, en 1665, que Colbert, par l'intermédiaire de Pierre Bonzi, évêque de Béziers, alors ambassadeur de France auprès de la République de Venise, parvint à attirer en France quelques ouvriers de Murano, où était enfermée toute l'industrie des miroirs.
Il fonda une société sous le nom de Nicolas du Noyer, receveur du taillon à Orléans, auquel le roi accorda pour vingt ans le privilège de construire dans les faubourgs de Paris ou autres endroits une manufacture de glaces. Ce fut la Manufacture royale des glaces de miroirs. Du Noyer établit ses fours au faubourg Saint-Antoine, à Paris, à l'endroit où est aujourd'hui la caserne de Reuilly, et c'est là que les ouvriers vénitiens apportèrent leurs procédés de fabrication par soufflage.
Le privilège fut renouvelé en 1684 en faveur de Pierre de Bagneux. Mais en 1688 une nouvelle Compagnie, sous le nom d'Abraham Thévart, obtenait, elle aussi, un privilège pour la fabrication des grandes glaces au-dessus de 60 sur 40 pouces, par le procédé du coulage, imaginé récemment par Louis Lucas de Nehou. C'est cette Société qui, à l'instigation probablement de ce Lucas de Nehou, loua le vieux château de Saint-Gobain pour y créer une manufacture où elle pourrait fabriquer ses glaces à moins de frais que dans la capitale, et c'est ainsi que ces vestiges des temps féodaux servirent de berceau à cette manufacture des glaces, à laquelle l'industrie française doit tant de chefs-d 'œuvre et le nom de Saint-Gobain sa célébrité.
Les pierres tirées des ruines servirent à édifier les premières halles; ce qui restait du vieux donjon fut transformé en atelier de frittage des soudes, et les premiers ouvriers se logèrent dans les murs réparés et consolidés d'une ancienne tour et de bâtiments adjacents.
Cependant, deux Compagnies rivales ne pouvaient vivre en France à œtte époque sans se faire l'une à l'autre un tort considérable. Louis XlV le comprit et provoqua la réunion des deux en une seule, « La Manufacture royale des Glaces de France », à laquelle il accorda pour trente ans un privilège avec autorisation de fabriquer à Paris, à Tourlaville et à Saint-Gobain, non seulement des glaces de toutes grandeurs, mais aussi de nombreuses espèces d'articles de verrerie.
La nouvelle Société, forte de la protection royale, put vaincre toutes les difficultés que lui suscitèrent les jalousies : elle acheta le vieux château, agrandit sa manufacture qui prit un développement extraordinaire pour l'époque : la valeur des bâtiments était de 272.000 livres et celle des machines et ustensiles de 674.000 livres.
Mais tout cela, n'allait pas sans de fortes dépenses et la concurrence de Dombes et d'Angleterre commençant à se faire sentir, la situation financière de la Société devint critique au point que le roi, par arrêt du 22 août 1702, ordonna aux intéressés de payer leurs dettes sur leur fortune privée. Une partie seulement des associés s'y étant soumis, le privilège fut révoqué. Une nouvelle Société se forma, composée de quatre ou cinq banquiers, qui proposaient de désintéresser les créanciers de l'ancienne et de rembourser les actions, à la condition d'être mis en possession des immeubles et des meubles de l'ancienne, par un nouveau privilège rendu en leur faveur. Ce fut la Société Antoine Dagincourt que le roi agréa. Le nouveau privilège pour trente ans date du 23 octobre 1702.
L'acte de société, signé le 1er février 1703, entre douze personnes, est fort curieux. Le capital fut évalué à 2.040.000 livres, partagées en vingt-quatre sols de 85.000 livres, se subdivisant en 12 deniers chacun, soit 288 deniers, appellation que les portions d'intérêts ont conservée jusqu'en 1830. Les associés liés solidairement, s'engagèrent à ne pas emprunter et à subvenir aux besoins de l'entreprise par des appels de fonds, proportionnés à leur mise, et à laisser toujours au moins un million dans la caisse comme fonds de roulement. Ils avaient droit à un intérêt de 10 pour cent de leur argent, à un honoraire fixe de 1.000 livres par sol et à un jeton de deux écus par séance. Toutes les difficultés devaient être tranchées par arbitre, et les délibérations étaient secrètes.
Si nous signalons ces détails, c'est parce qu'ils caractérisent cette nouvelle Société, qui fut assez forte pour durer plus de cent cinquante ans, sans changement très notable dans son organisation.
Louis-Lucas de Nehou, l'inventeur de la méthode de couler les glaces, après avoir quitté la Manufacture de Saint-Gobain en 1695, y revint de nouveau comme directeur en 1710, et, après avoir perfectionné la fabrication, construit de nouveaux bâtiments, formé des ouvriers habiles, mourut à Saint-Gobain en 1728.
De 1728 à 1758, les directeurs qui se succédèrent à Saint-Gobain ne firent faire aucun progrès sérieux à la manufacture. Mais déjà les glaces fabriquées par la Compagnie étaient les plus grandes, les plus belles et les moins chères de l'Europe.
Ce qui coûtait 1.000 livres à Venise, Londres, Vienne, Berlin, Saint-Ildephonse en Espagne, ne coûtait plus à Paris que 250 livres. Toutes les fabriques réunies ne fabriquaient pas autant que la Compagnie française, et elles ne travaillaient que sur commande, tandis que, toujours prête à fournir, la Compagnie employait couramment deux mille ouvriers.
De 1758 à 1789, la Manufacture de Saint-Gobain fut dirigée par M. Deslandes, qui fut l'auteur principal et l'exécuteur intelligent de tous les progrès accomplis pendant ces trente années. Il porta à cinq le nombre de fours en construisant deux nouvelles halles.
Il dessina, lui-même un projet de porte d'entrée de la Manufacture, le soumit à Soufflot venu lui rendre visite avec la célèbre Mme Geoffrin; après quelques modifications de détails, la porte fut édifiée telle qu'on la voit encore aujourd'hui. Deslandes dit, dans ses mémoires, qu'il fit sculpter sur le fronton les armes de France qui, certainement, étaient très, belles, mais que l'on dut « ratisser » à la Révolution.
C'est à lui également que les verriers de Saint-Gobain durent les maisons construites de 1775 à 1782, et que l'on appelle encore les maisons neuves, certes très confortables pour l'époque et pour un pays où nombre d 'habitants logeaient encore dans des carrières.
A lui, ses successeurs à la direction de la Manufacture durent le spacieux logement qu'ils occupèrent jusqu'en 1914 et que Turgot avait étrenné lorsque, mis en disgrâce en 1776, il était venu prendre à Saint-Gobain quelques jours de repos.
Deslandes dirigea la glacerie pendant trente ans, prit sa retraite en 1789 et fut remplacé par M. Dupuis, directeur de Tourlaville.
La Manufacture de Saint-Gobain ne fit, pendant soixante-dix ans, que les glaces brutes qu'elle envoyait à Paris pour y être polies et étamées.
En 1764, M. Deslandes ouvrit à Saint-Gobain des ateliers de doucissage et de polissage à bras, seul procédé alors en usage; le travail ainsi exécuté était long, pénible et coûteux; aussi songea-t-on, vers la fin du XVIIIe siècle, à y substituer le travail mécanique.
La Compagnie qui, depuis longtemps, avait à Chauny un entrepôt pour la réception de ses matières premières : sable, soudes, terres réfractaires et pour l'expédition de ses glaces brutes sur Paris, acheta le 28 ventôse an lV les grands moulins de Chauny et y installa en 1802 des machines à polir construites par un chantier sans instruction théorique mais fort ingénieux nommé Brancourt.
En 1806, elle acquit les moulins de la Croix-Saint-Claude et, peu après, y créa un atelier de doucissage et de polissage. Telle fut l'origine de la Glacerie de Chauny qui complétait celle de Saint-Gobain, et commet elle fut dotée depuis de l'outillage le plus perfectionné.
A Saint-Gobain, la soude fut remplacée pour la fusion du verre par le sulfate de soude, moins coûteux. Les fours au bois furent transformés et adaptés à l'emploi de la houille et enfin remplacés en 1863 par des fours à gaz système Siemens et les fours de recuisson du verre, nombreux et coûteux par leur entretien et leur consommation en combustible, cédèrent la place en 1914 à un stracou unique, appareil le plus moderne pour la recuisson continue des glaces.
A Channy, les anciens appareils de doucissage et de polissage furent remplacés par des appareils à table circulaire dits « plateformes », dont les dimension d'abord restreintes furent successivement augmentée, jusqu'à un diamètre de 10 mètres donné aux tables.
Ainsi outillées, les deux usines, en 1914, étaient capables de couler et travailler 270.000 mètres carrés de glaces.
Au cours du siècle dernier, la Compagnie avait ajouté à sa fabrication des glaces celle des verres coulés pour toitures, verre strié, verre cathédrale, verres imprimé, verres armés, etc., et des moulages de toutes sortes, notamment des moulages pour phares, des projecteurs pour l'armée et la marine, des disques pour télescope. C'est de son usine de Saint-Gobain que sortit le grand disque de 2 mètres 50 du mont Wilson.
Jusqu'au XIXe siècle, les verreries employaient les soudes naturelles provenant de la combustion de certaines plantes. Quand Leblanc eut imaginé son procédé de fabrication, la Compagnie des Glaces commença par demander au commerce la soude artificielle qui lui était nécessaire, puis voulant s'affranchir de cette sujétion, elle établit une soudière dans les bâtiments de la verrerie de Charles-Fontaine, dans la forêt de Saint-Gobain, qu'elle acheta en 1806 de Louis Bergeron.
Elle fabriqua sa soude en achetant l'acide sulfurique à Saint-Quentin, à Rouen et à Paris. Mais, en 1812, elle se décida, pour réduire son prix de revient, à produire elle-même l'acide et construisit des chambres de plomb.
L'emplacement dans la forêt, loin des voies de communication, était peu favorable à une industrie de ce genre; aussi, en 1823, la soudière fut transférée à Chauny dans le voisinage de la Glacerie et dès l'installation, d'importants perfectionnements furent apportés à la fabrication de la soude et de l'acide sulfurique sous l'impulsion de Gay-Lussac, alors administrateur et chimiste-conseil de la Compagnie, qui monta, en 1853, le premier appareil condenseur des gaz nitreux qui porte son nom.
Ce furent ensuite les fours à étages du système Perret frères et Olivier pour la combustion des pyrites menues, perfectionnés avec la collaboration de M. Michel Perret, et la tour dénitrante de Glower.
Parallèlement au développement de l'acide sulfurique, la production de l'acide nitrique prit une importance de plus en plus grande par suite de son emploi toujours croissant dans la préparation des explosifs.
Le sulfate de soude, produit intermédiaire dans la fabrication de la soude, ne pouvait être employé directement à la fabrication des glaces, parce qu'il contenait trop de fer qui donne au verre une teinte verdâtre d'autant plus prononcée que la teneur en est plus élevée. M. Pelouze, administrateur de la Compagnie en 1855, réalisa la préparation en grand du sulfate raffiné et en rendit possible l'emploi dans la glacerie, ce qui permit une réduction sensible du prix de revient.
L'accroissement de la production imposa le perfectionnement des appareils; aux bastringues et fours à feu direct on substitua d'abord un four à moufle, puis des fours du système Maclear produisant 75 tonnes en vingt-quatre heures et, en même temps, des fours d'un type spécial étudié et mis au point à Saint-Fons.
A ces fabrications, la soudière adjoignit celles de chlorure de chaux, du chlorate et de l'eau de Javel, ce qui la conduisit à adopter le procédé anglais Weldon, puis le procédé Deacon et à essayer en 1897 le procédé Hargraves pour l'électrolyse du chlorure de sodium.
Enfin, la soudière de Channy, comme les usines de l'Oseraie et de Monluçon, entreprit, en 1872, la fabrication des superphosphates dont la production atteignait, en 1878, une vingtaine de mille tonnes.
Telle était l'industrie des glaces et des produits chimiques de la Compagnie de Saint-Gobain lorsque la guerre éclata, et, comme toutes celles de la région du Nord, elle fut complètement anéantie par l'occupation.
Quant à la forêt de 1.600 hectares que possède la Compagnie sur le massif de Saint-Gobain, elle fut en partie dévastée tant par les abattages intensifs que par l'atteinte des projectiles.
A l'heure actuelle, les usines sont reconstituées : Saint-Gobain a repris et intensifié ses fabrications d'avant-guerre et peut produire actuellement par an :
1.400.000 mètres carrées de verres coulés et armés,
1.800 tonnes de moulages en verre ordinaire,
540 tonnes de moulages en verre extra clair.
La Glacerie de Chauny n'a pas été reconstruite, la Compagnie ayant transporté son industrie des glaces à Chantereine, sur le territoire de Thourotte, où s'est élevée la plus moderne et la mieux outillée des usines de ce genre, capable de produire par an 350.000 mètres carrés de glaces polies.
La Soudière de Chauny, utilisant les terrains que lui abandonnait la Glacerie, a pu donner à ses installation l'ampleur que réclamait l'importance de ses nombreuses fabrications et adopter l'outillage le plus récent et le plus perfectionné, lui permettant de livrer à l'industrie et à l'agriculture :
100.000 tonnes d'acide sulfurique.
35.000 tonnes d'acide muriatique.
30.000 tonnes de sulfate de soude.
16.000 tonnes de produits dérivés du chlore.
70.000 tonnes d'engrais minéraux.
