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L'Exposition
a vécu, maintenant, et de tout ce décor somptueux, de
toutes ces merveilles entassées, de toutes ces richesses
accumulées, de tous ces trésors de l'art, de tous ces
chefs-d'œuvre, recueillis par tout l'univers, de tous ces
palais, de tous ces spectacles, de tout ce, qui, pendant près
d'une année, constitua le pôle d'attraction vers lequel
tendaient tous les Français et tous les étrangers épris
de ce qui est réellement beau et désireux de contempler
l'apothéose industrielle et économique du XIXe siècle,
de tout cela il ne reste plus qu'un souvenir.
Mais
avant de tourner définitivement cette page du livre d'or de
l'histoire du monde, nos lecteurs - et ils sont nombreux, ceux qui
ont admiré
l'Exposition - seront certainement heureux de retrouver dans notre
almanach une reproduction choisie des scènes principales
dont ils ont été témoins ou acteurs bénévoles.
Ce sera pour eux le moyen de conserver une vivante image de ce qui
les a le plus frappés, et, plus tard, quand ils voudront jeter
un regard en arrière et revivre un peu des émotions
d'antan, ils n'auront qu'à rouvrir la page qui les avait
charmés, à évoquer de nouveau le décor
enchanteur à jamais disparu.
Plusieurs
souverains et hôtes princiers sont venus à Paris,
honorer de leur visite la grande Exposition universelle, nous avons
également tenu à rappeler leurs traits en signe de
reconnaissance. Ce sont de sincères amis dont la physionomie a
sa place marquée dans l'album national.
Le premier, Oscar II, roi de Suède-Norvège, est venu à
nous. Petit-fils de Bernadotte, le héros des guerres du
premier Empire, le souverain du Nord s'est souvenu de son origine
française, et a voulu montrer le chemin aux têtes
couronnées.

Après lui,
comme hôte de marque, est venu le shah de Perse,
Mouzaffer-ed-Dine, le sympathique monarque d'Orient, venu en France
d'abord pour rétablir sa santé aux eaux de
Contrexéville, et ensuite pour prendre contact avec le peuple
qu'aimait tant son défunt père.
Nous ne rééditerons
pas les détails des réceptions et des fêtes
brillantes par lesquelles nos aimables visiteurs furent accueillis.
Un mot seulement sur
l'inqualifiable attentat de l'anarchiste Salson, attentat
heureusement non suivi d'effet, mais qui n'en est pas moins une
lâcheté inutile commise par un malade, un déséquilibré
plutôt qu'un criminel véritable.
On se rappelle les
faits :
Le 2 août dernier, le shah de Perse, qui devait se rendre par
bateau à Saint-Cloud et à Sèvres, quittait, à
neuf heures du matin, le Palais des Souverains.
Cette
sortie s'effectuait avec le cérémonial habituel et au
milieu des vivats de la foule.
La voiture avait
franchi une vingtaine de mètres dans la direction de l'avenue
du Bois, lorsqu'un jeune homme, ayant l'aspect et le costume d'un
ouvrier, bouscula les gardiens de la paix qui formaient la haie et
d'un bond sauta sur le marchepied du landau. Il tenait à la
main un revolver qu'il braqua sur la poitrine du shah.
Mouzaffer-ed-Dine,
conservant tout son sang-froid, repoussa de la main droite la main du
misérable. En même temps le grand vizir saisissait le
poignet de l'assassin si vigoureusement que l'arme tomba sur le tapis du
landau.
Un inspecteur de la
Sûreté saisissait de son côté l'individu à
bras le corps et le renversait sous lui, le mettant définitivement
ainsi dans l'impossibilité de nuire.
Cet
attentat inqualifiable n'empêcha nullement le shah de continuer
sa promenade et, au contraire, pour manifester toute sa joie de la
sympathie que lui
avait marqué la population parisienne en cette circonstance,
il résolut sur l'heure de prolonger de quelque temps encore
son séjour dans la capitale.
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Très
crâne, comme on voit, le souverain asiatique. Et combien
pénétré du désir de faire le bonheur de
son peuple, si l'on en croit l'anecdote suivante :
Avant que
Nasser-ed-Dine, son père, ne vînt en Europe, la Perse
était fermée au progrès. A son retour de voyage,
les choses se modifièrent. Les idées européennes
commencèrent à se propager en
Perse. On créait des écoles, ou fondait des hôpitaux,
on assainissait les villes, on étendait le réseau
télégraphique, et même on se préoccupait
de créer une armée et des forteresses.
Sur ces entrefaites,
Nasser-ed-Dine fut assassiné par un fanatique, comme on se le
rappelle, et son fils aîné Mouzaffer, le shah actuel,
lui succéda sur le trône.
Or, le Ministre de
la Guerre persan avait acheté pour plusieurs millions de
canons et de fusils en Europe, sur l'ordre de son ancien maître.
Quand il s'agit de payer, ces fournitures guerrières, il s'adressa à Mouzaffer.
Mais le shah s'écria :
Il y a assez longtemps que tu es notre Ministre, à mon père et à moi ; paye sur tes économies.
L'homme s'instruit le long des routes, et le sage ne doit pas se reposer sous une tente attachée avec des piquets, dit une maxime persane qui a inspiré les souverains asiatiques. Souhaitons, pour le bonheur de la Perse, que ce pays profite de l'expérience que n'a pas manqué d'acquérir le monarque dans son tour d'Europe. Et, puisque Mouzaffer-ed-Dine est notre sincère ami, souhaitons-lui longue vie et prospérité.

Pour
terminer ce rapide exposé, il nous reste à dire un mot
sur le banquet des maires, aux Tuileries, qui servit d'apothéose
à l'Exposition en groupant autour d'une même table une
aussi imposante quantité de magistrats municipaux.
Vingt mille maires,
en chiffre rond, avaient répondu à l'invitation
gouvernementale et profité des avantages importants qui leur
étaient concédés, à eux et leur famille,
par les Compagnies de chemins de fer, à cette occasion.
Dès le
vendredi matin, veille du banquet, les invités commencèrent
à arriver, à débarquer en rangs pressés
à toutes les gares de chemins de fer. Beaucoup de braves campagnards qui, n'ayant jamais
vu la capitale, s'extasient à chaque pas et n'ont pas assez
d'yeux pour contempler toutes les merveilles qui se disputent leur
attention.
Le
lendemain, ce sont les retardataires qui arrivent, pressés,
cherchant un cocher pour les conduire aux Tuileries et tout
étonnés que le brave automédon cligne de l'œil
en souriant et réponde : « Oui, Monsieur le Maire. »
Quand sonne midi,
dans le vieux jardin historique, au milieu de ces arbres
centenaires qui ont vu tant de choses, sous les galeries de toile
immenses, hautes comme des nefs de cathédrales, longues de
trois kilomètres, banderolées d'oriflammes,
enguirlandées de verdure, tapissées de drapeaux,
écussonnées au chiffre de la République,
traversées par les flèches d'un radieux soleil
d'automne, le coup d'œil est inimaginable.
Que de maires ! Que
de maires ! Il n'est pas d'expression capable de rendre l'effet
stupéfiant produit sur l'esprit par cette fantastique quantité
d'hommes de tout âge, uniformément ceints d'écharpes
tricolores.
Beaucoup sont en
habit, d'autres, la majorité, en redingote, d'autres encore en
veston ; il y a même un maire breton avec sa petite veste et
son large chapeau à rubans, et deux prêtres, maires de
leurs communes, portant l'écharpe par-dessus leur soutane.
Très
remarqués aussi les maires arabes, venus d'Algérie en
burnous, portant fièrement sur la poitrine la croix de la
Légion d'honneur.
Avec les officiers,
les fonctionnaires, les préfets en uniforme, l'aspect de la
salle immense du banquet est pittoresque au possible.
C'est un véritable
fourmillement de couleurs, de dorures, de décorations et de
plastrons blancs, allant, venant, s'agitant dans un tohu-bohu
formidable, mais plaisant à cause de son infinie variété.
A droite de M. Loubet est assis le président du Sénat, M.
Fallières ; à sa gauche, M. Deschanel, le président
de la Chambre ; le président du Conseil, les ministres, les
députés, les sénateurs, la magistrature,
l'armée, les principaux de la nation sont à la table
présidentielle.
Puis c'est la Presse ; puis des tables perpendiculaires qui s'allongent à
l'infini, comme les môles de pierre d'une jetée, avec
l'alignement interminable des pancartes blanches, points de repère
marquant les départements.
Et c'est
merveilleux, cette régularité, cette symétrie
des tables et des services, cet alignement prodigieux de nappes et de
couverts, cette multitude d'assiettes, de verres et de bouteilles,
vers lesquels se penchent les vingt mille convives en des gestes
semblables, répétés à l'infini.
Et tout marche admirablement, sans le moindre accroc, sans le plus léger
accident. Une armée de maîtres d'hôtel, gantés
de blanc, circulent autour des tables, servant les convives avec
empressement.
Pas
l'ombre d'un mécontentement, d'une réclamation, tant
les convives sont charmés et enthousiasmés.
Et
quelle cordialité dans ces agapes historiques !
Pendant tout le
repas, on entend choquer des verres et prononcer des toasts. Ce sont
les maires qui trinquent entre eux, par tables, portant
indifféramment la santé du Président de la
République, celle de leurs collègues - ou la leur ! Et
chacun de rire, de féliciter son voisin ou même de le «
blaguer » légèrement.
On peut dire que si
jamais, du hors-d'œuvre au dessert, et du madère au
champagne, banquet a été animé, gai, cordial -
« camarade », en un mot - c'est bien celui-là !
Tout le monde était
enchanté - et le disait.
Et
la soirée, et le lendemain, et les fêtes, et les
ovations que la population parisienne n'a pas marchandées à
ses hôtes.
Fêtes de jour
et de nuit à l'Exposition, séances spéciales aux
principales attractions, représentations gratuites dans les
meilleurs théâtres, illumination générale,
embrasement et décoration de tous les édifices publics,
comme aux plus grands jours de fêtes nationales, etc., etc.
Sans craindre d'être taxé d'exagération,
on peut affirmer que c'est un voyage triomphal et unique qu'ont fait
là les vingt mille magistrats municipaux et qui comptera
dans leur existence.
Aussi
nous sommes certains que, rentrés chez eux, les maires de
France garderont un souvenir attendri de cette communion fraternelle
des représentants du pays dans la capitale de la France,
à l'occasion de cette splendide manifestation de paix et de
concorde qu'a été l'Exposition universelle de 1900.